COURRIER DE PARIS

Bien que le drame soit terminé, Paris s'est encore occupé pendant

quelques jours de Rousselet et d'Édouard Donon-Cadot. Que voulez-vous?

Après toute une semaine d'attention donnée aux débats de la sanglant

affaire, il était difficile de l'oublier tout à coup, dès le premier

instant qui a suivi le dénouement; et d'ailleurs, quand ces terribles

procès sont achevés, la curiosité publique ne trouve-t-elle pas à

s'exercer encore hors de l'enceinte du tribunal dont les accusés

viennent de sortir condamnés ou absous?--ne cherche-t-elle pas à

pénétrer dans le secret de la prison où le coupable que la justice a

frappé commence à subir sa peine? Ne s'attache-t-elle pas à suivre, dans

les premiers moments de sa liberté, l'homme que la voix du juge vient

d'amnistier? Que se passe-t-il dans cette prison? Comment le condamné

supporte-t-il l'arrêt? Dites-nous son air et son attitude.

Rapportez-nous chacun de ses gestes, chacune de ses parole. A-t-il pâli?

S'est-il trouvé mal? Montre-t-il de la résolution ou de l'insouciance?

Il faut que tous ces curieux insatiables soient satisfaits; car ils ne

laisseront leur proie qu'à la dernière extrémité, quand les jours qui

passent auront remplacé ce drame qui les occupe par un autre non moins

terrible et fatal. La cour d'assises ne chôme jamais!

Aussi les journaux judiciaires, qui connaissent et flattent la passion

de leurs lecteurs, ont ils prolongé les émotions du cette lugubre

affaire de Pontoise, bien au delà de l'arrêt. Les uns ont montré

Rousselet ému pour la première fois, et parlant avec tristesse de sa

femme et de ses enfants; les autres l'ont dépeint au contraire farouche

et impassible; ceux-ci lui laissent la teinte sombre que son crime a

jeté sur lui; ceux-là le transforment tout à coup en idylle, et le font

voir cultivant les fleurs dans un coin solitaire de son cachot; de sorte

qu'il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui aiment les criminels

repentants, et pour ceux qui préfèrent les endurcis. On ne saurait mieux

traiter son monde, et les journaux judiciaires sont de complaisants

compères et d'habiles conteurs.

Quant à Édouard Donon-Cadot, son acquittement ne l'a pas mis à l'abri

des descriptions, des narrations, des indiscrétions et de tout ce qui

s'ensuit. On a dit, raconté, imprimé que le lendemain de sa mise en

liberté, il était retourné à Pontoise, où il avait fait son apparition

en tilbury; on ajoutait qu'Édouard Donon se dispose à entrer comme clerc

dans l'étude d'un des notaires de la ville: qu'Édouard retourne à

Pontoise; qu'il cherche à effacer par le travail et par une conduite

honorable le souvenir des tristes soupçons qui ont pesé sur lui; que son

avenir rachète ce passé fatal, et fortifie de toute l'autorité d'une vie

sérieuse et irréprochable le jugement qui a déclaré son innocence, rien

de mieux; c'est ce qu'il faut croire, c'est ce qu'il faut espérer;

cependant il y a quelque chose de trop dans cette affaire: c'est le

tilbury. Nous aimerions à savoir que ce tilbury-là a été fabrique par

l'imagination peu scrupuleuse des feuilletonistes de cours d'assises et

des marchands de _faits Paris._--Mais il est temps d'abandonner ce drame

Donon-Cadot au silence du greffe et à l'éditeur des _Causes célèbres_:

c'est la dernière fois que nous en parlerons pour notre compte: ces

images sanglantes nous répugnent, et nous n'aimons guère à nous arrêter

longtemps sur ces déplorables spectacles. En fait de drames, la fiction

nous convient mieux que la réalité. Avec la fiction du moins on a l'âme

en repos, et si par hasard il vous arrive de vous laisser aller et de

croire un moment que vous assistez à un drame réel, la toile qui tombe

et les quinquets qui s'éteignent vous rendent bien vite votre

tranquillité, en vous montrant qu'après tout il ne s'agissait que d'un

drame pour rire.

