_Les Heures_, poésies par M. Louis de Ronchaud. 1 vol. in-8.--1844.
_Amyot_.
_Les Heures_ sont soeurs cadettes des _Méditations_ et des _Harmonies_.
M Louis de Ronchaud, comme tant d'autres jeunes poètes, est un écho de
Ce poète sublime
Dont le nom, cher à tous, sur ses lèvres ranime
Tant de divins concerts.
Mais, jusqu'à ce jour, l'école de M. de Lamartine n'avait peut-être pas
vu se produire devant le public un disciple qui se fût plus rapproché du
maître. Facile et élégant, le vers de M. Louis de Ronchaud a une
franchise et une vigueur naturelles bien rares chez les débutants. A
part quelques négligences échappées sans doute à l'improvisation:
Et s'approchant alors près de la jeune fille,
et certaines phrases peu poétiques:
Mes rêves,--doux troupeau dont je suis le berger!--
_Comme cela va, fuit, monte, tournoie et plane_
Dans la chaude lumière.
Le style est toujours correct et harmonieux, surtout lorsque M. Louis de
Ronchaud ne se sert pas de mots nouveaux semblables à celui-ci:
Un poète a bâti Néphélocorygie...
M. Louis de Ronchaud a assez de talent pour que nous nous permettions de
lui adresser un reproche plus sérieux. La pensée, dans ses poésies,
reste souvent au-dessous de l'expression; nous aimerions mieux que le
contraire fût vrai. En général, il y a dans la plupart des _Heures_
beaucoup trop de mots vagues et sonores. Que M. Louis de Ronchaud se
méfie de sa facilite; qu'il médite avant de chanter, ou que les caprices
de son imagination soient moins vulgaires et plus nets. Des pensées
nouvelles, fortes et profondes ou des fantaisies vraiment saisissantes
et originales, tels sont les deux buts où doit tendra avant tout le
poète qui aspire, non pas à un succès éphémère, mais à une renommée
solide et durable.
Parmi les meilleures pièces de ce remarquable recueil, nous choisissons
à l'appui de nos éloges les deux fragments suivants empruntes à l'_Hymne
du Printemps_ et à _Mon Jardin_.
Oui, je te reconnais, c'est bien ton doux sourire,
O Printemps! Cette voix qui mollement soupire,
C'est bien la douce voix dont tout être est charmé.
Quand tu viens délivrer la nature enchaînée.
Quand tu fais du tombeau sortir la jeune année.
Qui ne t'aime, ô Printemps, dans ton lit parfumé!
Souvenir de l'Eden qui traverse notre âge.
Sur ton berceau pourtant flotte plus d'un nuage;
Plus d'une fleur succombe à tes matins frileux;
Plus d'un souffle, fatal aux bourgeons dans leur sève,
Brusquement interrompt le poète qui rêve
Une rive inconnue aux printemps fabuleux!
O fils aîné du ciel, dont l'haleine féconde
Couvrit de tant d'attrait la jeunesse du monde.
Que ton souffle était doux sur le globe naissant.
Quand tout avait sa grâce et sa beauté première
Sur terre et dans le ciel, où la jeune lumière
Achevait de tomber des doigts du Tout-Puissant!
Quelle était, ô Printemps, ta pureté sonore
Sur cette terre neuve, où toute chose encore
De la virginité gardait le don charmant;
Où le vent, vierge encor de toute haleine immonde,
Parcourait, libre et pur, la mer vierge dont l'onde
Sur une rive vierge expirait doucement!
Mais la chute de l'homme entraîne la nature.
Un seul crime commis par une créature
A suffi pour changer l'universelle loi.
Avant l'homme déchu par un arrêt suprême,
La terre en même temps fut déchue elle-même,
Et l'univers suivit le destin de son roi.
Le règne de l'hiver commença sur la terre
Avec celui du Mal, son triste et sombre frère;
Et l'on vit remonter au ciel en même temps,
De peur de se souiller à nos ombres funestes,
Ces deux enfants de Dieu, ces deux jumeaux célestes,
L'Innocence divine et le divin Printemps.
...................................................................
Le poète est sans doute une double personne:
La moitié de lui-même est roi dans un palais,
Magnifique, entouré d'un peuple de valets,
La pourpre sur l'épaule et la couronne en tête,
Habitant au milieu d'une éternelle fête!
L'autre est un malheureux, marchant les yeux baissés,
Les habits en lambeaux, les pieds demi-chaussés.
Un bâton à la main, sur son dos la besace
Que les enfants au doigt se montrent quand il passe
Sur l'or de son balcon, un matin s'appuyant,
Le prince voit en bas passer le mendiant,
Et dans ce vagabond, pauvre, souffrant et blême,
Reconnaît aussitôt la moitié de lui-même.
Il l'appelle, il l'embrasse. Il le prend par la main;
Il l'invite chez lui jusques au lendemain;
Il le fait souverain de sa riche demeure,
Il lui met dans la main le sceptre... pour une heure;
Il ordonne aux valets d'obéir à sa voix.
Pendant un jour entier le mendiant est roi.
Le lendemain, quand l'aube a ouvert sa paupière,
Il se retrouve assis sur la borne de pierre;
Il reprend son chemin, pieds nus, sur le pavé,
Et, pour soulagement, se dit... qu'il a rêvé.
Incendie de la Djeninah, à Alger.
