Noël pénétra la vie de Josanne, l'imprégna de sa pensée, l'anima de ses
visites et de ses lettres quotidiennes.
Si, par hasard, le courrier du matin n'apportait pas l'enveloppe bleue,
le tendre bonjour accoutumé, si Noël ne paraissait pas chez Mariette,
la jeune femme demeurait triste et nerveuse tout le jour. Elle évitait
mademoiselle Müller et le botaniste russe, et seule, dans son petit
coin, regardait la place vide en face d'elle. Quand Noël ne pouvait
l'accompagner vers les quartiers lointains où la conduisaient les
nécessités professionnelles, elle se rappelait les bonnes promenades
qu'ils avaient faites, par la banlieue ou les faubourgs, et elle
cherchait, à côté d'elle, la silhouette robuste et le brun visage
de son ami. Un bouquet, un livre, un bibelot, la _Pleureuse_ de
Bartholomé, le reflet des réverbères sur le plafond, au crépuscule,
s'associaient, dans sa mémoire, à des mots, à des gestes de Noël, et
parfois elle reproduisait des expressions, des intonations qu'il avait
eues.
Elle vivait ainsi dans l'atmosphère qu'il créait autour d'elle, et,
par des modifications inconscientes, elle s'adaptait à des idées,
à des goûts nouveaux. Convalescente du passé, elle en gardait un
endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles,--et
les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu'elle les
sentît passer.
Maintenant les yeux clairs de Noël n'effrayaient plus Josanne. Elle
éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de
confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui
demander protection. Tous les êtres qu'elle avait chéris avaient appuyé
leur âme à son âme; pour la première fois, l'âme de Josanne retrouvait
l'instinct féminin de s'appuyer.
Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d'argent, pluies tièdes,
le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et
le narcisse.
Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit
en quête d'une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner
Claude, le promener, le conduire et l'aller chercher à la plus voisine
école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit
pliant, dans le cabinet de toilette.
Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la
Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le
dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée
d'une capote à plume et parée d'une cravate bleu de ciel. Elle pleura
presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur».
La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas
son zèle, et les accords furent vite conclus.
Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement
bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue
Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé
boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son
propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu
que c'était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait
pas l'indulgence qu'on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le
«crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait
de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari
«ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée
pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard,
vu que cette crémière était la honte du quartier et qu'elle déshonorait
le mariage...» Tandis qu'Ernestine, la petite amie au typo, donnait
l'exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale...
--Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça
serait-il point pardonnable, vu qu'elle est jeune et bien bâtie, et
qu'elle n'a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec
c'te maladie qu'il a, depuis deux ans, il n' la réveille plus que pour
lui demander des remèdes...
Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple,
quand Noël Delysle arriva. Il n'était pas gai. Il avait déjeuné tout
seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se
transformer. La Tourette, saisie d'admiration, devant un monsieur
«si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du
veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne
qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur.
--Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires
complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m'a fait!
Ce n'est pas une cuisinière, c'est une mère.
Josanne raconta l'histoire de la Tourette.
--Elle n'est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!...
Je vous assure que la psychologie de la Tourette m'intéresse
infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins
qui fait penser à la morale des sauvages...
--Comment cela?
--La Tourette a le respect de l'homme fort. Quand elle dit: «Un Tel
est un bon mari...», cela ne signifie pas qu'Un Tel ait des sentiments
délicats et le cœur tendre. Un bon mari, c'est le garçon travailleur,
sérieux, qui ne boit pas plus que son compte et rapporte tous les
samedis sa paie à la maison. Sa femme ne «manque de rien», entendez
qu'il lui donne la pâtée, les nippes et le reste, et même, au besoin,
des claques, qu'elle reçoit sans humiliation et sans rancune comme un
témoignage de la force mâle...
--Qui aime bien châtie bien.
--La Tourette, indulgente aux filles qui fautent ou aux ménages
irréguliers, est impitoyable pour la femme qui a «un bon mari» et qui
le trompe.
--Mais une femme peut être très malheureuse avec un honnête
travailleur, sérieux, rangé, etc... Et que pense votre Tourette des
femmes mal mariées qui ont des amants?
--Si le mari est paresseux, ou maladif, ou trop bête pour se faire
obéir, la Tourette dit: «Tant pis!... C'est vraiment pas un homme!»
--Elle ne considère que la loi de nature, la loi de sélection et
l'intérêt de l'espèce; elle fait du darwinisme sans le savoir: la plus
belle au plus vaillant!... Eh! ce n'est déjà pas si bête!... Je suis
presque de son avis...
--Comment?
--Ça m'irrite de voir une jeune femme liée à un vieillard, ou à un
infirme, ou à un benêt. Malgré moi, je forme des vœux... immoraux...
pour que la pauvre créature ait sa revanche, et sa petite part de
bonheur... Aimer par devoir, être fidèle par devoir, brrr!...
Josanne demanda, d'une voix un peu émue:
--Vous pensez cela, réellement?
--Cela vous choque? Oh! rassurez-vous, je rends aux femmes vertueuses,
aux résignées, aux sacrifiées, l'hommage qui leur est dû. Mais je
ne condamne pas les autres. Je n'ai pas de préjugés, et très peu de
principes... Et puis je suis l'ami, le chevalier, le défenseur du sexe
opprimé! Je suis devenu, grâce à vous, le Don Quichotte du féminisme...
--Parlez donc sérieusement de choses sérieuses.
--Je suis très sérieux... De quel droit condamnerais-je les autres?
Pourquoi leur imposerais-je des vertus que je suis incapable de
pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle à une femme que je
n'aimerais pas... d'amour... Ma foi, non! Je me connais... Vous voyez
que je suis plus modeste et meilleur que votre Tourette: j'étends
ma miséricorde à toutes les pécheresses qui ne furent coupables que
d'avoir aimé...
