Noël Delysle passait, tout de suite, du désir à l'action.
Quand Josanne eut expliqué qui était Mariette, et comment un homme et
une femme pouvaient dîner ensemble, dans son petit restaurant, sans que
personne en fût scandalisé, Noël s'écria:
--Vite, allons chez Mariette!... Il est tout près de sept heures.
--Comment? Dès ce soir?...
--Eh! Pourquoi pas?... Je pourrais mourir dans la nuit, et je n'aurais
pas connu Mariette, les Russes, les Valkyries, et votre amie allemande,
et la dactylographe qui ne mange pas de dessert!... Pauvre fille!...
Si on l'invitait?... Pas ce soir: je vous veux toute seule, en face de
moi... Quel bonheur!...
--Mais...
--Il faut bien que vous dîniez, ce soir, et il faut bien que je dîne...
--Vous dînerez très mal, je vous en préviens.
--Je suis trop heureux pour mal dîner. C'est vous qui êtes fâchée... Je
le sens... Vous boudez. Vous regrettez de m'avoir parlé de Mariette...
--Quel enfantillage!...
C'était vrai, pourtant, que Josanne regrettait un peu son imprudence.
Elle n'avait pas peur de se compromettre en dînant au restaurant avec
un jeune homme qui était son ami très respectueux. Dans le monde où
elle vivait, la camaraderie confraternelle et les nécessités mêmes du
métier modifiaient les relations des hommes et des femmes, affranchis
par force ou par gré des «convenances» bourgeoises. Josanne trouvait
tout naturel de dîner avec Bersier, ou même avec Isidore Foucart,
quand le devoir professionnel les appelait ensemble au même lieu, à
la même heure. Bersier était un confrère, Foucart était le «patron»,
c'est-à-dire qu'ils ne comptaient pas... Et eux-mêmes ne voyaient
en Josanne que la collaboratrice--la journaliste.--Près de Noël, la
journaliste redevenait simplement une femme, qui avait des timidités
saugrenues, des scrupules excessifs. Quand tout son cœur l'entraînait
en avant, elle s'appliquait à rester lointaine...
«C'est ridicule, à la fin, pensa-t-elle, vaincue par son désir;
monsieur Delysle va croire que j'ai peur de lui... et je n'ai peur de
personne. Je ne suis pas une petite fille romanesque; je suis une femme
de trente ans, libre, et qui a payé cher son expérience... Mon passé me
défendrait, au besoin, des exaltations sentimentales... Ce jeune homme,
qui ne m'a jamais dit un mot de galanterie, a vu d'abord en moi un
type d'affranchie, d'intellectuelle, un document vivant et parlant: ça
l'amuse... Sa curiosité est devenue sympathie... Tant mieux! Je serais
bien sotte de repousser une honnête amitié qui est la seule douceur de
mon existence actuelle... Je saurai ménager les transitions, arrêter la
familiarité où il convient... Mais il n'est pas familier, Noël Delysle!
Il n'a pas le mauvais ton de Foucart...»
Elle céda.
Le même soir, le vœu de Noël fut accompli. Il connut Mariette, les
Russes barbus, les Valkyries aux tresses d'or, et mademoiselle Müller,
et la maigre dactylographe. Il eut Josanne, en face de lui, pour lui
seul, à une petite table, dans un coin. Il mangea de bon appétit un
dîner médiocre. Égayé par le décor, il se détendit, s'abandonna.
--Comme tout cela me rajeunit!... Je revis mes années d'étudiant.
J'habitais non loin d'ici, rue de l'Hirondelle, et je fréquentais
des restaurants de quatrième ordre pour y voir des poètes: Moréas,
Verlaine... J'avais dix-neuf ans!
Il parla de son enfance, de sa jeunesse, de sa mère, morte trop tôt, de
son père, qu'il voyait peu, d'un professeur de philosophie qui avait
aidé à la formation de son esprit et de son caractère en le décrassant
de tout préjugé. Et il nomma des amis plus récents, compagnons d'étude
et de voyage que la vie, déjà, avait dispersés. Mais il ne fit allusion
à aucune femme et Josanne se demanda s'il avait jamais aimé d'amour.
Le café servi, quand les gens, à droite, à gauche, se levaient pour
partir, Noël et Josanne, dans leur coin, prolongeaient la causerie. Il
pleuvait dehors. Josanne songeait, sans plaisir, à son logement vide
et froid. Elle se trouvait bien, dans la bonne chaleur, la lumière
joyeuse, près de Noël. Accoudé sur la nappe à carreaux rouges, la
cigarette aux doigts, il disait:
«A Florence...» «A Vienne...» «A Londres...» «Il y a cinq ans...» «Il y
a sept ans...»
