23 octobre.

S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé,

le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre,

jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt

qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et

généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse

faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi

au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et

tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort

lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux,

sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de

Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de

moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur

lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le

désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de

notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la

vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les

rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à

posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec

quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des

curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête

arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de

disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour

s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est

ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.

M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que

souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question

dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi

retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple,

quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé

des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme

d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait

autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a

les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le

cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa

fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne

dit pas grand'chose.--Bonne nuit.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 19 / 85 题