Malheureusement, à l'heure où nous parlons, il s'est joué plus de drames

véritables que de drames d'imagination, les vols, les guets-apens, les

assassinats se multiplient avec une abondance effrayante. Pour ne parler

que des huit derniers jours qui viennent de s'écouler: ici, on a surpris

des fabricants de fausse monnaie; là, un saint homme en apparence,

pratiquant la piété avec ostentation s'est enfui, emportant la cassette,

comme ce bon M. Tartufe; et quelle cassette! la cassette des révérends

pères de la congrégation, une cassette contenant 250,000 fr. Notre

larron est une espèce de Janus, un congrégationiste à double face: les

jours de sa pieuse comédie, il se faisait un visage candide, revêtait la

robe d'innocence baissait les yeux, se signait à tous moments, et

assistait aux offices avec componction; mais ce n'était là qu'une moitié

de son visage: de l'autre côté, notre homme n'était plus le même; au

lieu de ce regard contrit, vous trouviez un oeil animé par le plaisir;

et tandis que la main droite tenait un chapelet et un rosaire, la main

gauche recouverte d'un gant paille, maniait impertinemment une cane de

dandy ou offrait un bouquet de fleurs mondaines à quelque bayadère. Que

vous dirai-je? le héros de cette comédie à double visage prenait, d'un

air de canonisé, dans la caisse de la congrégation l'or qu'il semait à

pleines mains pour ses passe-temps païen et de damné. Il a été arrêté à

la sortie de l'Opéra, muni d'or et de billets de banque. On ne dit pas

encore son nom; mais le réquisitoire du procureur du roi et la cour

d'assises ne tarderont pas à nous le faire connaître.

A côté de cette grande comédie, qu'est-ce que la petite pièce dont le

théâtre du Vaudeville nous a gratifiés cette semaine? Bien peu de chose,

en vérité. Nous en dirons quelques mots cependant, ne fut-ce que pour la

rareté du fait. Et n'est-ce pas vraiment une rareté, par ce temps de

disette dramatique, qu'un drame nouveau en deux actes? Les théâtres

vivent en effet les bras croisés depuis longtemps, et ne produisent rien

de neuf. Jetons-nous donc avidement sur ce morceau de vaudeville qu'ils

offrent, par hasard, à notre appétit.

Le titre dissimule; le litre est; _un Mystère_. Qu'y a-t-il dans ce

mystère? Il y a une veuve et un colonel: la veuve est duchesse, rien que

cela; vous voyez que je ne vous mets pas en compagnie de petites gens.

Quant au colonel, il est le brave des braves, et se bat avec acharnement

pour son pays, jusqu'à la dernière extrémité.

Le hasard de la guerre l'emmène loin de duchesse; puis, la guerre finie,

la duchesse et lui se retrouvent. A la vue du colonel, la duchesse pâlit

et frissonne, à la vue de la duchesse, le colonel se trouble; pourquoi?

C'est là le mystère; mais comme je suis, de ma nature, un homme fort peu

mystérieux, je vais vous dire le mot de l'énigme.

Il y a deux ou trois ans de cela le colonel avait sauvé la duchesse d'un

grand danger; la reconnaissance fit naître l'amour dans le coeur de la

tendre femme; le colonel profita de la circonstance; mais le lendemain

du jour où il avait tout obtenu d'elle, il écrivit à cette pauvre

duchesse une lettre insolente où il lui déclarait qu'il ne l'aimait pas,

qu'il ne l'avait jamais aimée, et que fini était fini entre eux; c'était

là un terrible outrage. Comment un si brave colonel a-t-il pu commettre

une si grande lâcheté? Que voulez-vous, mon colonel avait une vengeance

à exercer contre les femmes et particulièrement contre les duchesses, et

celle-là lui était tombée la première sous la main; remarquez que

j'explique mon colonel et que je ne l'excuse pas.

