Vous savez, madame, comme on s’y prend pour dégorger les poissons: on
leur fait perdre, en les mettant dans l’eau pure, le goût qu’ils ont
contracté dans le limon. Je voulais me dégorger, moi aussi, mais par un
traitement tout contraire. J’avais conçu tant d’horreur pour la vertu,
que j’éprouvais le besoin de me débarrasser en pleine bourbe du peu qui
m’en restait. Je m’arrêtai à Baden, où je fus servi à souhait. J’y
rencontrai certaines femmes qui s’occupaient très-peu des étoiles et ne
s’étaient jamais piquées de définir le paradis. Elles eurent pour moi
des complaisances; la fortune n’en eut point. En vain me flattai-je de
rattraper au jeu mes deux mille écus; j’y perdis les dernières plumes de
mon aile, déjà si dégarnie. Plus enragé que jamais, je partis pour
Dresde, où j’arrivai dans un état voisin du dénûment, si près de mes
pièces que je fus forcé de vendre mes breloques et une partie de mes
hardes, sombre d’humeur, dégrisé du vice, mais gardant toujours rancune
à la vertu, me défiant de tous les yeux couleur de ciel, de toutes les
voix de cristal et de tous les sourires onctueux.
Cette sottise me passa bientôt; je ne tardai pas à m’apercevoir que le
monde tout entier est fait comme notre famille, qu’il y a partout du blé
et de l’ivraie. Le hasard me fit trouver un logement chez les plus
braves gens de la terre, qui, à vrai dire, parlaient fort peu de
l’idéal. Je leur payais d’avance une modique pension; le second mois je
fus à court, je leur confiai mon embarras. Ils m’avaient pris en amitié:
non-seulement ils me mirent à l’aise et m’accordèrent toutes les
facilités de paiement, ils m’offrirent de me nourrir et même de
m’avancer de l’argent pour remonter ma garde-robe, ce que je n’eus garde
d’accepter. Pendant plusieurs semaines, je ne dînai que de trois jours
l’un, les deux autres je vivais de pain et d’eau claire. Ce triste
régime ne prenait point sur ma santé; j’étais robuste et vigoureux, et
la gaîté m’était revenue avec la confiance dans l’avenir. Bien que la
faim me tînt parfois éveillé toute la nuit, je sifflais comme un pinson.
Mes journées se passaient au musée; j’y copiais le portrait de Rembrandt
que vous connaissez, dans lequel il s’est représenté un verre à la main,
sa femme sur ses genoux. Je m’étais mis en tête que le jour même où
j’aurais achevé ma copie, quelque heureuse rencontre m’en ferait trouver
défaite;--la foi transporte les montagnes.
Je me souviens de ces semaines de détresse où j’ai connu la faim, la
vraie faim, comme d’un temps heureux qui a fait époque dans ma vie.
C’est une bonne nourrice que la misère, et ses maigres mamelles versent
à ses nourrissons un lait sain et fortifiant. Je travaillais avec
délices; je ne doutais plus de ma vocation. Il me semblait que je
m’étais révélé à moi-même, que j’avais découvert ma volonté, et qu’elle
valait quelque chose. En sortant du musée et me retrouvant sur le pavé
de la rue au milieu d’inconnus qui sûrement avaient déjeuné et qui s’en
allaient dîner, je me disais qu’il n’y avait de sérieux dans tout
l’univers que Rembrandt et son clair-obscur. Mon estomac criait-il
famine, je lui déclarais fièrement que ses fringales comme les dîners
des autres étaient de vaines chimères, que mon oncle Gédéon n’existait
point, bien qu’il en eût la sotte prétention, et que dans ce monde
d’illusions les ombres les plus heureuses sont celles qui n’ont pas la
peine de digérer.
La durée de mon épreuve n’excéda pas mes forces. Un soir, en rentrant
dans mon taudis, je trouvai sur ma table deux lettres et un paquet
cacheté. L’une de ces lettres était de M. Holdenis. Il avait eu mon
adresse par Harris, à qui j’avais écrit, et il me mandait dans le style
le plus solennel qu’à l’éternelle confusion des esprits légers, qui ne
se font pas scrupule d’attenter par leurs soupçons au véritable honneur
et à la vraie piété, sa parfaite honorabilité avait été universellement
reconnue. Il m’apprenait ensuite qu’un concordat avait été souscrit par
ses créanciers, lesquels avaient consenti que leurs créances fussent
réduites momentanément au vingt pour cent, assurés qu’ils étaient
qu’avec l’aide de Dieu M. Holdenis rétablirait ses affaires, et que tout
leur serait remboursé avec les intérêts des intérêts. Il ajoutait que,
n’ayant pas deux mille francs disponibles, il avait permis à sa fille de
se dépouiller en ma faveur d’un bijou de famille qui valait cette somme
ou plus encore, si grande était sa hâte de me prouver son antique
probité. Cet homme antique et sa façon d’entendre le paiement des dettes
d’honneur me parurent plaisants, et j’estimai que me rembourser par les
mains de sa fille était le procédé d’une âme peu délicate.
J’ouvris la seconde lettre, l’écriture en était tremblée. Elle contenait
ceci: «Monsieur, mon pauvre père m’apprend qu’il est votre débiteur. Il
m’assure que le bracelet que vous trouverez dans le coffret ci-joint
vaut la somme qu’il vous doit. A tout hasard, je vous envoie à son insu
tous mes bijoux, en vous suppliant d’en disposer comme il vous plaira et
de me garder le secret. Je vous souhaite le bonheur; il est à jamais
perdu pour nous.»
Ce billet, qui me parut touchant, me réconcilia un peu avec le souvenir
de Maüschen. Je portai aussitôt les bijoux à un honnête orfèvre qui
m’avait donné un bon prix de mes breloques. Il me déclara que le
bracelet valait tout au plus cinq cents francs, et il estima au double
le collier, la bague et le médaillon qui l’accompagnaient. Je lui vendis
le bracelet pour le prix qu’il m’en offrait, je rempaquetai le reste et
le renvoyai à Meta avec ces mots: «Merci, c’était beaucoup trop.» A son
cafard de père, j’adressai les lignes suivantes: «Monsieur, j’ai fait
estimer le bijou que vous m’avez envoyé. Vous ne me devez plus rien. Ma
légèreté tient votre probité quitte du reste.» Cela fait, après avoir
acquitté à mes braves hôtes mon quartier arriéré, je demandai à ma
philosophie la permission d’aller faire bombance au Belvédère, une fois
n’est pas coutume. En sortant de table, je me promenai longtemps sur la
belle terrasse de Brühl, qui borde la rive gauche de l’Elbe. Je me
disais en marchant: Qui donc est cette Meta? Et je cherchais à me
définir son caractère. J’y pensai plusieurs heures de suite, le
lendemain je n’y pensai plus. J’étais artiste et j’étais né à Beaune.
Mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. A l’heure même où, ma
palette en main, je donnais les dernières retouches à ma copie, je vois
entrer dans la galerie un homme d’assez haute taille, dont le visage me
frappa. Il approchait de la cinquantaine, mais sa chevelure noire et
touffue, où ne se mêlait pas un poil gris, lui gardait bien le secret.
Il avait grand air, grande tournure, les manières et le ton du meilleur
monde, le regard pénétrant, acéré, une figure grave, presque sévère,
qu’illuminait tout à coup le plus séduisant des sourires.
