On m’avait prévenu, madame, que vous aviez le goût de marier vos amis.
Vous m’écrivez des bords du Rhin que j’ai beaucoup de talent, un
délicieux caractère; vous m’apprenez du même coup que vous tenez à ma
disposition une charmante fille qui serait bien mon fait, attendu
qu’elle est Allemande et musicienne comme vous, qu’elle adore la
peinture et surtout la mienne, qu’elle joint une imagination poétique à
la science du pot-au-feu; qu’enfin elle possède toutes les qualités
requises pour faire le bonheur de Tony Flamerin votre serviteur. Le
portrait que vous m’en faites est parlant. Je la vois d’ici avec ses
cheveux blonds et son grand tablier de cuisine noué autour de son cou,
tenant de la main droite une cuiller à pot, de la main gauche un joli
in-dix-huit doré sur tranche, et d’un œil surveillant une casserole,
tandis que l’autre verse des larmes sur les infortunes d’Egmont et de
Clara. Je vous suis vraiment fort obligé de vos bonnes intentions; mais
d’abord êtes-vous bien sûre que je ne sois pas déjà marié, ou presque
marié, ou quasi marié? car il y a bien des nuances dans tout cela. Et
puis voici le point: vous m’assurez que votre jeune amie a des yeux d’un
bleu céleste. Ah! madame, les yeux célestes! C’est toute une histoire
qu’il faut que je vous raconte; vous êtes discrète, vous la garderez
pour vous.
I
J’avais vingt-cinq ans ou peu s’en faut, et il y en avait trois que
j’étudiais la peinture dans l’atelier d’un maître que vous connaissez,
quand je reçus une lettre de mon père, brave tonnelier bourguignon
retiré des affaires depuis peu, une lettre, vous dis-je, écrite de bonne
encre, qui m’obligea de partir pour Beaune en grande hâte. J’eus bientôt
fait de boucler ma valise. A la vérité j’étais inquiet, mal édifié de ma
conduite; je redoutais le visage et les sourcils paternels. Non que
j’eusse sur la conscience de bien lourds méfaits; j’aimais la peinture
avec fureur: il m’arrivait de travailler d’arrache-pied trois semaines
durant, sans m’accorder la moindre distraction; mais de temps en temps
je rompais ma gourmette, et je faisais tout d’une haleine trois ou
quatre grosses folies. Ce qui rend coûteux les plaisirs de la jeunesse,
c’est la vanité, quand elle s’en mêle. J’avais la rage de faire parler
de moi et d’étonner la galerie; les étonnements de mes amis me
revenaient bien cher, et mes finances étaient bien courtes. Je n’avais
pas encore médité le mot du sage «qu’il y a une différence si immense
entre celui qui a sa fortune toute faite et celui qui la doit faire, que
ce ne sont pas deux créatures de la même espèce.»
En arrivant, je trouvai mon père dans une petite cour pavée où il aimait
à fumer sa pipe. Les bras croisés, il examina quelque temps en silence
ma toilette flambante, qui n’était pas celle d’un rapin, et il secoua
trois fois sa grosse tête bourguignonne, plus luisante que les douves de
ses futailles. Puis, s’étant juché sur un tonneau:--Tony Flamerin, mon
fils unique, me dit-il, mettez-vous là, devant moi, au soleil, et
regardez à terre; vous y verrez l’ombre d’un fou.
--Il est des folies heureuses, lui répondis-je avec assez d’assurance.
La mienne finira bien.
--Sur la paille! répliqua-t-il d’un ton bref, et il tira coup sur coup
trois bouffées de sa pipe, après quoi il reprit en enflant sa
voix:--Tony Flamerin, tu as voulu devenir peintre. Tu t’es mis sottement
dans l’idée que tu étais un homme de talent; le seul que je te connaisse
est de manger ton blé en herbe. C’est la faute de ta pauvre mère, Dieu
lui fasse paix! Elle avait décidé que tu avais la taille trop fine, les
mains trop blanches, pour être tonnelier comme ton bonhomme de père.
Soit! on envoie monsieur en apprentissage chez un commerçant en gros de
Lyon; il se fait mettre à la porte au bout d’un an, parce qu’il
barbouillait des paysages sur les bordereaux de son patron. Sur ces
entrefaites, la digne femme vient à mourir, laissant au polisson que
voici sa fortune personnelle, soit vingt-huit mille cinq cents francs,
et, de guerre lasse, j’autorise ce rare génie à s’en aller étudier la
peinture à Paris... Tony, regardez votre ombre, et dites-moi si ce n’est
pas l’ombre d’un fou! Tony, je vous prie, calculez dans votre tête ce
qui peut bien vous rester des vingt-huit mille cinq cents francs que
vous laissa feu votre mère.
Je regardais mon ombre; ce n’était pas l’ombre d’un fou, elle avait
l’air contrit et de grands embarras de conscience.
--Tony, poursuivit-il, vous avez passé trois ans à Paris, vous n’y avez
pas gagné un rouge liard; en revanche, vous y avez dépensé seize mille
francs, sans parler des centimes.
--Deux mille la première année, lui dis-je, quatre mille la seconde,
huit mille la troisième. Cela fait une progression géométrique. Je
conviens que c’est aller trop vite, mais aussi!...
