15 mai.

Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus

élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il

me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le

frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent

aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les

fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute

la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais

à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais

dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le

premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces

âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces

chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les

éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les

hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile

aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du

malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous

les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu

nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le

soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et

destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons,

j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de

m'épouvanter.

Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac

des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans

mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée,

caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le

croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois

voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs;

j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la

poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes

naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes

aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout

n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des

baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et

aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les

imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en

caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion,

je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui

m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence.

Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains

je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur

infidèle.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 46 / 85 题