Je ne m’occupai pas longtemps de lui; je contemplais ma toile, la
comparant au modèle et causant avec ma conscience; il nous restait
quelques inquiétudes. Soudain j’entends une voix qui dit derrière mon
dos:--Si cette copie est à vendre, je l’achète.--Je me retourne
vivement; ce discours s’adressait bien à moi, et l’acheteur imprévu que
m’envoyait la Providence des gueux était cet homme à la figure grave,
qui savait si bien sourire. Il s’appelait M. Mauserre, et n’était autre
que le ministre de France à Dresde. Nous nous liâmes si vite que le
lendemain déjà je dînai chez lui. Huit jours après, je commençais son
portrait, que j’achevai en six semaines, et en l’honneur duquel il donna
un dîner de gala au corps diplomatique. J’aurais bien voulu que ce
jour-là le tonnelier de Beaune pût apercevoir du fond de sa Bourgogne
son écervelé de fils caressé, fêté, complimenté. Le printemps suivant,
j’envoyai ce fameux portrait au Salon; le gros public le goûta peu, mais
il fut remarqué des artistes, qui prédirent que j’irais loin. Comme le
disait l’intelligent M. Holdenis, il y a commencement à tout.
Béni soit mon oncle Gédéon, qui fut cause que j’allai à Dresde pour y
apprendre l’allemand et que j’y rencontrai M. de Mauserre! Quand cet
homme distingué ne serait pas un personnage principal dans l’histoire
que je vous raconte, je m’arrêterais encore à vous parler de lui, tant
je lui ai d’obligations. Je crois que les longues et bonnes amitiés
naissent moins de la ressemblance des situations ou des caractères que
d’une certaine conformité dans la manière de sentir et de juger. Nous
sommes, madame, très-bons amis, vous et moi, et nous nous ressemblons
bien peu. Je me suis demandé comment M. de Mauserre avait pu prendre en
goût et admettre dans son intimité un petit garçon à peine dégauchi,
très-ignorant de tout ce qui n’était pas de son métier, qui vivait et
pensait à l’aventure, et n’avait réfléchi sur rien. Quand je lui ai posé
la question, il m’a répondu que, sans parler de mon talent, dont il
avait bien auguré, il m’avait trouvé ce qu’il appelait un bon esprit. Il
entendait par là, je suppose, un peu de ce gros bon sens qui préserve
des sots mépris et des imbéciles fatuités. Il possédait, lui, un esprit
supérieur; il avait beaucoup voyagé, beaucoup observé, beaucoup lu, et
ses expériences comme ses lectures étaient au service de sa finesse et
de son jugement naturels. On sentait en lui une intelligence fortement
nourrie, qui avait tout digéré.
L’homme supérieur est celui qui fait bien son métier tout en sachant
faire autre chose. M. de Mauserre s’acquittait du sien à merveille; il
en avait le goût et le culte. Il avait coutume de dire que la diplomatie
est un art qui en comprend quatre: l’art de s’informer, lequel demande
des yeux et des oreilles; l’art de renseigner, dont la première
condition est de savoir se mettre à la place des autres; l’art de
conseiller, le plus délicat de tous, et enfin l’art de négocier, où le
caractère doit venir en aide à l’esprit. Je crois qu’il excellait
également dans ces quatre parties. Ses dépêches étaient fort appréciées
au ministère; il m’en a lu plusieurs qui me parurent des chefs-d’œuvre.
Soit timidité, soit préoccupation de faire leur cour, beaucoup de
diplomates ne disent à leur gouvernement que ce qui lui peut être
agréable; ils aiment mieux tromper que déplaire. M. de Mauserre aurait
cru se déshonorer en dissimulant des vérités désagréables qui pouvaient
être utiles; mais il les présentait avec tant d’art qu’il les faisait
accepter. Il portait dans ses négociations avec les ministres étrangers
le même respect de lui-même et des autres; il estimait que la fourbe est
un moyen bientôt usé et la marque d’un mince génie, qu’à la longue elle
tue l’autorité, et que le grand secret est de persuader sans recourir au
mensonge, qui était selon lui le pont aux ânes. Rien ne rétrécit plus
l’esprit que la peur d’être dupe, et c’est la maladie de beaucoup de
politiques à qui l’excès de défiance fait manquer de précieuses
occasions. M. de Mauserre ne croyait pas légèrement; mais il était
capable de confiances promptes et généreuses, dont il ne s’est presque
jamais repenti. Cette générosité qu’il avait dans les sentiments se
communiquait à ses façons de penser. Il voyait les choses de haut; il
avait foi aux idées générales et à leur puissance. Sans méconnaître ce
qu’il y a de fortuit dans les vicissitudes d’ici-bas, il estimait assez
l’espèce humaine pour croire que les petits accidents et les petites
intrigues n’expliquent pas toute son histoire, que l’opinion est la
vraie souveraine du monde, que tous les grands événements sont la
victoire ou la défaite d’une idée: aussi méprisait-il les empiriques
autant que les hommes à utopies. Il se plaisait à les prendre à partie
les uns comme les autres dans ses entretiens, qui m’ont dérouillé
l’esprit, donné des clartés de bien des choses et le goût de décrasser
un peu par la lecture ma honteuse ignorance.
Peu à peu nos conversations prirent un caractère plus intime; elles ne
roulèrent plus seulement sur la politique ou la peinture, et M. de
Mauserre en vint à me parler souvent de ses propres affaires. J’étais
flatté de devenir le confident d’un homme que ses talents, la
supériorité de son esprit, aussi bien que sa situation et sa fortune,
mettaient en passe d’arriver à tout. Et je ne fus pas médiocrement
étonné en découvrant que les plus expérimentés et les plus avisés, ceux
qui donnent les meilleurs conseils dans les affaires des autres, se
conseillent souvent fort mal eux-mêmes.
M. de Mauserre était veuf depuis sept ou huit ans, et son veuvage lui
pesait. Si recherché et entouré qu’il fût, il éprouvait le besoin de se
refaire un intérieur. Il avait manqué volontairement plusieurs occasions
de se remarier, parce que son cœur n’y trouvait pas son compte. Heureux
les ambitieux à qui leurs succès tiennent lieu de tout! heureux aussi
les hommes de plaisir qui ne demandent qu’à se distraire! Ceux qui
cherchent dans la vie des affaires ou des amusements sont sûrs de les
rencontrer; mais malheur à qui a de l’âme! c’est la chose qui trouve le
moins son emploi dans le monde. M. de Mauserre n’était ni un homme de
plaisir, ni un pur ambitieux. Il unissait à un esprit grave un cœur
chaud, ce qui est une grande complication. Sérieux dans ses
attachements, la passion fut plus forte que sa prudence, et finit par le
pousser à un coup de tête qui, en brisant sa carrière, lui attira le
blâme universel: tant il est vrai que ce que nous avons de meilleur est
souvent la source de nos plus grands embarras.
Il y avait trois mois que je le connaissais et que je le voyais presque
tous les jours, quand je crus remarquer quelque altération dans son
humeur. Au milieu de nos entretiens, il tombait dans de longs silences,
d’où il ne sortait qu’avec effort. J’attribuai d’abord ses
préoccupations à une affaire d’État qui ne cheminait pas à son gré; il
me tira lui-même d’erreur. Il m’emmena un soir dans son cabinet, dont il
referma d’un air de mystère la double porte; là il me dit qu’il avait
une entière confiance dans mon amitié, et qu’étant sur le point de
prendre la plus grave des déterminations, il désirait la discuter avec
moi.