A ce mot, je passai involontairement ma langue sur mes lèvres, et je ne
pus m’empêcher de sourire; je me souvenais en ce moment de certain
minois émérillonné... Je hochai la tête, le minois disparut par une
trappe, et je ne vis plus que les gros yeux ronds de mon père, qui
s’étaient enflammés de courroux.
--Je crois vraiment que tu plaisantes! s’écria-t-il en jetant sa pipe à
terre, où elle se brisa en morceaux.
--Je n’aurais garde, je ne suis jamais plus sérieux que quand j’ai l’air
de rire, lui répondis-je.--Et je m’approchai de lui pour l’embrasser. Il
me renvoya bien loin. Cependant je confessai mes torts avec tant
d’humilité, je lui fis tant de promesses d’amendement, qu’il finit par
se radoucir.
--Il s’agit bien de grimaces et de serments! me dit-il. J’ai une
proposition à te communiquer; si tu la refuses, tout est rompu entre
nous, et je ne te revois de ma vie.
Je le priai de s’expliquer, je fus bientôt éclairci. Mon oncle Gédéon
Flamerin avait émigré depuis douze ans en Amérique; il y avait fait son
chemin, et fondé une maison de banque, dont les affaires
prospéraient,--il était devenu une façon de personnage. Ne s’étant
jamais marié, sa solitude commençait à lui peser, et il avait écrit à
mon père pour lui offrir de me prendre chez lui, se chargeant de ma
fortune, déclarant qu’il me considérait d’avance comme son fils, son
associé et son successeur, trois qualificatifs qui me firent venir la
chair de poule. Il exigeait seulement qu’avant de m’embarquer pour
New-York j’allasse passer quelques mois à Hambourg et à Londres, où
j’apprendrais l’allemand et l’anglais. Le _post-scriptum_ de sa lettre
me parut encore plus étonnant que le reste; il était conçu en ces
termes: «Mon neveu Tony est, paraît-il, un écervelé. Le mal n’est pas
grand, il faut bien que jeunesse se passe; mais trop est trop. Marie-le,
il n’est rien de tel pour mettre au pas un jeune homme. Si Tony trouvait
à Beaune ou à Hambourg une gentille fille qui consentît à devenir ma
bru, ma maison se ferait de fête pour la recevoir.»
Je ne pus me contenir davantage, tant ce mot de bru m’avait
exaspéré.--Vouloir faire de moi un mari, ah! c’en est trop! m’écriai-je.
La lettre est désagréable, le _post-scriptum_ est odieux. Que diable!
quand on offre aux gens un vin qui ne leur revient pas, on s’arrange au
moins pour qu’il n’y ait pas de mouche au fond du verre.
«Je te livre à tes réflexions, me cria mon père, dont l’indignation
s’était rallumée. Ton oncle t’offre la fortune, libre à toi de la
sacrifier à la peinture à l’huile. Je t’avertis seulement d’une chose:
ne compte plus sur moi. J’ai commencé avec rien; à force de peines et de
sueurs, j’ai amassé quatre mille francs de rente. Foi de Bourguignon,
j’entends vivre commodément et longuement, je suis taillé pour cela. Tu
n’auras rien de moi que tu ne m’aies enterré. Table là-dessus, cela est
écrit là!--Et, parlant ainsi, il se frappa le front. Le geste était
expressif, et il me parut qu’en effet l’écriture était en règle.--Dès
demain, ajouta-t-il, je te rendrai mes comptes, et je te remettrai le
reliquat de la succession de ta mère, soit douze mille et tant de
francs, car je n’entends plus être ton caissier, ni avoir à défendre tes
sous contre toi. Puisses-tu en faire une bouchée! Quand tu n’auras plus
à choisir qu’entre New-York et l’hôpital, tu te résigneras à tâter du
vin de ton oncle; le verre et la mouche, tu avaleras tout. Ainsi
soit-il!
Si je m’étais écouté, je serais retourné tout courant à Paris; mais,
quoi qu’en pût dire mon oncle, je n’étais point un écervelé. J’estimais
qu’il n’est pas permis à un artiste d’être médiocre, que c’est un sot
personnage que celui d’un peintre sans talent. Bien que j’eusse foi en
mon génie, les convictions les mieux assises ont leurs jours de
défaillance. Après avoir ruminé le cas dans ma tête:--Il est, me dis-je,
des accommodements avec le ciel et avec notre oncle Gédéon. Allons,
puisqu’on le veut, étudier l’allemand en Allemagne; cela ne m’empêchera
pas d’y faire de la peinture. Dans un an d’ici, je saurai qui je suis et
ce que je vaux.--Par suite de ce raisonnement, je résolus d’aller faire
mes études non à Hambourg, mais à Dresde, car il me fallait à toute
force un musée.
Je ne fus pas long à me décider; ma vivacité naturelle ne se prêtait pas
aux attermoiements. Je communiquai à mon père ma détermination, sans lui
faire part de mes arrière-pensées. Il me récompensa de mon bon mouvement
en m’allongeant un vigoureux coup de poing dans le dos, et, pendant les
quinze jours que je passai encore avec lui, il mit sa cave à sec pour
m’entretenir en gaîté. Un matin, je lui fis mes adieux, et je partis
emportant sa bénédiction dans mon cœur et treize mille francs dans ma
poche, assez émue de cette aventure.