Elle l'écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux
yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu'elle regardait
les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards,
blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille,
elle les trouvait falots ou vulgaires, d'une force pesante ou d'une
gentillesse efféminée...
C'est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d'aller
dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur
premier dîner en tête à tête fut suivi d'autres dîners et déjeuners
innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus
simple, plus commode et plus convenable d'être ensemble sans être seuls.
Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où
flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d'une
aube.
Elle pensait:
«Je suis moins triste. Je m'habitue à vivre sans amour... Dans quelques
semaines, j'irai chercher mon fils, et la tendresse maternelle, une
amitié sûre, le travail, l'indépendance, cela peut faire un bonheur
très suffisant. Je n'oublierai jamais Maurice, mais j'espère ne plus le
revoir, et mes souvenirs perdront leur âcreté, leur forme précise...
Ils me seront presque doux...»
Parfois encore, elle se reprochait ce qu'elle appelait son imprudence.
Elle se disait que Noël, jeune, séduisant, ambitieux, doué par toutes
les fées, serait, forcément, séparé d'elle. Elle le voyait, au loin,
dans l'avenir, marchant vers le succès, la fortune, l'amour, vers tous
les grands bonheurs dont il était digne et qu'il saurait conquérir...
Spontanément, elle s'écartait de la route qu'il devrait suivre...
«Il n'oubliera jamais notre amitié. Ni les maîtresses, ni l'épouse,
n'effaceront tout à fait le souvenir de l'amie...»
Ces pensées, qui attristaient Josanne, en même temps l'enhardissaient.
Son affection croissante pour Noël lui semblait ennoblie, légitimée par
ce désintéressement absolu. Elle acceptait la souffrance possible comme
une rançon du bonheur présent. Et, de bonne foi, elle s'attendrissait
sur elle-même, ne comprenant pas que les hypothèses douloureuses
troublaient son imagination seulement... Au fond de Josanne, dans
l'inconscient, il y avait une espérance, une quasi certitude, que tout
s'arrangerait pour le mieux, que le malheur prévu n'arriverait pas...
Qu'arriverait-il donc?... Quelque chose d'extraordinaire, de vague,
d'indéfinissable, mais pas cela, pas cela...
Elle restait pourtant sur la défensive, amicale et même affectueuse,
mais réservée, et tout à coup, en plein élan, en pleine effusion,
fermant son âme sur des pensées, sur des images inconnues de Noël.
Aussi fut-il bien étonné quand elle l'invita à venir chez elle...
--Dimanche, vers cinq heures, voulez-vous?
Il répondit:
--Oui, dimanche... Je compterai les jours. Et puis, dimanche arrivé, je
compterai les heures.
Il compta si bien, dans son impatience, qu'il arriva beaucoup trop tôt.
Josanne dit, en ouvrant la porte:
--Vous!... déjà!...
Ce mot fit à Noël une peine affreuse. Il voulut s'en aller. Elle le
retint.
--Tant pis! vous me verrez en robe de maison... et tant mieux! nous
aurons plus de temps pour causer, puisque ce soir vous ne dînez pas
chez Mariette...
Elle avait une sorte de peignoir, une longue blouse de laine blanche,
dont l'encolure, coupée carrément, découvrait sa nuque et un peu de sa
poitrine. Elle souriait à Noël:
--Venez!
A peine entré dans la longue pièce aux boiseries grises, au papier d'un
vert si doux, Noël éprouva une sensation de fraîcheur, de pureté, de
joie. Les choses l'accueillaient. La belle lumière emplissait ses yeux
et son âme.
Il ne se lassait pas de dire:
--Mais c'est très joli, chez vous!... c'est délicieux!
Josanne voulut montrer, tout de suite, ce qu'elle possédait de plus
rare: le petit moulage d'une _Pleureuse_ de Bartholomé; et, debout, la
gorge modelée sobrement sous la laine blanche, le cou nu, les cheveux
relevés, elle avançait le bras d'un geste d'offrande et tenait la
statuette comme une fleur. Puis Noël dut admirer les photographies
qui ornaient les murs,--sans cadres, «parce que les cadres, c'est
cher!»--et la vieille commode trouvée à Chartres, chez un menuisier, et
la grosse théière de cuivre, et les chardons violets dans le vase vert,
et, dans le vase jaune, les «monnaies du pape», dont les piécettes
nacrées, translucides, tombaient au plus léger frôlement, comme de
petites lunes mortes...