Puis, ayant arpenté la chambre en poussant de gros soupirs, il me
confessa qu’il était éperdument amoureux de la meilleure, de la plus
charmante des femmes, laquelle était au pouvoir d’un mari brutal dont
elle était fort maltraitée. Il avait la certitude d’en être aimé, mais
jusqu’à ce jour il n’avait rien obtenu, parce qu’elle avait (ce fut son
mot) une âme droite comme un jonc: le mensonge lui inspirait une
invincible horreur, et, quelques sujets qu’elle eût de se plaindre de
son tyran, elle répugnait à le tromper. Il ajouta qu’il l’aimait
lui-même trop passionnément pour consentir à la partager avec un mari;
il entendait l’avoir tout entière à lui, et il ne lui restait d’autre
parti à prendre que de l’enlever. Heureusement, me dit-il, l’homme qui
l’a épousée et qui fait son malheur est d’un pays où la loi autorise le
divorce. Après l’éclat d’un enlèvement, il s’empressera de revendiquer
sa liberté, et ma maîtresse deviendra ma femme.
--M. de Mauserre sera heureux, lui dis-je; mais que deviendra le
ministre de France?
Il baissa la tête, la garda quelques instants dans ses mains.--Eh bien!
oui, reprit-il, je me vois condamné à renoncer pour quelque temps à une
carrière que j’aime. Je demanderai un congé indéfini. Les raisons ne
manqueront pas; j’alléguerai l’état de ma santé. La vérité est que j’ai
été malade l’an dernier, et les médecins m’ont déclaré que le climat de
l’Allemagne ne me convenait point, que, si je restais à Dresde, j’étais
menacé d’une rechute. Pourquoi ne peut-on tout concilier? La vie est
ainsi faite qu’il faut choisir. Le bonheur ne se donne pas, il s’achète.
Là-dessus il me vanta dans les termes les plus chaleureux la beauté, les
agréments, les qualités d’esprit et de cœur de l’idole à laquelle il se
disposait à immoler sa situation et son avenir. Il ne la nomma pas;
mais, au portrait qu’il en fit, je n’eus pas de peine à reconnaître une
créole d’origine française, Mme de N..., mariée à un diplomate qui,
blasé sur ses charmes, la sacrifiait à d’indignes liaisons et
s’affichait avec des créatures. J’avais rencontré au théâtre cette belle
victime, que tout le monde à Dresde admirait et plaignait. M. de
Mauserre m’avait présenté à elle. Il me parut qu’il exagérait un peu la
portée de son esprit, qu’elle avait médiocre. Pour ce qui était de sa
beauté, on ne la pouvait surfaire: elle avait un éclat vraiment
merveilleux, accompagné de grâces paresseuses et nonchalantes, capables
d’ensorceler un ministre plénipotentiaire de cinquante ans dont le cœur
n’en avait que vingt.
Je parlai ce soir-là, madame, comme l’un des sept sages de la Grèce. Il
est si facile d’être avisé pour le compte d’autrui! Je remontrai à M. de
Mauserre qu’il allait faire une folie; que les folies traînent après
elles les longs regrets et les cuisants repentirs; que la passion n’a
qu’un temps; que, quand la sienne se serait refroidie, il s’étonnerait
de lui avoir tant sacrifié; que, du caractère dont il était, une vie
désœuvrée et sans but lui deviendrait à la longue insupportable; que ses
facultés inoccupées feraient son supplice; que les solitaires, les
rêveurs et les poètes peuvent trouver le bonheur dans une situation
irrégulière, mais que les hommes nés pour l’action et le gouvernement
doivent se soumettre aux règles de la société, de même qu’un joueur de
whist, sous peine d’être exclu de la partie, est tenu de respecter les
règles du jeu.--Vous serez heureux un an, deux ans au plus, lui dis-je:
la troisième année, vous découvrirez que votre bonheur est un boulet
attaché à votre pied, et que votre loyauté vous condamne à le traîner
jusqu’au bout en le maudissant.
Il m’interrompit pour me représenter qu’il n’entendait pas dire un
éternel adieu aux affaires, que je raisonnais comme s’il allait
s’enchaîner à jamais à une situation irrégulière, qu’il aurait hâte au
contraire de la régulariser, et qu’une fois marié, on oublierait son
coup de tête pour ne plus se souvenir que des services qu’il avait
rendus et de ceux qu’il pouvait rendre encore.
--Mais qui vous dit, monsieur, lui repartis-je, que tout arrivera comme
vous aimez à le croire, et que les circonstances et les hommes seront
aussi complaisants pour vos projets que vous le supposez? Ce sont de
terribles gens que les maris. Êtes-vous bien sûr que celui-ci vous fera
le plaisir de réclamer son divorce? Il pourrait se faire qu’il fût
d’humeur contrariante, et qu’il préférât à sa liberté les douceurs d’une
vengeance longuement savourée.
Il combattit pied à pied toutes mes objections, non sans pousser encore
quelques soupirs,--et, comme j’insistais, il mit fin à mes discours en
me déclarant que les passions de l’âge mûr sont les plus violentes de
toutes, qu’il ne se sentait pas la force de résister à la sienne, et
qu’il avait écrit le matin même au ministre pour le prier de lui
désigner un successeur. C’est ainsi qu’en usent tous les demandeurs de
conseils. Ils savent ce qu’ils feront et n’en démordront pas; il ne vous
reste qu’à les approuver.
M. de Mauserre avait si bien pris son parti que tous les efforts pour
l’en faire revenir se brisèrent contre une volonté dévoyée, charmée de
son égarement, entêtée de sa chimère. Le ministre combattit vivement une
résolution dont il était loin de pressentir les motifs; comme il croyait
aux raisons de santé qui lui étaient alléguées, il conjura ce
démissionnaire obstiné d’avoir un peu de patience, l’assurant que,
puisque le climat de Dresde ne convenait pas à sa santé, on ne tarderait
pas à lui donner un poste important dans une des capitales du midi. De
mon côté je revins à la charge; je fus repoussé avec perte.
Cependant tout faillit manquer par les résistances de Mme de N..., qui
était retenue par son devoir, tourmentée par ses scrupules, sans compter
que cette âme délicate et modeste se jugeait indigne du sacrifice qu’on
lui voulait faire. Elle dut enfin se rendre à des supplications
désespérées qui refusaient d’entendre raison. Le moyen qu’une femme
résiste longtemps à un homme qu’elle aime, lorsqu’il la menace de se
brûler la cervelle et qu’elle le sait capable de tenir parole! M. de
Mauserre m’annonça un jour d’un air rayonnant que sa démission était
agréée et que toutes ses mesures étaient prises. Une semaine après, il
partit pour les eaux de Gastein, où Mme de N... ne tarda pas à le
rejoindre, et, deux mois plus tard, une lettre datée de Sorrente
m’apprit qu’il y avait sous le ciel de Naples un couple heureux de plus.
Cette même lettre m’invitait à me rendre avant peu à Florence pour y
faire le portrait de la plus adorable et de la plus adorée des femmes.
Vous jugez du bruit que cette aventure fit à Dresde; elle fut condamnée
impitoyablement par le bon sens des uns, par la jalousie des autres.
Les folies des sages sont la meilleure école pour les fous. Si les
entretiens de M. de Mauserre m’avaient ouvert l’esprit sur bien des
choses, son équipée me fit faire les plus salutaires réflexions. Je pris
à tâche de prouver que dans l’occasion un artiste s’entend mieux à
conduire se vie qu’un diplomate. Jusqu’alors, j’avais été à la merci de
mes fantaisies; ma volonté leur montra tout à coup un visage royal et
leur parla en souveraine: tel Louis XIV, éperonné, le fouet en main,
réduisant son parlement à la raison. Je quittai Dresde à la fin de
l’hiver, me promettant d’y revenir; c’est une ville que j’aime et où
j’ai laissé quelques bons amis. Aussitôt après mon retour à Paris,
j’écrivis à mon oncle Gédéon qu’il eût à se chercher un autre fils et un
autre successeur; puis je me mis en route pour l’Italie, non sans faire
étape à Beaune, où je passai deux jours avec mon père. Il me traita
d’imbécile; mais la vue de mon escarcelle bien garnie lui fit ouvrir de
grands yeux. Il ne laissa pas de me rabrouer pour l’acquit de sa
conscience. C’est une sage institution que les pères grondeurs; l’homme
qui n’a jamais mangé chez lui que du pain blanc trouvera toujours amer
le pain de l’étranger.
