14 mai, au soir.

Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me

sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était

couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier

renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que

je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux

de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour

nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable

moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de

Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur

plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au

loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute

resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et

les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma

bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse

m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et

son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands

yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et

entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de

mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant

au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour

m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je

respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je

sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur

innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur

est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.

--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.

Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de

reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui

nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus

point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du

jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:

--Adieu, me dit-elle.

Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:

--Adieu!...

J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle

s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la

lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre

me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui

blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais

encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre

sa voix.

En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras

ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 45 / 85 题