S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé,
le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre,
jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt
qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et
généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse
faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi
au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et
tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort
lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux,
sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de
Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de
moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur
lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le
désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de
notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la
vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les
rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à
posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec
quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des
curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête
arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de
disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour
s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est
ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.
M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que
souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question
dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi
retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple,
quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé
des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme
d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait
autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a
les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le
cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa
fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne
dit pas grand'chose.--Bonne nuit.