M. de Mauserre avait eu raison de se fixer à Florence. C’est la ville du
monde la plus tolérante pour les aventures, la plus hospitalière pour
les situations extra-légales;--on y respire encore les douceurs et les
miséricordes du Décameron. Je trouvai mes pigeons voyageurs dans le
délire de leur lune de miel. Cependant j’avais été meilleur prophète que
je n’aurais voulu. Le mari était demeuré sourd à toutes les propositions
dont on l’avait circonvenu; insinuations, menaces, promesses, les
ressorts qu’on avait fait jouer avaient été en pure perte. Ce Ménélas
entêté était fermement résolu à ne point demander son divorce. A la
vérité, il ne songeait point comme l’autre à reconquérir sa femme; il
lui suffisait de l’empêcher d’épouser Pâris.--Grand bien lui fasse, me
dit M. de Mauserre, il ne nous empêchera pas d’être heureux.--Le
portrait de Mme de N..., qu’avec votre permission j’appellerai désormais
Mme de Mauserre, fut bientôt en bon chemin. Ne m’en veuillez pas de le
vanter; il m’a porté bonheur. Il eut au Salon un succès d’engouement:
commandes, fortune, réputation, je lui dois tout; mais je confesse que
la beauté miraculeuse du modèle eut plus de part encore dans ce succès
triomphant que le talent du peintre.
Tout en étudiant, pour les mieux rendre, les beautés de ce modèle, nous
nous prîmes l’un l’autre en amitié. Je vous ai dit que Mme de Mauserre
avait une intelligence assez ordinaire; c’était une terre en friche,
qui, cultivée, n’eût pas été, je crois, d’une fertilité merveilleuse.
Son orthographe était bizarre, et elle n’avait guère lu que la
bibliothèque bleue et l’_Imitation de Jésus-Christ_, livres qui lui
étaient toujours nouveaux; elle pouvait les relire pour la centième fois
en s’imaginant que c’était la première. Cet aveu lui fera tort auprès de
vous, madame, qui avez beaucoup d’acquis et de lecture et ne goûtez
guère les femmes qui ne lisent point. Je vous assure pourtant que, si
elle avait peu d’esprit, en la connaissant mieux on lui en trouvait
assez. Elle avait le cœur inventif; la délicatesse et la vivacité de ses
sympathies la rendaient ingénieuse à pénétrer les désirs secrets de ceux
qui l’entouraient. Il me semble que ce genre d’esprit suffit à une
femme, quand par surcroît elle est belle comme le jour. Sa sincérité
était admirable; son âme, franche comme l’osier, était incapable de rien
dissimuler, de rien déguiser. Elle se donnait tout naïvement pour ce
qu’elle était, et ne s’en targuait point comme d’une vertu, car elle
s’imaginait que tout le monde en usait comme elle. Aussi a-t-elle été
souvent dupe; mais j’ai appris à ne pas aimer les femmes qui ne se
laissent jamais tromper.
Son seul défaut était sa paresse de créole, qu’elle poussait à un degré
incroyable. Je vous ferai frémir en vous disant qu’il lui en coûtait de
se lever avant midi, et que, hormis un peu de tapisserie, tout travail
des doigts ou de l’esprit effarouchait son indolence; la moindre
promenade lui était une affaire. Il n’y a de vraiment condamnables que
les paresseux qui s’ennuient. Elle ne s’ennuyait jamais; elle pouvait
demeurer des heures entières pelotonnée dans le coin d’un sofa, son
éventail à la main, parlant ou ne parlant pas (cela lui était bien
égal), amoureuse de son oisiveté, qui lui permettait de s’occuper de ses
pensées. Exister lui suffisait, heureuse qu’elle était de se sentir
vivre et d’être aimée. Un jour, une plume échappée de l’aile d’une
tourterelle flottait dans l’air bercée par les brises du printemps;
quelque fée eut l’étrange fantaisie d’en faire une femme, et ce fut Mme
de Mauserre. De cette plume, elle avait gardé la mollesse et la douceur,
et, comme autrefois par le vent, elle se laissait bercer par la vie.
J’ajoute que dans les occasions son exquise bonté triomphait de sa
nonchalance; s’agissait-il d’être agréable ou d’obliger, il lui venait
des forces inattendues, elle ne plaignait ni ses paroles ni ses pas.
Elle savait aussi se remuer et même s’agiter pour les malheureux. Je
l’ai vue à Florence grimper tout essoufflée, deux fois en un jour, au
galetas d’un soi-disant aveugle très-effronté, qui avait su capter sa
bienveillance, sans que j’aie pu la convaincre qu’il y voyait aussi bien
qu’elle. Il y avait dans ses accès intermittents de fiévreuse charité
comme un besoin d’expier; elle semblait dire aux gens qu’elle
secourait:--Vous ne me devez point de reconnaissance; ne savez-vous pas
que j’ai beaucoup à me faire pardonner?--J’ai réussi, je crois, à rendre
un peu tout cela dans son portrait.
M. et Mme de Mauserre auraient voulu me retenir auprès d’eux; ce n’était
pas une chose à me proposer. Je m’engageai en les quittant à leur faire
chaque année une visite, et je leur tins parole. Je les trouvai, le
printemps suivant, fiers et ravis de la naissance d’une petite fille qui
promettait d’être aussi belle que sa mère. La joie de M. de Mauserre
était pourtant mêlée de quelque mélancolie; il lui était cruel de penser
que la loi lui interdisait de reconnaître cette enfant. A la fin de
cette même année, Mme de Mauserre fut atteinte de la petite vérole, qui
faillit l’enlever; son mari passa plusieurs jours dans des transes
mortelles. Je la vis dans sa convalescence. La maladie lui avait été
clémente; elle était encore une des plus jolies femmes de l’Europe.
Toutefois son teint de lis et de roses avait perdu cet éclat
incomparable, cette fleur unique de beauté qui faisait crier au miracle,
et justifiait toutes les folies qu’elle avait pu inspirer. Je ne sais ce
qu’en pensait M. de Mauserre; il s’efforça de lire au fond de mes yeux,
qui furent discrets.
L’année d’après, je quittai Florence moins content; j’appréhendais que
M. de Mauserre, dont l’humeur s’était assombrie, ne commençât à se
repentir du marché qu’il avait passé avec la destinée. De grands
événements se préparaient en Europe; il s’en préoccupait vivement, et sa
clairvoyance en discernait les conséquences. Il blâmait la politique du
gouvernement français, que ses agents, pensait-il, informaient mal et
conseillaient plus mal encore. C’était l’unique thème de toutes ses
conversations; il s’échauffait en le traitant, et tout à coup il
s’écriait d’un ton amer:--Mais j’oublie que je n’ai pas voix au
chapitre, j’oublie que je ne suis plus rien.--Je le comparais à un brave
cheval de trompette qu’on a mis avant l’âge à la retraite et qui entend
gronder le canon; il rue contre son brancard qui le retient.
Mme de Mauserre ne se doutait point de ce qui se passait en lui; il
affectait en sa présence une gaîté à laquelle elle se laissait prendre.