Le ciel avait décrété que j’apprendrais l’allemand avant d’être en
Allemagne. Je fis route de Beaune à Genève, tête à tête avec un homme de
poids, entre deux âges, au teint frais et vermeil, de figure avenante et
respectable, qui se nommait M. Benedict Holdenis. Il s’exprimait avec
onction sur toutes choses, et particulièrement sur l’amélioration du
sort des classes souffrantes, sur les jardins d’enfants et sur la
nécessité de développer de bonne heure chez les petites filles la
réflexion morale et le sentiment de l’idéal. Je me figurai d’abord que
ce philanthrope était quelque ecclésiastique protestant; il m’apprit
lui-même qu’il était négociant, qu’il avait quitté Elberfeld depuis dix
ans pour s’établir à Genève, où il dirigeait une grande maison de
quincaillerie.
Sa conversation, je l’avoue, était un peu relevée pour moi; je me donnai
pourtant l’air de la goûter,--je lui savais un gré infini de m’avoir
pris, sur la foi de ma bonne mine et de ma cravate, pour un fils de
famille qui faisait un voyage d’agrément. Il me demanda d’un ton discret
où étaient situées les terres de mon père. Je lui répondis sans mentir,
mais il y eut de l’art dans mes explications, qui ne diminuèrent point
l’opinion avantageuse qu’il avait de moi. Pour tout vous dire, je
cherchai et je trouvai l’occasion d’ouvrir devant lui mon portefeuille,
dont l’embonpoint lui arracha une exclamation qui me fut flatteuse; il
ne se doutait point que, comme le philosophe, je portais tout avec moi.
Oh jeunesse! que vous êtes sotte! Enfin nous devînmes si bons amis qu’en
descendant de wagon il m’offrit ses services, me donna son adresse, et
me fit promettre que je l’irais voir, si je m’arrêtais quelques jours à
Genève.
Mon intention était de brûler l’étape. Fait-on jamais ce qu’on veut? En
sortant du buffet de la gare, je me rencontrai nez à nez avec un vrai
fils de famille, Américain haut de six pieds, nommé Harris, dont j’avais
fait à Paris l’oiseuse connaissance. Il venait de loin en loin à
l’atelier, étudiant la peinture à ses moments perdus, mais sa principale
occupation était de manger ses rentes et de chercher à s’amuser sans y
réussir. Genève ne l’amusait guère; en m’apercevant, il leva ses grands
bras au ciel et bénit la Providence de la proie inespérée qu’elle
envoyait à son ennui. Persuadé par son éloquence, je fus retenir une
chambre à l’hôtel des Bergues, où il était descendu,--et nous voilà,
pendant deux semaines, occupés de l’aube au soir à courir des bordées
sur le lac, où nous fûmes plus d’une fois en péril de chavirer. Nos
nuits se passaient à jouer d’interminables parties de piquet, à vider
des pots et souvent à nous les jeter à la tête.
Nous fîmes un jour une longue promenade à cheval. Je montais un alezan
plein de courage et de feu, et Harris, qui avait de l’école et qui était
avare de ses éloges, ayant daigné louer mes talents d’écuyer, je me
flattais de faire quelque figure dans le monde. Sur le soir, nous nous
arrêtâmes dans une auberge de village pour nous rafraîchir, nous et nos
montures. A l’extrémité de la tonnelle où nous prîmes place, une famille
attablée achevait un champêtre repas. Debout en face de moi, une
jeunesse de dix-huit ans, l’aînée de la famille, qui remplissait
l’office de majordome, était en train de découper une volaille. Elle
avait posé un fichu sur sa tête pour se garantir d’un rayon de soleil
qui, glissant à travers le feuillage, lui donnait dans les yeux. Ce
fichu était d’un beau ton et attira mon regard; mais le visage qui était
dessous m’occupa plus longtemps. Harris me demanda en ricanant à qui
j’en avais de lorgner ainsi un laideron; je lui répondis qu’il ne s’y
connaissait pas.
Ce laideron était une brune, plutôt petite que grande, aux cheveux d’un
châtain foncé, avec des yeux du bleu le plus clair et le plus doux, deux
vraies turquoises, et un grain de beauté à la joue gauche. Elle n’était
ni belle ni jolie, ayant le nez trop fort, le menton carré, la bouche
trop grande, les lèvres trop épaisses. En revanche, elle avait le
charme, le je ne sais quoi, un teint de brugnon, des joues pareilles à
ces fruits où l’on a envie de mordre, une physionomie qui ne ressemblait
à rien, l’air ingénu, le regard caressant, un sourire angélique et une
voix chantante. Elle découpait à ravir les volailles. Ses quatre jeunes
sœurs et ses deux petits frères lui présentaient leur assiette à la
ronde, ouvrant le bec comme des poussins qui attendent leur pâtée; ils
eurent tous contentement. Son père, qui me tournait le dos, lui cria
d’une voix mielleuse et avec un accent germanique qui ne m’était pas
inconnu:--Meta! tu ne gardes rien pour toi!--Elle lui répondit en
allemand, et cette réponse fut sans doute adorable, car il s’écria:
_allerliebst_! ce que je compris sans être allé à Dresde.