Josanne secoua la tête:
--Vous avez raison, il ne faut juger personne... Que savons-nous les
uns des autres? Rien... Comment deviner l'arrière-plan d'une vie, le
secret d'un cœur!... Mais vous changerez d'avis, plus tard, je le
crains... quand vous serez marié...
--Je n'aurai plus l'esprit libre, parce que je n'aurai plus le cœur
libre?... Grand merci!... Je ne suis pas une marionnette, chère
madame...
Noël protestait si vivement, si franchement, regardant Josanne bien en
face, de ses yeux clairs et sincères, et elle avait un si grand désir
de le croire qu'elle le crut.
--Eh bien, il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous!
--Tant mieux! vous m'estimerez davantage.
--Vous n'avez pas de préjugés... Cependant...
--Quoi?
--L'autre jour, je vous ai raconté ma visite aux Lefebvre, ce
ménage d'esthètes qui produit, en collaboration, des livres si
extraordinaires...
--Ils élèvent des lézards... des lézards verts qui portent des anneaux
d'or à la queue!
--Et ils habitent dans une maison de cauchemar, où la rampe de
l'escalier imite le zigzag de la foudre, où les serrures représentent
des têtes de diables...
--Où les meubles tiennent au mur, on les loue avec l'appartement...
--Juste! Les Lefebvre sont touchants! La femme dit: «Mon mari a du
génie; je n'ai que du talent...» Et le mari répond: «C'est moi qui ai
le talent, Juliette, un grand talent, je le sais. Mais tu me dépasses,
comme je dépasse mes contemporains... «Madame Valentin, je vous en
prie, insistez dans votre article; insistez sur ce détail essentiel que
Juliette me dépasse...
--Oui, je me rappelle ce mot... La femme de génie se porte beaucoup,
cette année...
--Vous m'avez répondu: «Ça doit être épouvantable d'être le Roméo
de cette Juliette!... L'amour conjugal est à la mode dans le monde
littéraire, mais les pauvres romanciers ne seront plus jamais
tranquilles! Leurs épouses, de gré ou de force, s'associeront à leurs
travaux...»
--Eh bien! cela prouve que je n'ai pas de goût pour le rôle de cornac,
de barnum et de prince-consort.
--Cela prouve que vous avez un reste de préjugé contre les
intellectuelles, oui, vous, Noël Delysle, vous!... Au fond, cela vous
agace de voir des femmes travailler, faire, mieux que les hommes, des
métiers d'homme... De même, vous vous croyez démocrate et vous êtes
rempli de répugnances et de préventions aristocratiques...
--Moi?
--Vous!
--Je suis la simplicité même: un Spartiate!...
--Allons donc!... Chez Mariette, le premier soir, en lisant les prix
marqués sur la carte, vous avez dit: «C'est vraiment bon marché...» et
vous pensiez: «Ça doit être horrible!...» Avouez-le...
Il avoua en riant:
--Oui, je l'avoue... Mais vous étiez là et tout me sembla délicieux.
--Une autre fois, vous m'avez dit: «Vraiment, vous voyagez en troisième
classe?...» Et une autre fois, vous m'avez demandé si ça ne me
dégoûtait pas d'aller en omnibus...
--Ah! permettez!... Ne me prenez pas pour un snob! Vous vous êtes
méprise...
--Comment?
--J'ai peut-être un faible, oh! si faible préjugé contre les omnibus,
et les troisièmes classes et les petits restaurants... Mais, en vous
parlant, je ne pensais pas à mes répugnances personnelles... Je pensais
à vous, à vous seule... Comment exprimer toute ma pensée, sans vous
froisser?... Parce que vous êtes une femme distinguée, délicate, fine,
je suis agacé... navré... de vous savoir dans un sale omnibus ou dans
un wagon de troisième classe où il y a des soldats, des paysans et
des nourrices avec leur nourrisson!... Et cela ne me réjouit pas non
plus, vos relations avec Flory, et Foucart, et tous ces gens qui vous
reçoivent plus ou moins poliment... Vous n'êtes pas intrigante, pas
ambitieuse, vous serez toujours exploitée!... Vous serez vouée à une
vie médiocre, malgré votre intelligence et votre énergie... C'est
injuste! C'est abominable!... Et je voudrais vous tirer de là...
--Ah! mon ami! je suis très touchée de votre sollicitude, mais
consolez-vous: je ne me plains pas... Je suis contente de mon sort.
J'ai été bien plus malheureuse... Mon pauvre mari et moi, nous avons
traversé des jours terribles... La malchance, la maladie avaient
changé son caractère... Oh! ne me faites point parler de ce temps-là...
--Jamais, dit Noël, violemment, jamais je ne me consolerai de ne pas
vous avoir connue dans ce temps-là...
--Qu'auriez-vous fait?
--Je ne sais pas, mais j'aurais fait quelque chose... J'aurais remué
Paris, pour vous... Je vous aurais aidée, encouragée, consolée, sauvée
de toutes ces horreurs que je devine...
Josanne murmura:
--Comme vous êtes bon!... Mais... vous n'auriez rien pu faire... rien...
--On peut tout ce qu'on veut...
Elle répéta:
--Rien.
Elle songeait à Maurice qui ne l'avait jamais aidée, encouragée ni
consolée. Et elle faillit dire: «Pourquoi, ô mon ami, mon ami unique et
incomparable, pourquoi venez-vous si tard?...»
Mais cette phrase, qui était presque un aveu, mourut sur ses lèvres, et
Josanne tendit la main à Noël:
--Je ne doute pas de votre cœur, mon ami... mais, voulez-vous, parlons
d'autre chose?