L’été suivant, il me parut réconcilié avec son sort. Pour faire
diversion à ses regrets, il avait entrepris d’écrire l’histoire
politique de Florence, et il employait ses journées à faire des
recherches aux archives; ce travail lui rendait sa sérénité. Je
n’oserais affirmer qu’il fût encore amoureux de sa femme; mais il se
sentait uni par un lien indissoluble à la mère de son enfant. De son
côté, elle lui avait voué un profond attachement, mêlé d’admiration et
d’une confiance absolue, qui ne devait mourir qu’avec elle. Bref, jamais
gens ne furent plus mariés que cet homme et cette femme qui ne l’étaient
pas,--ce qui n’empêche pas que les maires et leur écharpe n’aient
quelque utilité. On a beau dire, ceux qui ont inventé le mariage ont
bien su ce qu’ils faisaient.
Quelques mois plus tard, nous nous donnâmes rendez-vous en Espagne, où
je me proposais d’étudier le dieu de la peinture, Velazquez, le peintre
le plus complétement peintre qu’il y ait jamais eu. J’ébauchai à Madrid
un tableau dont il a été beaucoup parlé, et qui représente le dernier
roi maure, Boabdil, faisant ses adieux à Grenade. Au moment de nous
quitter, M. de Mauserre s’ouvrit à moi de son désir de revoir la France
et de s’établir dans une terre qu’il possédait près de Crémieu; cette
admirable domaine s’appelle les Charmilles. Un seul point l’arrêtait. Il
avait de son premier lit une fille unique, qui avait épousé sept ans
auparavant le comte d’Arci, dont le château était situé à cinq
kilomètres des Charmilles.
--Mon gendre est un homme fort estimable, me dit-il, mais un peu raide
d’encolure, qui n’a pu me pardonner ce qu’il appelle mon escapade. Il a
exigé longtemps que ma fille rompît toute relation avec moi; si depuis
il l’a autorisée à m’écrire, ce fut à la condition qu’elle ne nommerait
jamais Mme de Mauserre dans ses lettres et qu’elle paraîtrait ignorer
son existence. Il me serait dur d’aller habiter dans leur voisinage sans
les voir, et cela serait plus dur encore pour ma femme; on prend son
parti de la solitude, on ne se fait guère à l’isolement. Si vous
parveniez à humaniser la vertu farouche de mon gendre et à ménager un
rapprochement entre nous, vous rempliriez le plus cher désir de Mme de
Mauserre, et je vous aurais une vive reconnaissance.
Je partis chargé de cette délicate commission. Je trouvai dans Mme
d’Arci une digne personne, auprès de qui ma cause était gagnée d’avance.
Elle tenait de son père, mais de son père au repos. M. de Mauserre était
un sage qui avait l’imagination romanesque. Il avait communiqué sa
sagesse à sa fille en gardant pour lui ses romans et ses échappées.
C’est vous dire qu’elle n’avait ni les côtés brillants, ni les côtés
dangereux de son esprit. L’humeur la plus égale, la raison la plus unie,
un excellent cœur et une imagination froide, voilà Mme d’Arci.
Quoiqu’elle eût l’intelligence ouverte, elle était vouée à de perpétuels
étonnements, attendu qu’il y a beaucoup de choses dans la vie qui ne se
laissent pas raisonner. Les aventures étaient pour elle une énigme, un
casse-tête chinois. Elle disait:--Est-ce bien possible? comment donc
ont-ils fait? à quoi ont-ils pensé? avaient-ils perdu la tête?--Elle
n’admettait pas qu’on la perdît; mais elle avait si bon cœur qu’elle
pardonnait sans comprendre. La conduite de son père était un abîme où
elle ne pouvait se retrouver; elle ne laissait pas de chérir ce père
prodigue, elle se fût volontiers écriée avec l’Évangile: «Qu’on lui
rende sa première robe!» Toutefois en se mariant elle avait fait à M.
d’Arci cadeau de sa volonté, et se gouvernait par ses conseils, qu’elle
respectait comme des ordres. Ce fut à lui qu’elle me renvoya.
Il me reçut d’abord assez mal. Il avait l’esprit fin avec un air un peu
épais, le ton brusque, l’humeur grondeuse, un bon sens caustique qui ne
faisait grâce à rien, ni à personne, et l’habitude d’appeler les choses
par leur nom; au demeurant le meilleur fils du monde, il passait sa vie
à faire le bien en grognant. Il commença par me déclarer que son
beau-père était l’homme le plus absurde de l’univers et qu’il
n’entendait pas que sa femme revît jamais un extravagant, qui
apparemment la conseillerait aussi bien qu’il s’était conseillé
lui-même. Je lui répondis qu’il connaissait mal M. de Mauserre, qu’on
n’est pas un fou pour avoir fait une folie, que la sagesse consiste à
n’en faire qu’une, et je lui représentai que, lorsqu’il est survenu sur
une ligne de chemin de fer un déraillement suivi d’un gros accident, on
y peut voyager longtemps en sûreté. Enfin je sus si bien le prendre, je
lui parlai avec tant de chaleur de Mme de Mauserre, qu’il finit par
s’apprivoiser. Il me promit qu’aussitôt que M. de Mauserre serait aux
Charmilles, il lui rendrait visite, et qu’on verrait après. Je n’en
demandais pas davantage, bien certain que dès leur première entrevue Mme
de Mauserre et Mme d’Arci se prendraient en amitié, que ces deux
droitures se reconnaîtraient et s’estimeraient l’une l’autre. Je
m’empressai d’annoncer le résultat de ma démarche à M. de Mauserre, et
ce fut sa femme qui me répondit sans pouvoir assez me remercier.
D’Arci, je courus à Beaune, où m’appelait mon père, qui se sentait
mourir. Il souffrait depuis longtemps d’une maladie de cœur, qui avait
fait tout à coup d’alarmants progrès. Il ne me traita plus
d’imbécile.--Tony, me dit-il en m’embrassant, je ne te demande pas si tu
as du talent, je n’entends rien à ces histoires-là; mais je te prie de
m’expliquer un peu l’état de tes affaires.--L’exposé assez brillant que
je lui en fis le contenta pleinement, et il convint qu’une fois dans ma
vie j’avais eu raison contre lui. S’il était satisfait de moi, je ne
l’étais guère de lui: ses forces déclinaient visiblement. Bientôt il ne
quitta plus le lit, où son repos était troublé par d’insupportables
oppressions. Quinze jours durant, je ne m’éloignai pas de son chevet. Il
ne me grondait plus, il était devenu presque tendre, et comme il avait
toute sa tête, serrant mes mains dans les siennes, il m’adressait de
pressantes recommandations, dont la sagesse semblait supérieure à
l’humilité de sa fortune. Il aimait à me répéter que nos entraînements
sont nos plus grands ennemis, que l’essentiel est de savoir se
commander, qu’il est aisé d’acquérir, très-difficile de conserver, et
que la discipline de la volonté est le secret des conquêtes durables et
des longs bonheurs.
Une nuit, comme il était sur ce thème, un coq du voisinage vint à
chanter.--Tony, me dit mon père, j’ai toujours aimé le chant du coq. Il
annonce le jour et met en fuite les fantômes de la nuit. Ce chant
ressemble à un cri de guerre, il nous rappelle que nous devons passer
notre vie à batailler contre nous-mêmes. Tony, toutes les fois que tu
entendras chanter le coq, souviens-toi que c’était la seule musique que
ton père aimât.--La nuit suivante, à la même heure, le même coq poussa
un cri sonore. Mon pauvre père essaya de soulever sa tête, me fit un
signe du doigt, et, s’efforçant de sourire, il expira. Madame, je n’ai
jamais entendu chanter le coq sans me souvenir de mon père mourant et de
ses derniers conseils; vous verrez que je m’en suis bien trouvé.
On ne sent tout le prix de ce qu’on possède qu’après l’avoir perdu. Je
donnai quelques jours à mon chagrin, qui était profond, et au soin de
mes affaires, que je n’ai jamais trouvé plus rebutant, après quoi je
retournai à Paris, où m’attendaient plusieurs tableaux commencés.