Au même instant, il se retourna de mon côté; je reconnus la figure
vénérable de mon compagnon de voyage, M. Holdenis, lequel avait
désormais à mes yeux le mérite d’être le père de la plus délicieuse
laide qui se soit jamais rencontrée sous la calotte des cieux. Je fus à
lui, il m’accueillit à bras ouverts, me demanda la permission de me
présenter à Mme Holdenis, grosse femme replète, ronde comme une boule,
et fort laide sans être charmante. Je m’excusai de n’être pas allé le
voir, et je ne le quittai pas avant qu’il m’eût prié à dîner pour le
lendemain.
--Or çà! me dit Harris en remontant en selle, m’expliquerez-vous ce que
vous comptez faire de ces Holdenis?
--Je veux faire le portrait de leur fille, lui répondis-je; je n’ai
jamais eu l’imagination si allumée que ce soir.
--C’est une véritable insanité, s’écria-t-il en sanglant un grand coup
de cravache à son cheval. Pour être juste, je conviens que cette Meta a
une jolie main, une jolie taille, de beaux bras, que la transparence de
sa guimpe m’a laissé apercevoir de superbes épaules, et j’ajoute, pour
vous faire plaisir, que sa gorge tiendra un jour toutes ses promesses;
mais je vous déclare que le reste ne vaut pas le diable.
--Et moi, je vous déclare, mon pauvre ami, lui répliquai-je, que vous
n’avez pas des yeux d’artiste, que la beauté est un préjugé, et que Mlle
Meta Holdenis ne mourra pas sans avoir fait de grandes passions.
M. Holdenis habitait une confortable maison de campagne à cinq minutes
de la ville. L’endroit s’appelait Florissant, la maison Mon-Nid; vous
verrez que j’ai eu des raisons particulières de ne pas oublier ce nom.
Je fus exact au rendez-vous malgré Harris, qui avait juré de me le faire
manquer. M. Holdenis me souhaita la bienvenue avec la plus aimable
cordialité. Ayant réuni ses sept enfants, il les disposa sur une ligne,
par rang d’âge et de taille; cela faisait un fort joli buffet d’orgue.
Il me les nomma tous, et j’essuyai le récit de leurs gentillesses, de
leurs précoces exploits, de leurs bons mots. J’en parus charmé; Mme
Holdenis riait aux anges.--Ce sont bien les enfants de leur mère! disait
son mari,--et, la regardant amoureusement, il lui baisait les deux
mains, qu’elle avait fort rouges.
Pendant ce temps, l’alerte Meta allait et venait, allumant les lampes,
faisant des bouquets dont elle décorait la cheminée, se glissant dans la
salle à manger pour aider la femme de chambre qui mettait le couvert, et
de là faisant un saut dans la cuisine pour donner un coup d’œil au rôti.
Son père m’apprit qu’on l’appelait dans la maison la petite souris, _das
Maüschen_, parce qu’elle trottait menu sans qu’on l’entendît marcher:
elle avait le secret d’être partout à la fois.
Le repas me parut exquis; elle y avait mis la main. Ce qui me parut plus
admirable encore, c’est l’appétit de mon excellent amphitryon; je
craignais un accident, je lui faisais tort. Nous prîmes le café sous la
vérandah, à la clarté des étoiles; le chèvrefeuille et le jasmin nous
embaumaient de leurs parfums.--Qu’importe qu’on habite un palais ou une
chaumière, me dit M. Holdenis, pourvu qu’on ait une lucarne ouverte sur
un pan de ciel bleu?
Ayant rappelé sa progéniture, il la rangea en cercle et lui fit chanter
en parties des cantiques. Meta marquait la mesure aux jeunes
concertants, et par intervalles leur donnait la note; elle avait une
voix de rossignol, limpide comme un cristal.
Nous rentrâmes dans le salon. Aux cantiques succédèrent les jeux
innocents, jusqu’à ce que, dix heures ayant sonné, le digne pasteur de
ce troupeau fit un geste qui fut compris. Quand les rires eurent cessé,
il ouvrit une énorme Bible in-folio, sur laquelle il inclina son front
de patriarche. Il se recueillit quelques instants, puis il improvisa une
homélie sur ce texte de l’Apocalypse: «Ce sont les deux oliviers, les
deux chandeliers qui se tiennent toujours en présence du Seigneur.» Je
crus comprendre que dans sa pensée les deux chandeliers étaient M. et
Mme Holdenis; les petits Holdenis n’étaient encore que des lumignons;
mais, quand ils s’appliquent, les lumignons deviennent des chandelles.
Dès qu’il eut refermé sa grande Bible, je me levai pour partir. Il me
prit les deux mains, et me regardant avec des yeux humides:--Voilà, me
dit-il, notre vie de tous les jours. Vous avez rencontré l’Allemagne en
ce pays welche, et, sans vouloir vous offenser, l’Allemagne est le seul
endroit du monde qui connaisse la vraie vie de famille, l’union intime
des âmes, le sentiment poétique et idéal des choses. Je ne crois pas me
tromper, ajouta-t-il avec un aimable sourire; vous me paraissez digne de
devenir Allemand.
Je l’assurai, en regardant Meta du coin de l’œil, qu’il ne se trompait
point, que je sentais en moi je ne sais quoi qui ressemblait à un appel
de la grâce. C’est ce que je répétai une demi-heure plus tard à mon
pauvre Harris, qui m’attendait avec une furieuse impatience entre deux
flacons de rhum et les cartes en main.--De quel bénitier sortez-vous?
s’écria-t-il en me voyant paraître; vous sentez la vertu à crever.--Et
s’emparant d’une brosse, il m’épousseta de la tête aux pieds. Il voulut
m’arracher la promesse que je ne retournerais pas à Florissant; il y
perdit ses peines. Pour me punir, il essaya de me griser; mais, quand on
pense à Meta, on ne se grise pas de rhum.
