Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me
sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était
couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier
renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que
je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux
de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour
nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable
moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de
Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur
plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au
loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute
resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et
les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma
bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse
m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et
son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands
yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et
entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de
mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant
au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour
m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je
respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je
sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur
innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur
est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.
--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.
Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de
reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui
nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus
point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du
jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:
--Adieu, me dit-elle.
Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:
--Adieu!...
J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle
s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la
lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre
me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui
blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais
encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre
sa voix.
En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras
ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.