Mais voici que la duchesse prend sa revanche: le remords est entré dans

l'âme du coupable, et en revoyant sa victime, il se met à l'adorer;

d'abord la duchesse, se rappelant l'outrage, le repousse avec dédain,

avec colère, avec mépris; mais les colonels sont bien habiles, et les

duchesses bien faibles! Celui-ci fait tant qu'à force de repentir, de

désespoir et d'amour, il apaise le ressentiment de la comtesse; que

dis-je? il fait de nouveau la conquête de son amour, et cette fois la

conclusion de l'aventure est un bon et légitime mariage qui absout le

passé et assure le présent. Mon colonel, tu dois être content! De son

côté, le public n'a pas troublé, par aucun signe équivoque, cette

satisfaction du colonel et de la duchesse. L'auteur est M. Alexis de

Comberousse.

Nous avons déjà parlé de la double apparition que Mademoiselle Rachel a

faite, avant de partir pour Bruxelles, dans _Phèdre_ et dans le _Dépit

amoureux_; Molière et Racine tout à la fois, ce n'est pas peu

d'ambition. Dans _Phèdre_, mademoiselle Rachel a été admirable; il est

difficile d'allier un art plus exquis à une vérité plus poétique; quant

à la Marinette du _Dépit amoureux_, les éloges lui sont plus disputées.

Nous ne reviendrons pas sur ceux que nous lui avons donnés la semaine

dernière; peut-être, dans notre enthousiasme pour _Phèdre_, avons-nous

un peu flatté Marinette; nous aussi, d'autres ne l'ont ils pas trop

maltraitée? Sans doute Rachel-Marinette n'a pas interprété Molière avec

la vérité de Phèdre-Rachel récitant les beaux vers de Racine; mais

a-t-elle joué aussi maladroitement dans cette comédie que de rudes

critiques l'ont prétendu? ce n'est pas notre avis. Je crois qu'il est

plus juste de dire que dans ce rôle de Marinette, mademoiselle Rachel a

été plutôt singulière que mauvaise. Quoi qu'il en soit, nous offrons à

nos lecteurs cette Phèdre et cette Marinette en personne. Voici la pâle

et malheureuse fille de Pasiphaé et de Minos; voici l'amante joviale de

Gros-René. Là, les soupirs, le remords, la fatalité; ici, le gros rire

et le propos gaillard; toute la poésie du malheur, toute la folle

insouciance de la gaieté; ce qu'il y a de sûr, c'est que Phèdre convient

naturellement à mademoiselle Rachel, et que l'une semble avoir été créée

pour l'autre; tandis que le bavolet, le jupon court et la gaieté de

Marinette lui vont comme va un costume d'emprunt qu'on a pris par hasard

et pour une fantaisie. Il est probable que mademoiselle Rachel ne le

reprendra pas de sitôt: on ne se déguise pas tous les jours.

[Illustration: Mademoiselle Rachel, rôle de Phèdre.]

Il s'est passé au théâtre du Palais-Royal quelque chose d'assez bizarre;

nous voulons parler de l'apparition des ménestrels de la Virginie. Ces

ménestrels sont au nombre de quatre; on les avait annoncés avec grand

fracas, et pendant huit jours, de solennelles affiches placardées sur

tous les murs sollicitaient d'avance l'admiration publique; les curieux

sont donc accourus; mais ces affiches, comme tant d'autres, avaient

battu la grosse caisse avec beaucoup trop de bruit; vérification faite

de ces merveilleux phénomènes, on a reconnu qu'ils n'étaient en réalité

que des bipèdes fort ordinaires.

D'abord ils ont l'air de nègres; mais méfiez-vous-en, ce sont des nègres

qui déteignent; un homme digne de foi m'a certifié qu'il les avait vus,

de ses propres yeux vus, se barbouiller de noir dans la coulisse.