Si j’avais pris Mon-Nid en goût, Mon-Nid, madame, me le rendait bien; on
m’y voyait de bon œil, on m’y choyait. M’étant ouvert à M. Holdenis de
mon projet d’apprendre l’allemand, il s’offrit avec une rare obligeance
à me donner leçon tous les jours, et comme je lui témoignai par la même
occasion un vif désir de faire le portrait de sa fille, il m’octroya ma
demande sans trop se faire prier. Il en résulta que le neveu de mon
oncle Gédéon passait chaque jour plusieurs heures dans le sanctuaire de
la vertu. Celles que je consacrais à la grammaire d’Ollendorf n’étaient
pas les plus agréables,--non que M. Holdenis fût un mauvais maître, mais
il avait des litanies qui me semblaient longues. Il me répétait trop
souvent que le Français est un peuple frivole, que l’idéal est lettre
close pour ses poètes et ses artistes, que Corneille et Racine sont de
froids rhéteurs, que La Fontaine manque de grâce et Molière de gaîté. Il
me démontrait trop longuement aussi que l’allemand est la seule langue
qui puisse exprimer les profondeurs de la pensée et l’infini du
sentiment.
Je trouvais trop courtes au contraire les séances que m’accordait Meta.
Le portrait que j’avais entrepris était pour moi la plus attrayante,
mais la plus laborieuse des tâches. Je désespérais souvent de m’en tirer
à mon honneur, tant j’avais peine à exprimer ce que je voyais et ce que
je sentais. Est-il rien de plus difficile que de reproduire par le
pinceau le charme sans beauté, que de fixer sur la toile une figure sans
lignes et sans traits, qui ne vaut que par le mouvement naïf de
l’expression, par sa rougissante candeur, par les caresses du regard de
la grâce lumineuse du sourire?
Ce n’est pas tout: il y avait dans cette angélique figure autre chose
encore que j’aurais bien voulu rendre. Il y a, madame, anges et anges.
Ceux qu’on voit en Allemagne ne ressemblent point aux autres; leurs
yeux, qui sont souvent de la couleur des turquoises, ont ceci de
particulier que, sans qu’ils s’en doutent, ils promettent dans une
langue mystique des plaisirs qui ne le sont pas. Quiconque a voyagé dans
votre pays comprendra ce que je veux dire; il y a sûrement rencontré
d’adorables candeurs qui respirent la volupté qu’elles ignorent, de
virginales innocences capables de convertir un libertin au mariage et à
la vertu, parce qu’il lui semble qu’il y trouvera son compte, et, pour
tout dire, des anges qui ne savent rien, mais que rien n’étonnera. En
voilà trop; je voulais seulement vous expliquer pourquoi je désespérais
de mener à bonne fin le portrait de Meta.
Elle posait complaisamment et ne paraissait point s’ennuyer avec moi.
Elle avait tour à tour l’humeur très-sérieuse ou très-enjouée. Quand
elle était grave, elle me questionnait sur le Louvre ou sur l’histoire
de la peinture. Dans ses heures de gaîté, elle s’amusait à me parler
allemand, et m’obligeait de répéter dix fois ses mots l’un après
l’autre. Je lui répondais comme je pouvais, faisant flèche de tout bois;
mes coq-à-l’âne la faisaient rire aux larmes. Ce que j’y gagnais,
c’était le droit de l’appeler par son petit nom de Maüschen, que je
fourrais dans toutes mes phrases; comme il était difficile à prononcer,
c’était pour moi le plus utile des exercices. A la fin de chaque séance,
et pour me récompenser, elle me récitait _le Roi de Thulé_. Elle le
disait avec un goût exquis; quand elle arrivait aux derniers vers:
Die Augen thäten ihm sinken,
Trank nie einen Tropfen mehr,
ses yeux se remplissaient de larmes, et sa voix, légère et tremblante,
semblait mourir. Elle m’a chanté si souvent cette adorable antienne, que
je la sus bientôt par cœur, et je la sais encore.
Tels étaient nos passe-temps. J’en avais un autre qui m’était
particulier. Je me demandais, en la regardant, si j’aimais cette aimable
fille en artiste ou en amoureux. Je sus bientôt à quoi m’en tenir. Elle
se coiffait avec une grâce négligée. Un matin qu’elle avait eu le
fâcheux caprice de lisser ses bandeaux et de cacher certaines boucles
follettes qui voltigeaient sur son front, je la chapitrai là-dessus et
lui représentai que la froide correction est la mort de l’art. Elle se
mit à rire, défit par un mouvement brusque son épaisse chevelure, qui
retomba comme une pluie sur son visage. Elle resta quelques minutes son
coude posé sur ses genoux, et ses yeux couleur de ciel me regardaient
fixement au travers de ses cheveux bruns. Je vous ai marqué plus haut ce
qu’on lit quelquefois dans les yeux des anges allemands. Je ne sais trop
ce que disaient ceux-ci; mais je sentis clairement que je ne les aimais
pas en artiste, et ce même jour, en rentrant à l’hôtel, je tins des
propos si baroques à mon ami Harris, qu’il me déclara du ton le plus
méprisant que j’étais un homme fini. A l’entendre, j’étais en train de
me noyer dans une jatte de lait, ce qui est pour un artiste la plus
honteuse des fins.
