Maurice Nattier ne revint pas au _Monde féminin_. Les deux amants
ne reparlèrent jamais de lui, et sentirent vraiment qu'ils avaient
«exorcisé le fantôme».
Noël passa quelques jours à Lusignan; puis mademoiselle Miracle ramena
le petit Claude. Et, pendant des semaines et des mois, ce fut le
bonheur, sans incidents, sans orages; ce fut la douce vie à l'unisson.
Noël travaillait, tantôt chez lui, tantôt chez Josanne; elle-même
rédigea plus d'un article sur le grand bureau d'acajou marqueté, où
traînaient toujours des cigarettes. Le soir, dans le petit salon vert,
ils faisaient des projets, goûtant par avance l'entière intimité
future, et Claude, en chemise de nuit, allait des bras de Josanne aux
bras de Noël.
Vers la fin de décembre, une dame se présenta au _Monde féminin_ et,
forte de ses privilèges d'abonnée, demanda «madame Josanne» pour
un renseignement... Josanne ne put refuser de la recevoir, dans le
vestibule, parmi les gens affairés, les battements de portes et les
sonneries téléphoniques. C'était madame Grancher.
Le temps n'est plus où la petite bourgeoisie et même la grande
affectaient un peu de mépris et beaucoup de méfiance pour les
«auteurs», et surtout pour les auteurs femmes. Depuis que des gens de
lettres ont fait fortune, la littérature est honorée comme un «bon
métier, qui rapporte». Et madame Grancher, ayant lu des articles de
Josanne, ressentait quelque petite fierté de connaître «un auteur», et
elle racontait avec plaisir qu'elle avait rendu de grands services,
naguère, à cette pauvre madame Valentin,--une femme supérieure, dont
elle annonçait toujours la visite, et qui n'arrivait jamais.
Josanne démêla, dans les discours et les invitations flatteuses de
la dame, ce «snobisme» naïf, et ce forcené désir d'exhibition. Elle
s'excusa poliment et froidement. Alors madame Grancher fut prise d'un
vif amour pour le petit Claude et souhaita qu'il vînt goûter chez elle,
avec ses petits-fils. Josanne refusa encore.
Dans le courant de janvier, madame Grancher fit une seconde démarche:
cette fois, elle voulait absolument inviter Josanne à un dîner intime,
avec sa fille, les Malivois et quelques amis. Madame Valentin ne
serait-elle pas contente de revoir son ancienne élève, et l'ancien
patron de son mari, et de reparler du temps passé?... Non, madame
Valentin ne tenait guère à reparler du temps passé... Elle répéta
qu'elle n'allait nulle part, surtout en ce moment où la santé de son
fils lui donnait quelques inquiétudes.
--Il est malade, le mignon?
--Je crains pour lui la rougeole, ou la grippe...
Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l'adresse
particulière de Claude.
--Elle m'ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C'est un affreux
crampon... Je ne sais comment me débarrasser d'elle.
--Refuse de la recevoir.
--Elle brandira sa bande d'abonnement et me poursuivra jusque chez
Foucart. Et, au _Monde féminin_, l'«abonnée» est un personnage qu'il ne
faut jamais rebuter... J'écrirai un mot à madame Grancher, et je lui
ferai comprendre qu'il m'est impossible d'entretenir des relations et
des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant
mieux!
Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher.
Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de
_l'Ineffaçable_, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le
rideau tombait sur le dénouement tragique d'une assez banale aventure:
un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de
ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l'impossibilité de vivre
ensemble, s'étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et
les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre
conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des
petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux
avaient déclaré que «le pardon n'est pas l'oubli», que «la force
du passé est invincible», et qu'une femme demeure attachée, dans le
secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces
aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et
même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales
et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs
actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés
ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,--chacun étant
«le premier» pour sa femme, ou croyant l'être. On trouvait bien que
les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais
ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur
passion et l'exquise délicatesse de leurs âmes?
Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires
des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et
gens de théâtre, et ceux que l'on voit partout, dont personne ne sait
les noms, amis des amis de l'auteur, cousins des ouvreuses ou neveux
des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l'entr'acte ne l'amusait
guère, guère plus que les deux actes qu'il avait dû entendre par
courtoisie, car c'était un de ses camarades de lycée--un bien honnête
garçon!--qui avait perpétré _l'Ineffaçable_...
Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une
avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta
Flory qui passait.
--Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir.
Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a
Bichon, il y a Manette, mon amie Manette de _la Haute Mode_!... Elle
pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage!
Blanche, blonde, décolletée jusqu'à la ceinture dans sa robe noire
pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice
et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude.
Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante
créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et
tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans
la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un
peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces
«confrères» l'assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses
ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la
littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du _Monde
féminin_ n'était et ne serait jamais qu'une «petite femme»?
Noël la considérait avec une indulgence apitoyée... Elle était jolie.