J’avais le diable ou Velazquez au corps et des regrets à tromper; je
travaillai pendant tout l’hiver avec tant d’acharnement qu’au printemps
j’étais à bout de forces. Dans le courant du mois d’avril, M. de
Mauserre m’écrivit pour m’annoncer qu’il avait revu son gendre et sa
fille. Le rapatriement était si complet que M. d’Arci, ayant résolu de
faire de grandes réparations à son château, s’était laissé persuader de
l’abandonner aux maçons et de passer tout l’été avec sa femme aux
Charmilles. «Vous manquez seul à cette fête, ajoutait M. de Mauserre.
Arrivez bien vite; venez travailler ici à Boabdil et au portrait de Mme
d’Arci.»
J’acceptai l’invitation, et, pour me secouer un peu, je pris ma route
par Cologne, les bords du Rhin et la Suisse, ce qui était assurément le
chemin de l’école. Ce fut une heureuse idée, puisque à Bonn j’eus
l’honneur de vous être présenté et de passer un jour avec vous sur la
charmante terrasse où vous lirez ceci; c’est une des journées de ma vie
que j’ai marquées à la craie.
Je trouvai à Mayence une lettre de M. de Mauserre, qui me mandait que,
puisque j’avais pris par le plus long, il désirait m’en punir en me
chargeant d’une commission pour Genève. Sa chère petite fille Lulu (elle
s’appelait Lucie comme sa mère), qui courait sa cinquième année,
devenait de jour en jour plus volontaire. Elle avait grand besoin d’une
gouvernante, que son père voulait très-honnête, très-instruite,
très-sensée, à la fois douce et ferme, une vraie perfection. Il avait
pensé trouver plus facilement cette merveille en pays protestant, et
dans ce dessein il s’était adressé à un pasteur genevois dont il avait
fait la connaissance à Rome. Il s’étonnait de n’en pas recevoir de
réponse, et me priait d’aller lui demander compte de son silence.
Le cœur ne me battit point en traversant les rues de Genève; c’est à
peine s’il me souvenait qu’il y eût une Meta: six années vous changent
un homme. Pour me punir de mes oublis, le hasard me fit rencontrer à
quelques pas de la gare M. Holdenis. Son chapeau flétri et son habit
étriqué me firent mal augurer de l’état de ses affaires; il avait la
mine basse d’un joueur décavé. Je le saluai, il n’eut pas l’air de me
reconnaître. Je m’acquittai de la commission dont je m’étais chargé. Le
pasteur, à qui on avait écrit deux fois et qui ne répondait pas,
m’expliqua d’un ton embarrassé que, quel que fût son désir d’obliger
d’aimables gens qu’il estimait, et si gros que fût le chiffre du
traitement promis, il n’avait trouvé personne à envoyer à M. de
Mauserre; il ajouta, en me regardant du coin de l’œil, que sans doute
j’en devinais la raison.
--Vous connaissez M. et Mme de Mauserre, lui dis-je. Avez-vous rencontré
dans votre carrière pastorale beaucoup de ménages plus honorables et
plus unis?
--C’est précisément la difficulté, me répliqua-t-il moitié sérieux,
moitié souriant. Je me fais un scrupule d’envoyer une jeune fille
honnête chez des gens qui s’aiment plus fidèlement que s’ils étaient
mariés. Il est des vertus dont l’exemple est dangereux pour la jeunesse.
Il m’assura cependant que, si quelque bonne occasion se présentait, il
ne la laisserait pas échapper; mais je vis bien qu’il ne la chercherait
pas. Je le quittai là-dessus, et qui rencontrai-je en sortant de chez
lui? Le plus ennuyé des Harris, lequel, n’ayant pas encore découvert
l’endroit où l’on s’amuse et remettant chaque jour son départ au
lendemain, n’avait pas démarré de l’hôtel des Bergues. Il m’embrassa en
bâillant et bâilla en me félicitant de ce qu’il appelait mes
étourdissants débuts. Il me déclara que son incurable ennui entendait
boire deux bouteilles de vin de Champagne à la santé de ma jeune gloire.
Nous entrâmes dans un café; tout en faisant raison à ces toasts, je lui
contai d’où je venais, où j’allais, et que j’étais en quête d’une
gouvernante.
--Quels sont les appointements? me demanda-t-il.
--Quatre mille francs, payables par quartiers, avec espérance
d’augmentation. Avez-vous envie de vous présenter?
--Non, me dit-il avec flegme; mais j’aurais peut-être quelque bon sujet
à vous proposer.
Je lui répondis que je le croyais compétent dans toutes les matières,
particulièrement dans le choix d’une institutrice, et nous parlâmes
d’autre chose. Comme je prenais congé de lui:--Vous ne m’avez pas
demandé des nouvelles de la petite souris, me dit-il, et vous avez eu
raison. La pauvre fille a succombé au chagrin d’avoir été traîtreusement
abandonnée par vous. Peut-être aussi est-elle morte d’une indigestion de
poésie, ou d’avoir trop récité _le Roi de Thulé_, ou d’avoir avalé une
arête de poisson. Sait-on jamais de quoi meurent les femmes?
--Plaisantez-vous à moitié ou tout à fait? lui demandai-je avec un peu
d’émotion.
--Je suis le moins plaisant des hommes, reprit-il. Quant au vieux
renard, il porte des habits graisseux pour attendrir ses créanciers;
mais on affirme que depuis quelque temps il a enfoui beaucoup d’écus
dans des bas de laine.
A ces mots, il bâilla encore et me tourna les talons.
Le surlendemain, j’étais aux Charmilles, où je trouvai des gens contents
et des visages épanouis. M. d’Arci lui-même ne grognait plus; il était
sous le charme des grandes manières et de l’esprit élevé de son
beau-père, que jusqu’alors il connaissait à peine et qu’il s’était
représenté tout autrement.--Vous êtes le roi des amis, me dit Mme de
Mauserre dans notre premier moment de tête-à-tête. Je ne pouvais me
pardonner d’avoir brouillé mon mari avec ses enfants. Vous avez mis ma
conscience en paix.--Pour me témoigner sa reconnaissance, elle avait eu
soin de me loger dans le plus bel appartement de son très-beau château;
mes fenêtres commandaient une admirable vue. M. de Mauserre avait fait
réparer une vieille tour à demi ruinée, qui était au bout du jardin, et
convertir le premier étage en un charmant atelier, orné de panoplies, de
belles tentures, de vieux bahuts. Je me trouvais aux Charmilles comme un
coq en pâte.
Cependant il y avait dans la maison un trouble-fête. Avec ses superbes
yeux, noirs comme le jais, Mlle Lulu était à de certains jours un cheval
échappé, un vrai diable. Quand ses quintes la tenaient, elle devenait
impérieuse, colère, violente à vous jeter à la tête tout ce qui lui
tombait sous la main. On la gâtait indignement. Mme de Mauserre la
sermonnait beaucoup, la menaçait quelquefois, sans en venir jamais à
l’exécution. Elle lui disait:--Lulu, si tu casses encore une vitre de la
serre, on t’enverra coucher.--Lulu cassait trois vitres, et on ne la
couchait pas. Essayait-on de la punir en lui ôtant un jouet, elle
entrait dans des fureurs terribles, auxquelles succédaient des pâmoisons
dont sa tendre mère était dupe. Mme d’Arci avait trop de bon sens pour
approuver tant de faiblesse; mais ce même bon sens, très-discret, lui
faisait une loi de ne pas se mêler des affaires des autres. Madame, si
jamais j’ai des enfants, je ne leur promettrai pas souvent les verges;
mais quand ils les mériteront, Dieu les bénisse! ils les auront. Donner
et retenir ne vaut.