On nous écrit d'Alger, 28 juin 1844;
Le mercredi 26 juin, à neuf heures du soir, deux coups de canon tirés de
la rade jetèrent l'alarme dans la population de la ville d'Alger. Tous
les habitants, Européens ou Maures, se précipitaient hors de leurs
maisons et demandaient avec anxiété ce que signifiait cet effrayant
signal. Les conjectures les plus étranges circulaient déjà parmi la
foule; mais la vérité ne tarda pas à être connue. Un violent incendie
venait d'éclater près de la place Royale. Le feu avait pris dans la
baraque d'un juif marchand de beignets, et s'était communiqué rapidement
aux autres constructions en bois situées entre la rue Bab-Azoun et la
Djeninah. Quand les premiers secours arrivèrent sur le lieu du sinistre,
les flammes avaient fait de tels progrès qu'on ne dut plus songer qu'à
sauver les bâtiments voisins, qu'elles menaçaient d'envahir, la Djeninah
et l'évêché. Mais tous les efforts furent inutiles; malgré le dévouement
de la population civile, des troupes de toutes armes, malgré le généreux
empressement des marins de la frégate sarde _Beroldo_, mouillée dans la
rade, on ne parvint à se rendre maître du feu que le lendemain matin, et
l'incendie avait dévoré l'aile droite de la Djeninah et une partie des
objets de campement qui y étaient emmagasinés.
La perte est, dit-on, considérable.--Personne n'a péri; mais le nombre
des blessés s'élève à trente. A Alger, comme partout ailleurs, des
voleurs ont profilé du désordre pour piller. On a arrêté en flagrant
délit une cinquantaine de ces misérables.--Les malheureuses victimes de
ce sinistre ont ainsi perdu, pour la plupart, le peu d'objets précieux
qu'elles avaient arrachés aux flammes. Dès le lendemain de l'incendie,
la chambre du commerce ouvrit en leur faveur une souscription qui, dans
la journée, se monta à 8,000 francs.
De mémoire d'homme Alger n'avait vu un incendie pareil à celui du 20
juin.
[Illustration.]
Voici, d'après une chronique arabe, la liste de ceux qui ont été le plus
violents.
1025 de l'hégire (1616 de J.-C.), sous Mustapha, explosion des poudres;
incendie du quartier des Kilchawas.
1041 (1632), sous Schikh Hussein, incendie de la Casbah.
1044 (1635), sous Youssef, la Casbah est incendiée de nouveau.
1091 (1670), sous Baba-Hassan, incendie de la grande poudrière.
1155 (1742), sous Ibrahim, incendie du fort l'Empereur.
La Djeninah, qui vient d'être en partie détruite par les flammes, et que
représente notre dessin, fut fondée en 939 de l'hégire (1553 de J.-C.),
sous le pachalik de Saleh. Dapper en donne la description suivante,
d'après Haédo et Marmol, historiens espagnols:
«Le plus beau bâtiment d'Alger est le palais du bacha, qui est au milieu
de la ville, entouré de deux belles galeries l'une au-dessus de l'autre,
soutenues par deux rangs de colonnes de marbre.--Il va aussi deux cours,
dont la plus grande a trente pieds en carré, où le divan s'assemble tous
les samedis, les dimanches, les lundis et les mardis.--C'est là que le
bacha traite les conseillers du divan au temps de la fête du Beyram.
L'autre cour est devant le palais du vice-roi.»
La Djeninah se composait encore, pour le service intérieur, d'un côté
d'une suite de maisons démolies après la conquête, pour faire place aux
baraques provisoires devenues la proie des flammes, et, de l'autre, de
deux bâtiments, dont l'un sert pour la manutention, et l'autre pour le
corps de garde de la milice.
Une inscription placée au-dessus de la porte du corps de garde relate
que près de là, et adossé contre le mur, il existait jadis un mortier de
marbre dans lequel on pilait les condamnés à mort.--De pauvres soldat;
ivres, coupables seulement de désertion, ont subi cet horrible supplice;
c'est du moins ce qu'ajoute l'inscription.
Quoi qu'il en soit, la Djeninah a servi de palais aux dey d'Alger
jusqu'en 1232 de l'hégire (1817 de J.-C.). A cette époque, Ali, l'avant
dernier dey, transporta le siège du gouvernement à la Casbah pour
échapper au despotisme sanglant de la milice turque. Hussein, son
successeur, imita son exemple. Depuis la conquête française en 1830, la
Djeninah servait de magasin pour les objets de campement.
[Illustration: Il vit de ses rentes, tu vis de tes gages, et je vide ses
poches.]
On lit dans le _Journal de la Librairie_:
_A monsieur le Rédacteur._
Monsieur, la librairie allemande est fort étonnée, en ce moment, de la
publication des premières livraisons de _l'Histoire du Consulat et de
l'Empire_, de M. Thiers. Cette publication, faite par un éditeur de
Leipzig, M. Schæfer, est une audacieuse mystification contre laquelle je
dois prévenir ses compatriotes. Il paraît que, dans la prétendue
traduction de l'ouvrage de M. Thiers, _l'Histoire du Consulat et de
l'Empire_ commence à la naissance de Napoléon. L'histoire véritable
commence après le 18 brumaire, et fait suite, sans lacune ni
interruption, à l'_Histoire de la Révolution française_, de l'auteur. Il
n'est pas encore sorti des mains de M. Thiers un seul feuillet de copie,
et il n'en sortira pas un seul avant le mois d'août prochain, époque à
laquelle commencera réellement l'impression en France et en Allemagne.
L'édition allemande est cédée par M Thiers à M. J.-P. Metine, éditeur à
Leipzig.
Agréez, etc.
Paulin.
Paris, le 5 Juillet 1844.
Rébus.