Il est certain qu’à mon vif étonnement des idées très-bourgeoises
commençaient à germer dans ma romantique cervelle; prenant ma tête dans
mes deux mains, je demandais si elle était encore à moi. De jour en
jour, de séance en séance, je sentais diminuer l’aversion que j’avais
conçue pour le mariage; il me semblait qu’il y avait quelque sens dans
le _post-scriptum_ de mon oncle Gédéon. Je me disais que c’est une
grande ressource et un précieux agrément dans l’existence d’un artiste
qu’une ménagère accomplie, qui joint à l’innocence du cœur un esprit
orné, le goût des belles choses et cette grâce qui fleurit la vie, une
ménagère qui pleure en récitant le _Roi de Thulé_ et s’entend à
effeuiller sur les plaisirs de ce monde des roses cueillies dans le
ciel. Bref, M. Holdenis me vanta un soir l’usage germanique des longues
fiançailles. «Voyez ce jeune homme qui part! s’écria-t-il d’un ton
lyrique; il s’en va courir le monde. Il coudoiera, en les méprisant, les
plaisirs bruyants des capitales et les dérèglements des enfants du
siècle. Qui donc le protége contre les tentations? Quel talisman, quelle
amulette le préserve de toute souillure? Il porte gravée dans son cœur
la douce et pudique image de sa blonde ou brune fiancée. Elle l’attend,
il lui a promis de lui rapporter une âme et des mains pures. L’ange des
chastes amours veille sur lui et tient le tentateur à distance.» Vous le
confesserai-je? ce discours, qui pouvait bien être une harangue _ad
hominem_, me parut éloquent. C’est vous dire où j’en étais.
Le plus fort aiguillon de l’amour est la jalousie. Or, depuis deux
semaines, j’avais le déplaisir de voir arriver tous les jours à
Florissant un hôte de mauvais augure, un certain baron Grüneck, que
j’aurais renvoyé de grand cœur au fond de sa Poméranie. C’était un vieux
garçon qui frisait la soixantaine, petit homme cacochyme et toussotant,
sec comme une allumette, le chef orné d’un faux toupet, le dos voûté,
les jambes raides et tout d’une pièce. J’aime à croire qu’il souffrait
d’un rhumatisme articulaire; peut-être aussi avait-il avalé dans le
temps un sabre de cavalerie qu’il n’avait pu digérer.
Ce qui me désolait, c’est qu’on faisait fête à ce magot. Quelques propos
lâchés à la volée joints à ses assiduités, à ses empressements, me
mettaient martel en tête. Il s’asseyait toujours à côté de Meta et il
avait une façon singulière de la regarder, les yeux dans les yeux. Il
lui débitait des madrigaux, lui offrait des bouquets emblématiques ornés
de longs rubans noirs et blancs où l’on voyait Potsdam et le roi de
Prusse passant une revue de cavalerie. Pendant qu’elle posait, il lui
parlait à voix basse en allemand; ces longs papotages, où je n’entendais
goutte, me portaient furieusement sur les nerfs. Un jour qu’elle avait
soif, il fut lui chercher un verre d’eau. Elle en but la moitié; il le
lui prit des mains et avala le reste d’un seul trait en s’écriant: C’est
un nectar! J’en voulais à Meta de tolérer ses familiarités et de
permettre par exemple qu’il jouât sans façon avec les rubans de sa
ceinture. Il est vrai qu’elle échangeait par instants avec moi des
sourires qui accommodaient de toutes pièces M. le baron Grüneck. C’est
égal, sa bonté d’âme me semblait excessive.
Il me parut prudent de ne pas attendre davantage à me déclarer. Je
décidai en honnête garçon que mon premier devoir était de dissiper par
une franche explication les illusions que l’excellent M. Holdenis
semblait se faire sur mon état civil et ma situation de fortune;
non-seulement je ne les avais pas combattues, mais j’avais bien pu l’y
confirmer par mon train de dépense et par ma fureur pour les alezans. Il
se trouva justement qu’un matin il vint me voir à l’hôtel. Il m’aborda
avec son aménité accoutumée; toutefois je crus apercevoir un nuage sur
son beau front penché, et cela me fit souvenir que depuis quelque temps
il était préoccupé et soucieux.--Il a quelque chose à me dire,
pensai-je, et il m’en veut de ne pas encourager ses confidences.
Cependant il ne parla d’abord que de sujets indifférents. Je rompis la
glace, et partant de la main je lui racontai ma jeunesse, mes rêves et
mes ambitions de rapin, mon dernier entretien avec mon père le
tonnelier, et la lettre de mon oncle Gédéon. Il eut un moment de
surprise, l’air d’un homme qui se réveille; ce moment fut court, il se
remit aussitôt. Il me questionna sur plusieurs points que j’avais
touchés trop légèrement, et mit une extrême obligeance à entrer dans le
détail de mes petites affaires. Il me représenta que la carrière d’un
artiste est bien chanceuse, que sans doute j’avais un grand talent, que
le portrait de sa fille en faisait foi, que cependant je ne devais pas
rejeter à l’étourdie les propositions de mon oncle Gédéon, que le
sentiment de l’idéal ennoblit tous les métiers, et, que la banque ne
m’empêcherait pas de peindre à mes moments perdus.