M. de Mauserre, qui sentait que l’éducation de Lulu laissait à désirer,
fut très-mortifié des nouvelles que je lui apportais de Genève. Il était
sur le point d’aller chercher lui-même une gouvernante à Paris, quand je
reçus de Harris le billet suivant:
«Mon cher grand homme, je suis flatté de la confiance que vous m’avez
témoignée. Je me suis piqué au jeu, et je crois avoir rencontré la pie
au nid. C’est une personne charmante et très-capable, que vous pouvez
recommander en sûreté de conscience. Comme vous m’aviez donné carte
blanche, j’ai traité directement au nom de M. de Mauserre, et le
marché est conclu. Ma protégée partira demain par le train de
l’après-midi; priez vos amis qu’ils envoient leur voiture l’attendre à
Ambérieu, où elle arrivera vers six heures du soir. Inutile de me
remercier. Vous savez que je suis tout à vous.
«Your old Harris.»
Cette lettre fort inattendue me mit dans un grand embarras. Un Américain
qui s’ennuie est capable de tout; je craignais que la prétendue
institutrice de Harris ne fût quelque fille qu’il avait mise à mal, ou
peut-être lui-même, étant homme à sacrifier sa moustache au plaisir de
mystifier son prochain. Je regrettai de ne pas l’avoir instruit de la
véritable situation de Mme de Mauserre; je tremblais qu’on ne vît dans
sa plaisanterie une intention insultante. Par malheur, sa lettre m’était
parvenue vers midi, et l’inconnue devait se mettre en route une ou deux
heures plus tard; impossible de parer le coup. Je me déterminai à tout
dire à M. de Mauserre. Il prit la chose assez gaîment.
--Libre à votre ami, me dit-il, de s’amuser à nos dépens. S’il nous
envoie une aventurière, nous saurons la recevoir.
--Mais si c’est une honnête fille, s’empressa de dire Mme de Mauserre,
tâchons de la reconnaître bien vite, et gardons-nous de la désobliger
par des questions et des regards impertinents.
--Oh! vous, ma chère, avez-vous jamais désobligé personne? lui
répliqua-t-il. Vous trouveriez du bon au diable en personne, pourvu
qu’il eût la précaution de paraître devant vous avec des coudes percés.
Je vous prédis une chose: c’est qu’aventurière ou non, la personne qu’on
nous annonce sera embrassée par vous avant que vous lui ayez seulement
demandé son nom. Je crois à l’instinct des enfants. C’est Mlle Lulu qui
se chargera de nous dire à qui nous avons affaire; j’entends régler mon
avis sur le sien.
Nous finîmes par plaisanter de la mystérieuse inconnue, et M. d’Arci,
qui avait le crayon facile, fit une caricature qui représentait son
entrée aux Charmilles. Une Colombine très-délurée s’élançait au milieu
du salon en pirouettant et enlevait Lulu dans ses bras; de la bouche de
Mme de Mauserre sortait une devise où on lisait: «Décidément elle a du
bon!»
La voiture partit à trois heures pour Ambérieu, et le soir nous étions
réunis au salon, attendant son retour. Il faisait grand vent; un orage
se déclara, et nous entendîmes en même temps le grondement d’un tonnerre
lointain et un piétinement de chevaux sur le pavé de la cour. La porte
s’ouvrit. L’inconnue apparut, enveloppée d’un grand manteau brun qui lui
tombait sur les talons; elle en avait relevé le collet, qui cachait
presque entièrement sa figure. Elle s’avança d’un pas mal assuré, et
rabattit son capuchon. A ma vive surprise, j’en vis sortir un visage que
je connaissais, deux yeux qui m’avaient coûté deux mille écus ou peu
s’en faut.
Si les hommes étaient de bonne foi, ils conviendraient qu’en toute
rencontre leur premier soin est de se mettre en règle avec leur
amour-propre. Je questionnai le mien; il me répondit que ma jeunesse
n’avait pas à rougir de s’être éprise à l’âge des chimères de la
personne qui était là, devant moi. Elle avait un peu changé; ce n’était
plus une jeune fille, la femme s’était formée. Ses joues étaient moins
pleines, et je n’y trouvai point de mal. Son regard venait de plus loin
et s’était comme imprégné d’une douce mélancolie. Elle avait vu beaucoup
de choses tristes pendant six ans, elle les avait gardées au fond de ses
yeux.
Elle ne me reconnut pas. J’étais assis dans l’ombre, masqué par un grand
portefeuille où je dessinais je ne sais quoi. Elle était fort troublée;
soit l’émotion de l’orage, soit l’effarement d’une première rencontre
avec des étrangers, elle tremblait comme la feuille. J’allais me lever
pour lui venir en aide; Mme de Mauserre, dont le cœur allait vite en
affaires, me prévint, et pour justifier la prophétie de son mari,
s’élançant vers elle, de sa voix traînante elle lui dit:--Soyez la
bienvenue dans cette maison, mademoiselle, et puissiez-vous la regarder
comme la vôtre.--Puis, l’ayant prise par la taille, elle voulut
l’emmener dans la salle à manger pour s’y refaire. Meta l’assura qu’elle
n’avait pas faim.
--En attendant que l’appétit vous revienne, asseyez-vous là, lui dit Mme
de Mauserre. Il faut que je vous présente une petite fille qui aura
besoin de toute votre indulgence.
Lulu était en ce moment de l’humeur la plus détestable. Elle s’était
obstinée à veiller pour attendre sa gouvernante, et depuis une heure
elle se débattait contre le sommeil; vous savez à quel point sont
aimables les enfants endormis qui ne dorment pas. En voyant paraître
l’étrangère, elle avait reculé jusqu’au bout du salon, où elle se tenait
appuyée au mur, les mains derrière le dos, d’un air qui disait: Voilà
l’ennemi! Sa mère l’appela en vain, elle ne bougea pas. Mlle Holdenis,
la tête penchée vers elle, lui tendit les bras:--Vous avez donc peur de
moi? est-ce que j’ai l’air bien terrible?--Lulu se retourna vers la
muraille. Meta ôta son manteau et ses gants, ouvrit le piano et attaqua
les premières mesures d’une sonate de Mozart. Je n’ai connu que deux
femmes qui comprissent Mozart, elle était l’une des deux; je vous la
donne, madame, pour une musicienne bien étonnante. Lulu ressentit le
charme. Elle se coula pas à pas vers le piano; quand sa gouvernante eut
cessé de jouer:--Joue encore, lui dit-elle d’un ton de reproche.
--Non, je suis fatiguée.
--Joueras-tu demain?
--Oui, si Lulu est sage, répondit Meta.
A ces mots, elle s’assit dans un fauteuil, sans paraître tenir autrement
à l’approbation de l’enfant, qui, piquée de cette indifférence, lui
dit:--Tu es ma gouvernante; crois-tu par hasard que tu me gouverneras?
--C’est ce que nous verrons.
--Crois-tu par hasard que je t’embrasserai?
--Il s’est passé dans le monde des choses plus étonnantes.
De plus en plus intriguée, Lulu se rapprocha d’elle et la tira par sa
robe. Meta tourna la tête, ouvrit ses bras, et l’instant d’après, comme
vaincue par un doux magnétisme, l’enfant était couchée sur ses genoux et
lui disait:--Qu’as-tu là, à la joue gauche?
--Cela s’appelle un grain de beauté.
--Pourtant tu n’es pas belle comme maman, reprit Lulu; mais tu as l’air
bon.