Sa «rosserie» n'était qu'une affectation. Il y avait peut-être,
au fond d'elle, un grain de rêve et de tendresse qui ne germerait
point et qu'elle-même ignorait... Et, comme tant d'autres femmes,
elle «roulerait», d'amant en amant, petit corps délicat et souillé;
elle deviendrait une de ces anciennes beautés, dont la chair molle
et le masque plâtreux, jusqu'à cinquante ans, jusqu'à soixante ans,
s'exhibent dans toutes les fêtes parisiennes... Elle serait la
«vieille» Flory, après avoir été la «petite» Flory... Pauvre fille!
--Alors, vous venez?
--Non, je ne viens pas!... Je suis obligé de partir.
--Et la seconde pièce?
--La première me suffit!... Qu'est-ce que vous en dites, vous, de
l'_Ineffaçable_!
--Je dis que ce monsieur et cette dame sont un peu... poires... de se
tuer pour ça!... Mais, tout de même, il y a du vrai.
--Vous croyez qu'une femme n'oublie jamais le premier qui...
--Mon cher, dit gravement Flory, ça dépend du second.
Elle remonta l'épaulette de sa robe, renfonça un mouchoir de dentelle
au creux de sa gorge abondante.
--A la revoyure, Delysle!... Et puis grouillez-vous: v'là le patron,
l'Isidore à sa dame, qui s'amène avec le petit Bersier. Il va nous
raser, et... et... _elle_ attendra! _Elle_ ne sera pas contente!...
--Flory, vous êtes une petite _poison_!... répondit Noël en riant.
Elle fit un geste gracieux, le doigt sur ses lèvres, comme pour
affirmer sa discrétion, et elle s'éloigna. Son corps frétillant et
scintillant, serpent aux écailles noires, à la tête blanche et dorée,
glissa entre les groupes compacts des hommes... Tout bas, et tout haut,
les gens disaient: «C'est la petite Flory, du _Monde féminin_...» Un
grand garçon à moustache et à monocle se lança derrière elle:
--Hep! Flory!...
Et, près de Noël, un personnage blême, dont le col était sale et le
veston râpé, commença de raconter une anecdote scandaleuse...
--Ah! oui, la petite Flory!... Il paraît que...
Il parlait à l'oreille de son voisin et ses vilains yeux s'allumaient.
Noël perçut des fragments de phrases, une épithète ignoble, et il eut
envie de gifler l'homme blême. Mais Foucart et Bersier étaient près de
lui.
--Qu'est-ce que vous fichez ici, Delysle?... Ce n'est pas votre métier
de subir les répétitions et les premières!...
--Je suis l'ami de l'auteur, l'ami résigné, sans rancune, qui ne débine
pas, qui a eu la lâcheté d'applaudir et qui se sauve.
--Descendons ensemble. Nous prendrons un bock.
Ils s'installèrent dans un coin, au café du théâtre. Foucart portait
beau, parlait fort et plastronnait, et découvrait partout des gens qui
étaient, avaient été, ou voudraient bien être de ses collaborateurs,
des gens qui se faisaient humbles devant lui, ou timides ou trop
aimables. Le petit Bersier, imberbe et rose, fier de sa belle raie
et de sa belle mèche sur le front, acquérait, par reflet, un peu de
l'importance du patron.
--Ce bon Popinel! dit Foucart. J'aurais parié cent sous qu'il se ferait
«emboîter»... Eh bien, elle n'est pas mal sa pièce, pour un début...
Il y a des scènes adroites, des mots, une situation!... Et c'est très
bien joué... Oui, la fin est un peu bêbête, mais si habilement arrangée
qu'on ne s'en aperçoit pas tout de suite... Et vous avez vu?... ces
tirades contre la liberté de l'amour, cette apologie de la vertu, de la
pureté, la grande scène du milieu du second acte?... ça portait!... Je
vous le disais bien, Bersier, on a fait trop de comédies sur l'amour
libre, et le mariage libre, et le divorce libre!... Il y a un mouvement
de réaction qui s'esquisse... Suivez cela, Bersier! Nous pourrions
même donner une petite «machine» à propos de cette réaction, faire une
enquête auprès des personnalités littéraires... Hein?
--Ça va! dit Bersier. Moi, j'aime beaucoup les enquêtes... Les
«enquêtés» font toute la besogne! On n'a plus qu'à transcrire...
Noël lui demanda:
--Est-ce que vous avez une opinion, vous?
--Moi?... Je n'ai pas le loisir, ni le goût de philosopher... Le
féminisme, l'antiféminisme, le mariage, le divorce, l'amour, et tout!
c'est de la copie...
Foucart se mit à rire.
--Bravo, Bersier!... Et vous, Delysle, qu'est-ce que vous pensez?
--De la pièce ou de la thèse?
--De la thèse.
