Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même;
un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de
moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée,
tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et
à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos
malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et
tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le
tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait;
mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors
de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la
résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que
veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées
éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées,
l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la
religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et
de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis,
mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la
trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que
j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur
puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui,
pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent
aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes
enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie
et leur sainte indépendance!
1er novembre.
Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un
instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M.
T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et
l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du
moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais
personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de
loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de
recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien
autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection,
si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais
animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la
pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui
cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à
la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat
bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux
échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main;
sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche
et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de
docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un
démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un
millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous
les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous
le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre
des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de
dissertations.
En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je
lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure
s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille
folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi
que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en
boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau
ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses;
enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir
au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie,
me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur
les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui
cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et
me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_.
Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon
bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches
une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le
cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde
avec la chanson des vendanges.