--Nous reparlerons plus tard de tout cela, poursuivit-il; mais
permettez-moi de vous gronder un peu. Oserai-je vous le dire? il me
semble que vous ne prenez pas assez sérieusement la vie, qui est
pourtant une chose très-sérieuse, que la dépense que vous faites n’est
pas en rapport avec vos ressources, et que vous poussez trop loin
l’imprévoyance de la jeunesse... Puis, après une pause:--Vous allez me
renvoyer bien loin, me traiter d’ennuyeux et d’indiscret mentor. Voyons,
m’autorisez-vous à vous imposer une épreuve? N’est-il pas dangereux pour
un garçon de votre caractère d’avoir plus de douze mille francs dans son
portefeuille, sans compter que c’est sottise de laisser dormir son
argent? Gardez-en deux mille, et confiez-moi les dix mille autres, que
je placerai chez moi. Dieu soit béni! mon commerce va si bien que je
puis vous en servir un gros intérêt; laissez-moi faire, y compris le
dividende, cela pourrait bien être du dix pour cent, et vous aurez une
petite rente assurée. Est-ce trop vous demander? L’effort est-il trop
grand? Il y a commencement à tout, à la fortune comme à la sagesse. Vous
devriez consentir à cette épreuve.
Et, parlant ainsi, il me faisait mille caresses pour me donner du
courage et m’appelait son cher enfant. Il me paraissait clair et certain
qu’il ne se serait pas intéressé si fort à ma vertu, s’il n’avait vu en
moi le futur fiancé de Meta. Je pris un grand parti, je courus à mon
bureau, j’en retirai les dix billets. Je ne vous cacherai pas que je les
contemplai un instant avec quelque perplexité, eux-mêmes semblaient
émus. Je les remis à M. Holdenis, qui m’en signa aussitôt une
reconnaissance. S’étant levé et fixant sur moi des regards
attendris:--C’est bien, me dit-il, je gagerais que votre conscience est
contente; croyez-moi, c’est le vrai bonheur.--Et il me serre dans ses
bras.
Je ne sais si ma conscience était contente, je ne pris pas la peine de
l’interroger. Je me trouvais, quant à moi, très-heureux du marché que je
venais de conclure. J’avais troqué mes dix mille francs contre une
permission en règle d’ouvrir mon cœur à Meta. Restait à saisir une
occasion favorable; je la guettai plusieurs jours sans la trouver.
L’insupportable baron Grüneck ne démarrait pas de la place. Enfin,
grâces soient rendues à son rhumatisme, qui le contraignit de garder la
chambre, je l’obtins, ce cher tête-à-tête que j’attendais. Ce soir-là,
Meta portait un nœud de ruban cerise dans ses cheveux, une ceinture de
la même couleur, et une jolie robe blanche dont les manches très-évasées
laissaient voir à nu la beauté de ses bras. C’était un de ses jours de
gravité; elle berçait dans sa tête je ne sais quel rêve, qui par
intervalles apparaissait au fond de ses yeux et se dérobait aussitôt
comme un fantôme qu’effarouche la lumière.
Après le dîner, elle s’en fut toute seule dans le jardin. Je l’y suivis
et la trouvai assise sur un banc où je pris place à côté d’elle. La nuit
était tiède, le le rossignol chantait. Le crépuscule avait laissé à
l’horizon une vague lueur qui s’effaçait d’instant en instant; les
étoiles s’allumaient l’une après l’autre, et Meta, qui savait tout, me
disait leur nom à mesure qu’elles émergeaient de l’ombre. Elle en vint à
parler de l’autre monde, de l’éternité; elle me dit que pour elle le
paradis était un endroit où l’âme respire Dieu sans plus d’effort que
les plantes ne respirent l’air ici-bas. Après l’avoir écoutée
longtemps:--Mon paradis à moi, lui dis-je à l’oreille, c’est le banc que
voici et les yeux que voilà.--A ces mots, enlaçant mon bras autour de sa
taille, je soulevai le sien à la hauteur de mes lèvres, et j’y déposai
un long baiser. Elle se dégagea lentement, sans colère, et avant de
retirer sa main de la mienne elle lui permit, je crois, de se presser un
peu contre ma bouche; cette main était brûlante. Tout à coup on
l’appela; elle s’enfuit, et je me vis forcé de remettre à une autre fois
la conclusion de mon discours.
Je dormis cette nuit d’un sommeil d’empereur; mes rêves furent
délicieux, mon réveil le fut davantage encore. On ne m’attendait à
Florissant que dans l’après-midi; j’y courus dès le matin, tant pesait à
mes lèvres le mot que je n’avais pu dire, tant j’avais hâte de me lier
par un irrévocable serment! J’entrai sans sonner, et ne trouvai personne
au salon. Comme j’allais me retirer, j’avisai Meta assise sous la
vérandah. Elle me tournait le dos, je l’appelai; un jet d’eau qui menait
grand bruit ne lui permit pas de m’entendre. J’avançai sur la pointe des
pieds. Elle était accoudée sur une table ronde, devant une grande
feuille de papier, et paraissait plongée dans une sorte d’extase.
J’allongeai le cou; sur ce papier, elle avait dessiné à la plume une
couronne de violettes et de _vergissmeinnicht_, et au milieu elle avait
écrit en lettres majuscules ces quatre mots: «Madame la baronne
Grüneck.»