Noël feignait de s'intéresser aux meubles, aux bibelots, à tout ce que
Josanne aimait. A vrai dire, il ne voyait qu'elle, Josanne. Sa pensée
ravie l'enveloppait, la caressait tendrement, lui disait: «Parlez!
souriez!... Parlez encore... Je vous regarde, et je ne vous reconnais
pas... Est-ce bien _vous_? Est-ce votre âme vraie qui se révèle?...»
Il avait cru la trouver dans un logis sombre, dans une atmosphère de
deuil, vêtue de noir, un peu timide encore devant lui... Et il la
sentait confiante, joyeuse de recevoir son ami dans sa maison et ne
cachant plus sa joie.
--Personne n'a jamais vu tout cela; personne n'est jamais venu ici,
excepté mademoiselle Bon; mais le monde visible n'existe pas pour
mademoiselle Bon...
--Alors je suis le premier qui...
--Oui, le premier... Et, comme vous êtes très artiste, et très
difficile, je suis bien fière que vous approuviez mon goût. J'aime
tant les choses qui se mêlent à ma vie!... Ce petit vase jaune, je le
touche avec tendresse... Et ce rideau, que je vois le matin, comme il
me plaît!...
Elle étala, au bout de son bras levé, l'indienne fleurie d'œillets
chimériques, où défilaient des éléphants. Les œillets et les éléphants
étaient verts et bleus, de tous les verts, de tous les bleus, et la
forme svelte de la jeune femme apparaissait comme une ombre sur la
trame blanche, pénétrée de jour. Et Noël, ému d'un plaisir enfantin,
songea:
«Personne n'est venu chez elle depuis qu'elle habite Paris. Elle n'a
dit ce mot, elle n'a fait ce geste pour personne...»
--Oh! fit Josanne, avec humeur, vous ne regardez pas...
--Je regarde, j'admire, et je pense...
--Quoi?
--Que les antiféministes seraient bien ébahis de vous voir et de vous
entendre...
--Pourquoi?
--Vous êtes tellement femme!... Oui, révoltée, oui, rebelle, ni la
lutte pour la vie, ni l'indépendance, ni l'activité intellectuelle,
n'ont détruit en vous les instincts de la femme, même l'instinct
ménager et l'instinct de plaire... Vous aimez la parure; vous ornez
votre maison, une fleur vous enchante, un bibelot vous réjouit...
--Et cela vous étonne?
--Oui et non...
--Comment! l'auteur de _la Travailleuse_!...
--Précisément... L'auteur de _la Travailleuse_ applaudit, et Noël
Delysle s'étonne... Le premier était acquis d'avance à la femme
nouvelle...
--Et le second...
--A la femme éternelle...
--C'est la même femme.
--Je le vois bien depuis que je vous connais... Mon féminisme était,
je l'avoue, un peu théorique; et je ne croyais pas, vraiment, qu'on
pût trouver, dans la même femme, tant d'intelligence, d'énergie, de
courage, unis à tant de grâce et de douceur... Vous avez achevé de me
convertir...
--J'en suis charmée...
--Aussi je m'appliquerai à convertir les autres... J'ai pris le parti
de la femme, par un sentiment de justice et par haine du pharisaïsme
masculin... Je serai plus éloquent, désormais, parce que je serai
plus sincère, et que je penserai à vous... Une action commune nous
rapprochera... Notre amitié deviendra toujours plus haute et plus
belle... car c'est une belle chose, notre amitié, n'est-ce pas?
Josanne répondit gravement:
--Très belle...
Une grande émotion lui venait... Et pour la dominer, cette émotion
qui lui mettait une chaleur inconnue dans la poitrine et des larmes
dans les yeux, elle se détourna. Alors elle vit que Noël avait posé
sur la table un livre et sur le livre un bouquet: des violettes de
Parme, doubles et pressées, d'un mauve presque gris dans leurs feuilles
tendres, les dernières de la saison. N'avait-elle pas dit, une fois,
devant Noël, qu'entre toutes les fleurs elle préférait les violettes?
--Et je ne vous ai pas remercié!... Comme vous êtes aimable de penser à
moi!
Et d'une voix un peu basse, plus douce, elle ajouta:
--Il n'y a que vous...
--Je l'espère bien! dit-il. Je suis très exclusif. Je voudrais être
votre meilleur ami, votre seul ami... C'est de l'égoïsme, peut-être...
