28 octobre.

Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même;

un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de

moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée,

tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et

à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos

malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et

tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le

tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait;

mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors

de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la

résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que

veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées

éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées,

l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la

religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et

de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis,

mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la

trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que

j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur

puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui,

pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent

aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes

enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie

et leur sainte indépendance!

1er novembre.

Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un

instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M.

T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et

l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du

moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais

personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de

loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de

recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien

autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection,

si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais

animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la

pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui

cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à

la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat

bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux

échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main;

sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche

et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de

docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un

démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un

millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous

les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous

le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre

des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de

dissertations.

En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je

lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure

s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille

folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi

que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en

boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau

ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses;

enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir

au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie,

me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur

les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui

cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et

me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_.

Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon

bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches

une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le

cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde

avec la chanson des vendanges.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 22 / 85 题