--Votre éminente collaboratrice Flory a prononcé tout à l'heure des
paroles profondes. Je lui ai demandé: «Croyez-vous qu'une femme puisse
oublier jamais son premier amant?» Elle m'a répondu: «Ça dépend
du second.» Et elle venait de dire que le monsieur et la dame de
_l'Ineffaçable_ étaient tout de même un peu «poires» de se tuer pour
ça! J'ai exactement l'opinion de Flory.
--Parce que vous n'êtes pas sentimental, dit Foucart en offrant des
cigarettes. Le public, qui est toujours sentimental, suivait Popinel!
--Oui. Popinel exerçait et il exercera encore, pendant d'autres soirs,
la plus détestable influence sur la pire espèce de sentimentaux:
les gens d'intelligence passive et de faible volonté... Ah! les
suggestions littéraires! Le «tue-la» de Dumas fils a fait bien des
maris meurtriers, bien des jurés indulgents aux crimes passionnels...
Le double suicide de _l'Ineffaçable_ va réveiller dans certaines âmes
une jalousie somnolente et faire saigner des blessures qui guérissaient.
--Mais Popinel a raison! dit Bersier. Est-ce qu'on peut être heureux
avec une femme qui a...
Il se mordit les lèvres et avala la fumée de sa cigarette. Quelle
gaffe, s'il avait achevé sa phrase! car enfin, madame Foucart... Mais
Foucart ne songeait guère à son épouse légitime. Il pensait à une jolie
brune qu'il avait installée, tout récemment, rue Gustave-Flaubert. Il
n'était pas «le premier» et il souffrait un peu de ne pas l'être.
--Ah! oui! dit-il en effilant sa belle moustache, c'est dur de savoir
que... avant soi... un autre... un mufle, naturellement! a eu... a
été... Quand on «gobe» une maîtresse... ce qui s'appelle «gober», quand
on est pris, jusqu'à la moelle, eh bien! ce souvenir de l'_autre_, ça
vous fait un rude pinçon au cœur.
Noël murmura:
--Oui, c'est abominable!
Le petit Bersier pensa que Josanne était veuve, que Noël était très
amoureux et que le patron manquait de tact. Et, d'un air indifférent:
--Bah! dit-il, ne vous montez pas l'imagination. On fait beaucoup de
fla-fla pour une chose bien simple, et sans importance... Une jolie
maîtresse a toujours son prix, et vous connaissez le proverbe italien:
«_Bocca baciata_... Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur...» Je sais
bien que ma petite amie a eu des amants avant moi, et ce que je m'en
contrefiche! Je n'ai pas l'intention de l'épouser, ma petite amie, et
ça m'aurait gêné, là, en conscience, si je lui avais pris son capital.
Foucart s'écria:
--Bersier, vous n'avez pas connu l'amour, mon petit!... N'est-ce pas,
Delysle, ça se voit que ce gosse n'a pas connu l'amour?... Attendez
la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu'on devient quand
une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d'autres, vous
tient sans qu'on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses
cheveux et par l'odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des
dents, de rage, à penser qu'un autre l'a eue... Et il n'y a pas de
remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un
remède... Le suicide c'est un dénouement.
--Il n'y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d'un amour seulement
physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé
le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la
bataille, se faire aimer plus que l'autre, si l'on peut! s'imposer à
la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu'elle vous
sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa
chair... Et puis, un jour,--après bien des jours,--on s'aperçoit qu'on
est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir...
Et, parce qu'elle a oublié, on oublie!...
--Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu'elle a oublié?... Il
faudrait la revoir en face de l'ancien amant!... Moi, je ne serais pas
tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour
s'imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et
très malin? Ça n'est pas à la portée de tout le monde... Qu'est-ce que
vous griffonnez là, Bersier?
--La première réponse à notre enquête... L'opinion de Noël Delysle,
l'éminent auteur de _la Travailleuse_.
--Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et _la Travailleuse_,
un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle!
vous n'avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle
heureuse idée j'avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice
pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne
Valentin, savez-vous comment va son petit garçon?
--Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine
prochaine.
--Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n'était pas
très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles
collaboratrices... J'ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse,
ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris
dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C'est
ennuyeux.
Bersier, ayant fini d'écrire, mit son carnet dans sa poche.
--Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout
à l'heure, monsieur Foucart!
Noël, seul avec Foucart, hésita un instant, puis, avec un demi-sourire
et une lumière dans les yeux, simplement, gaiement, il dit:
--Madame Valentin vous manquera bien davantage, dans deux ou trois
mois, mon cher ami. Je dois vous prévenir...
--Comment! s'écria Foucart, elle nous lâcherait!...
--Hélas! oui!... Et à cause de moi... Nous nous marions...
--Vous l'épousez!... Ah bien!... Ah! par exemple!... Ce n'est pas
gentil pour nous, ce que vous faites là, mais je vous félicite, mon
cher, je vous félicite... Madame Valentin est charmante...