Maintenant, regardez le livre, un très beau livre que vous n'avez pas
lu, je le sais, et que vous lirez, dès ce soir, et que vous aimerez
comme je l'aime...
--C'est _Dominique_? Vous me le prêtez?
--Je ne vous le prête pas, je vous le donne, en souvenir de ma première
visite chez vous... J'ai inscrit la date, sur la feuille de garde: «25
mars 19...»... Et je vous ferai ainsi, de temps à autre, la surprise
de quelque beau livre inconnu... C'est mon droit d'ami, mon privilège!
Et je vous révélerai beaucoup, beaucoup de choses qui enchanteront vos
yeux et votre cœur...
--Mon Dieu! fit Josanne, vous me gâterez!... Je n'y suis pas habituée,
et cela me déconcerte encore... Une amitié si charmante, si belle!
Vous croyez que cela peut durer, que je ne vous ennuierai pas?...
Comment?... Cela vous paraît tout simple?... Pas à moi... Qui m'eût
dit, il y a un an...
Elle n'acheva pas sa phrase... L'ombre du souvenir passait sur elle, et
Noël en fut effleuré. Il regarda Josanne avec des yeux troublés tout
à coup, embués d'émotion, et elle le sentit, non pas curieux, mais
anxieux jusqu'à la souffrance.
Elle se leva.
--Maintenant, dit-elle, je vais préparer le thé. Mettez _Dominique_
dans la bibliothèque... C'est ça, la bibliothèque... ces deux étagères,
là... Il y sera en bonne compagnie, vous verrez.
Elle passa dans la pièce voisine, et Noël l'entendit remuer des tasses
et des cuillers. Pensif, il examina les livres, lisant les titres tout
haut:
--_Manon Lescaut_, _les Confessions_, _Adolphe_... Et beaucoup de
Balzac... Vous aimez Balzac!... _Madame Bovary_... _Notre Cœur_... _Le
Lys rouge_... _Anna Karénine_, _l'Empreinte_, _le Silence_, _la Force
des Choses_... et des poètes... Verlaine, Samain... Mes compliments!
Vous choisissez bien vos amis... Voulez-vous me prêter _la Force des
Choses_?
Il prit le roman de Paul Margueritte, l'ouvrit, le referma... Josanne
rentrait, portant un plateau:
--Tout ce que vous vous voudrez... Vous n'avez pas lu _la Force des
Choses_?
--Il y a longtemps!
--C'est un beau livre, triste et vrai... comme la vie. Cet homme qui
perd une maîtresse aimée, et qui se console, par un caprice, d'abord,
et puis par un second amour... C'est navrant!
--Pourquoi, navrant?... Parce qu'il n'y a pas de deuils éternels, et
que la vie en nous, malgré nous, sans cesse, refleurit et se renouvelle?
--Vous croyez que tout passe, que tout s'efface, que tout va vers le
néant, les êtres qu'on aima du plus grand amour, et l'amour même...
Vous croyez cela?... Mais non, non, c'est impossible! Quand on n'a
point une âme légère, on ne peut pas, on ne veut pas oublier...
--C'est la loi de la vie, pourtant! Et c'est le commandement
évangélique: «Laissez les morts ensevelir leurs morts...»
Josanne ne répondit pas; Noël craignit d'avoir blessé l'âme douloureuse
et pudique, tout enveloppée des crêpes du deuil récent. Il recommença
de déplacer et de replacer les livres.
--Tiens! dit-il, une bien jolie édition de _la Princesse de Clèves_...
Il maniait la reliure de maroquin avec des doigts amoureux, des doigts
prudents de bibliophile. Mais, sur le premier feuillet, il vit un mot,
une date, des initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.»
--C'est un de vos amis qui vous a donné ce livre?
--C'était un de mes amis...
Noël perçut l'hésitation imperceptible de la voix. Josanne vint à lui,
offrant la tasse, le sucrier:
--Un peu de lait?... Un morceau de sucre?
--Un, je veux bien. Pas de lait... Merci...
Il remit _la Princesse de Clèves_ sur l'étagère et resta silencieux un
moment.
Le crépuscule éteignit les cuivres ardents, fana les œillets du rideau,
pâlit les petites lunes nacrées dans le vase jaune. Les réverbères
envoyaient un reflet au plafond de la chambre obscurcie, et Noël et
Josanne furent tristes sans savoir pourquoi.
La jeune femme alla chercher une lampe; mais, quand elle revint, Noël
se levait pour partir. Elle dit:
--Déjà!
Et ce mot, qui avait fait tant de peine à Noël, lui fut doux comme une
caresse.