Cependant les voici tous quatre qui entrent en scène; les frais de cette

entrée ne sont pas considérables; avec quatre chaises, on fait

l'affaire; or, les chaises étant généralement faites pour s'asseoir, nos

ménestrels y sont bientôt assis; l'un racle du violon, l'autre d'une

espèce de guitare, le troisième agite des petits bâtons en forme de

castagnettes, et je ne sais plus ce que fait le quatrième, pas

grand'chose, j'imagine, à l'exemple de ses trois confrères. Pour

rehausser l'agrément de cet orchestre baroque, nos nègres faux teint

baragouinent des chansonnettes dont la plus courte et la plus agréable

semble lutter de monotonie et de longueur avec la complainte du Juif

errant; ces chansons se donnent pour écrites en pure langue de l'Ohio,

mais la vérité est que c'est du picard tout franc; cela chanté, un des

quatre ménestrels se met à remuer la tête, puis à danser une danse qui

rappelle à s'y méprendre le sautillement d'un frotteur qui donnerait un

coup de brosse à un parquet.--On a rarement vu une mystification plus

complète; c'est comme souvenir de ce _puff_ sans pareil, même dans ce

siècle du _puff_ par excellence, que nous avons cru devoir recueillir

l'image de ces étonnants ménestrels et les mettre sous vos yeux, chers

abonnés.--Ne touchez pas à ces nègres, vous vous noirciriez les doigts.

[Illustration: Les ménestrels de la Virginie.]

[Illustration: Mademoiselle Rachel, rôle de Marinette dans le _Dépit

amoureux._]

On se rappelle les soeurs Romanini, fameuses danseuses de corde, ou

plutôt danseuses de fil d'archal; tout Paris avait admiré, il y a

quelques années, leur adresse et leur intrépidité. On annonce leur

prochain retour et leur rentrée au Cirque-Olympique; nul doute que leur

vogue ne s'accroisse encore de la singularité d'une aventure dont une

des «Jeux soeurs Romanini vient d'être l'héroïne en Afrique,

Mademoiselle Romanini l'aînée en sa qualité de femme intrépide, s'était

tout récemment aventurée un peu avant dans le désert; une bande de

quatre ou cinq Zeybecks l'aperçut, vinrent à elle et voulut s'en

emparer. Mademoiselle Romanini est jolie, et les Zeybecks sont fort

galants un peu rudes, mais fins connaisseurs; une autre que mademoiselle

Romanini se serait évanouie, et Dieu sait que MM. les Zeybecks en

auraient fait; mais rien ne donne plus de courage à l'innocence que la

danse de corde et l'usage du fil d'archal; donc, notre demoiselle

Romanini, au lieu d'avoir une crise de nerfs, s'élance hardiment à la

rencontre des Zeybecks, se précipite sur le premier qui se présente lui

enlève son yatagan, v'lan! lui en donne un coup dans le flanc et le tue;

les quatre autres Zeybecks menacent mais la Romanini leur tient tête;

elle en blesse un profondément, elle en égratigne autre, et les deux qui

reste sans blessures s'enfuient épouvantés. Voilà ce qu'a fait

mademoiselle Romanini, et la danse qu'elle a fait danser aux Zeybecks...

sans balancier.

Mademoiselle Romanini sera à Paris dans quinze jours; elle débutera par

une représentation au bénéfice de la veuve et des enfants du Zeybeck

qu'elle a tué, et des deux Zeybecks qu'elle a mis hors de combat.

Mademoiselle Romanini est une ennemie généreuse; comme tous les grands

vainqueurs elle panse les blessures qu'elle a faites, et tend la main au

vaincus. Mais, tudieu! quelle rude vertu! nous ne conseillons pas aux

Zeybecks du Jockey's-club de s'y frotter sans la permission de

mademoiselle Romanini; on voit ce qu'il en coûte.

[Illustration: La plus belle moitié du genre humain à la Cour

d'Assises.]

Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

Récit philosophique, sentimental et pittoresque. (Voir t. III, p. 249 et

263.)

[Illustration: Vingt fois on avait vu Othon seller sa grande jument

poulinière.]

[Illustration: Othon revenait tristement chargé de sa fameuse graine,

dont regorgea bientôt la maison paternelle.]

[Illustration: Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le récit

de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux hercules.]

L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844 · 第 3 / 13 题