Voilà ce qu’elle contemplait dans un béat recueillement.
Avez-vous jamais pris, madame, une douche écossaise? Savez-vous ce
qu’éprouve l’infortuné baigneur qu’on vient d’inonder d’eau chaude et
qui soudain sent ruisseler sur ses épaules les premières gouttes d’une
eau glacée? C’est une surprise de ce genre qu’éprouva en cet instant mon
amoureux délire. Je m’éloignai à pas de loup, avant de sortir du salon,
je me glissai jusqu’au chevalet sur lequel était posé le portrait
presque achevé de Maüschen; j’écrivis au crayon sur le cadre: «Elle
adorait les étoiles et le baron Grüneck.» Et je détalai comme un voleur.
Je fus cinq jours sans remettre les pieds à Mon-Nid; je les employai à
faire avec Harris un voyage en chaloupe sur le lac. Le lendemain de
notre retour à Genève, je le vis entrer dans ma chambre comme un coup de
canon.
--Savez-vous la nouvelle du jour? me cria-t-il. Un commissionnaire la
contait tout à l’heure au portier de l’hôtel. La maison du vertueux
Holdenis a suspendu ses paiements, on a mis les scellés chez lui, et une
poursuite est commencée. Le digne homme jouait à la bourse et n’a pas
été heureux dans ses spéculations. L’affaire est très-véreuse; on parle
d’un découvert énorme, et on assure que les créanciers ne toucheront pas
le dix pour cent de leur argent. Heureusement vous n’en êtes pas; où il
n’y a rien, le diable ne trouve rien à prendre.
A ce discours je demeurai muet comme un marbre, et sûrement j’en avais
la pâleur. Il recula de deux pas:--Eh quoi! Tony, mon fils, reprit-il,
doux enfant de la Bourgogne, cet onctueux aigrefin aurait-il trouvé le
secret d’exploiter votre indigence?--Il partit d’un prodigieux éclat de
rire, et se roulant sur le parquet:--Candeur primitive, s’écriait-il,
union intime des cœurs, sentiment poétique des choses, royaume du bleu,
je vous adore! O vertu des patriarches; voilà de vos traits!
Il en aurait dit davantage; mais j’étais déjà au bas de l’escalier,
courant à toutes jambes. La rage au cœur, tout en cheminant, je comptais
et recomptais dans ma tête les délicieux plaisirs qu’on peut se procurer
pour deux mille écus, et je jetais des regards furibonds aux passants.
J’arrivai hors d’haleine à Mon-Nid; je m’élançai dans le cabinet de M.
Holdenis. Il y était seul, sa grande Bible in-folio ouverte devant lui;
posant sa main sur le saint livre:--Voilà, me cria-t-il, le grand,
l’unique consolateur.
Madame, quand les Bourguignons sont en colère, ils n’ont pas l’habitude
de mâcher leurs mots.--Il est possible, lui repartis-je d’une voix
essoufflée, mais tonnante, que les fripons trouvent des consolations
dans la Bible. Je vous prie, qui se chargera de consoler les dupes?
Il ne se fâcha point, il se contenta de lever les yeux au ciel comme
pour lui demander pardon de mon blasphème, qui n’était irrespectueux que
pour sa tartuferie. Venant à moi, malgré ma résistance il s’empara de
mes deux mains. A mes reproches, à mes invectives, il répondait par de
filandreuses, doucereuses et larmoyantes explications. Il attesta les
quatre évangélistes qu’en m’empruntant dix mille francs il n’avait songé
qu’à mon bien et à mettre mes écus en sûreté; il convint toutefois
qu’accessoirement il s’en était servi pour payer une échéance pressante;
il me parut très-versé dans la casuistique, très-ferré en matière de
direction d’intention. Puis il entama un verbeux et obscur récit de ce
qu’il appelait son malheur: de mystérieux ennemis avaient tramé sa
perte, il s’était laissé berner par un chevalier d’industrie, un
débiteur insolvable avait consommé sa ruine,--après quoi il se répandit
en lamentations sur le sort de sa sainte femme et de ses pauvres
enfants. J’entendis des sanglots dans la pièce voisine; je crus
reconnaître la voix de Meta, de celle qui n’était plus pour moi que la
baronne Grüneck.
Je tirai de ma poche la reconnaissance que M. Holdenis m’avait signée,
je la déchirai en quatre, j’en jetai les morceaux sur le plancher.--Je
ne veux pas ajouter à vos embarras, m’écriai-je sur un ton d’ironie
amère. Vous n’avez plus envers moi qu’une dette d’honneur; ou, si vous
l’aimez mieux ainsi, vous ne me devez plus rien. Votre conscience et
l’Évangile en décideront.
A ces mots, je sortis du sanctuaire de la vertu, bien décidé à n’y
jamais rentrer. Quelques heures plus tard, j’avais réglé ma dépense à
l’hôtel et je partais pour Bâle.
Comme le train se mettait en mouvement, un petit homme, qui marchait
tout d’une pièce, parut sur le quai de la gare, et malgré les objections
des employés s’élança dans un compartiment voisin du mien; il est des
cas où les rhumatismes ont des ailes. Ce petit homme était le baron
Grüneck. On a beau ne pas s’aimer, on se rencontre quelquefois dans la
même pensée et dans le même wagon.