Au bout de trois minutes, elle dormait à poings fermés, et sa
gouvernante la regardait en souriant. C’était un joli groupe; j’en ai
conservé un croquis. Meta se leva pour transporter l’enfant dans son
lit. Mme de Mauserre voulut l’en empêcher, et lui représenta que cela
regardait la bonne.--Permettez, madame, lui répondit-elle de sa voix
douce; on la réveillera en la déshabillant; il est mieux que je sois là.
Elle sortit avec son fardeau, suivie de Mme de Mauserre, qui me dit en
passant:--Elle est charmante. Écrivez bien vite à votre ami pour le
remercier du trésor qu’il nous a envoyé.
Après un quart d’heure, elle revint avec une lettre que Mlle Holdenis
avait apportée et qui était ainsi conçue:
«Très-honoré monsieur, des revers de fortune et la difficulté
d’entretenir ma nombreuse famille m’obligent de me séparer de ce que
j’ai de plus cher au monde. C’est une épreuve bien cruelle que Dieu
m’impose. Je ne pensais pas qu’un jour ma pauvre Meta en serait
réduite à gagner son pain; j’avais rêvé pour elle un avenir plus doux.
Permettez à un père de recommander chaudement à vos bontés et à celles
de votre digne épouse cette pauvre chère enfant. Vous apprécierez,
j’en suis sûr, la noblesse de son caractère et l’élévation de ses
sentiments. Elle apprendra l’allemand à votre aimable petite fille,
elle lui apprendra aussi à tourner ses regards en haut et à préférer à
tous les biens de la terre cet idéal suprême qui est la nourriture du
cœur et le pain de l’âme. Veuillez agréer, honoré monsieur, les
respects de votre très-humble et très-obéissant serviteur.
«Benedict Holdenis.»
En me donnant cette lettre à lire, M. de Mauserre me souligna de l’ongle
ces trois mots: _votre digne épouse_, et me dit à l’oreille:--Nous
aurons d’ennuyeuses explications à donner; votre ami aurait bien dû s’en
charger.
--Pouvait-il expliquer, lui répondis-je, ce qu’il ignorait lui-même?
--Je passai la lettre à M. d’Arci, qui fit la grimace et dit:--Elle est
Allemande, elle se nomme Meta, et elle adore l’idéal. Sauve qui
peut!--Et se tournant vers Mme de Mauserre.--Vous l’avez désobligée,
madame, en lui offrant à souper. Vous imaginez-vous qu’elle mange et
qu’elle boive? C’est affaire aux Welches.
--Je vous répète qu’elle est charmante, lui répondit-elle, et que je
l’aime déjà de tout mon cœur.
--Ce qui me plaît en elle, dit Mme d’Arci, c’est qu’elle n’est pas
coquette. Une autre aurait tenu à laisser son _waterproof_ à la porte.
--Si on me demande mon avis, dit M. de Mauserre, je regrette Colombine
et ses pirouettes. La charmante Meta me fait penser à cette femme dont
on a dit que ses beaux yeux et son beau teint servaient à éclairer sa
laideur.
--Êtes-vous bien sûr qu’elle soit laide? interrompis-je. Il faut se
défier du premier coup d’œil. J’ai connu des gens qui en arrivant à Rome
trouvaient la ville affreuse; ils y étaient encore huit mois après et ne
pouvaient plus s’en aller.
--Il est certain, fit M. d’Arci de son ton narquois, que nous ne
connaissons jusqu’à présent que les faubourgs. Avez-vous été admis à
visiter le Colisée?
--Pas de mauvaises plaisanteries, lui répliqua Mme de Mauserre en lui
donnant un coup sur la bouche avec son éventail, sinon nous prierons
Mlle Holdenis de vous donner quelques leçons d’idéalité.
--Mon gendre a raison, dit M. de Mauserre. Je crois comme lui que Tony a
des lumières particulières sur les charmes de la gouvernante de Lulu.
Tony, nous ferez-vous la grâce de nous expliquer en quoi consiste la
plaisanterie de votre ami Harris?
--En ceci, lui répondis-je, qu’il s’est piqué de me faire faire à mon
insu une bonne œuvre dont j’aurais dû m’aviser de moi-même. M. Holdenis,
dans un moment d’embarras, m’avait emprunté quelque argent, et sa fille
a vendu un bracelet pour me le rembourser. Un si beau trait méritait
récompense.
--Et depuis que vous voilà riche, vous lui avez rendu dix bracelets?
--Oh! que non pas! Il est utile d’apprendre aux filles à payer les
dettes de leur père.
--Je suis tout à fait rassuré, dit-il en riant, Voilà un propos qui ne
sent pas l’amoureux.
--Pauvre petite! reprit Mme de Mauserre, qu’avait attendrie cette
histoire. Quelle candeur il y a dans son regard! comme on lit sa belle
âme sur son visage! Tout à l’heure je l’avais quittée un instant pour
appeler la bonne, qui tardait; je l’ai retrouvée à genoux sur le
plancher, près de Lulu endormie. Elle priait avec une ferveur bien
touchante. En m’apercevant, elle a rougi jusqu’à la racine des cheveux,
comme si je l’avais surprise en péché mortel... Mais, j’y pense, elle
est protestante; quel catéchisme enseignera-t-elle à Lulu?
--Mahométane ou bouddhiste, lui repartit M. de Mauserre, si son
catéchisme porte qu’il est défendu de casser les vitres de mes serres et
de jeter des assiettes à la tête des gens, sa religion est la mienne, et
vive Bouddha!
Là-dessus chacun fut se coucher. Pour regagner mon appartement, je
devais suivre dans toute sa longueur le corridor sur lequel s’ouvrait la
nursery. La porte en était entre-bâillée; je ne pus m’empêcher de la
pousser un peu, et j’aperçus Meta occupée à vider ses malles et à ranger
ses nippes dans ses armoires. Je la regardais depuis quelques minutes,
quand elle s’avisa enfin de tourner la tête de mon côté.
--Eh bien! lui dis-je en allemand, m’avez-vous reconnu cette fois?
Elle recula d’un pas et s’écria en français:--Vous ici!
--On ne vous avait donc pas dit que j’étais de la famille?
--Si M. Harris eût été moins discret, il est probable que je ne serais
pas venue.--Elle ajouta:--Je serais bien malheureuse de penser que dans
une maison qui me reçoit si bien j’ai rencontré un ennemi.
--Un ennemi! A quel titre? Je serai tout ce qu’il vous plaira; disposez
de moi. Voulez-vous que je me souvienne de tout? Voulez-vous que j’aie
tout oublié?
--Je ne veux plus rien, je ne désire plus rien, répliqua-t-elle avec une
tristesse amère. Heureusement j’ai trouvé ici une œuvre à faire, et je
prie Dieu qu’il m’aide à y réussir,--et du doigt elle me montrait la
couchette où reposait Lulu. Puis, avec un demi-sourire:--Mais que font
dans cette chambre vos souvenirs ou vos oublis?--Et doucement, ses yeux
dans les miens, elle me referma la porte au nez.
J’écrivis le soir même à Harris: «Mon cher ami, vous avez tenu à me
prouver que tôt ou tard les montagnes se rencontrent. Soyez tranquille,
elles ne se battront pas.»
Cette nuit, les chiens de garde du château firent un affreux vacarme
jusqu’au matin. Le lendemain à déjeuner, Mme de Mauserre, qui avait été
réveillée par leurs aboiements, nous demanda ce qui avait bien pu les
exciter ainsi. Un domestique lui répondit qu’une bande de bohémiens
avait campé dans le voisinage. Elle pria Meta de surveiller beaucoup
Lulu pendant quelques jours, et de ne pas s’aventurer avec elle dans le
parc. Madame, la vie serait plus facile, si nous n’avions à défendre
notre bien que contre des visages basanés et des rôdeurs de grandes
routes.