Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus
élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il
me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le
frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent
aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les
fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute
la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais
à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais
dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le
premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces
âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces
chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les
éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les
hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile
aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du
malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous
les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu
nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le
soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et
destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons,
j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de
m'épouvanter.
Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac
des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans
mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée,
caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le
croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois
voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs;
j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la
poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes
naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes
aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout
n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des
baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et
aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les
imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en
caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion,
je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui
m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence.
Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains
je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur
infidèle.