Mais cet adieu à la douce vie, si poétiquement arrangée, qu’on avait
menée au désert, ne fut pas définitif, comme M. Rolfe se le figurait.
Franck et Henri eurent certainement du plaisir à connaître les grandes
villes des États-Unis, dans lesquelles la grosse somme d’argent
recueillie par leur père de la vente de ses fourrures leur permit de
faire bonne figure; malgré cela, sous l’habit de gentleman qu’ils
portaient avec élégance, tous deux regrettaient la veste d’élan du
chasseur. Mary et Louisa s’ennuyaient de n’être plus entourées de cette
petite cour de bêtes familières qu’il y avait eu cruauté, d’après elles,
de rendre à la sauvagerie: aussi tous quatre firent-ils un complot
auquel s’associa José Valdès, qui n’avait pas quitté les familles Rolfe
et Mac Knight, parce qu’il avait reçu l’autorisation de faire agréer ses
soins à la blonde Mary.
La grande raison pour laquelle M. Rolfe avait quitté l’oasis était la
nécessité d’établir ses enfants par de bons mariages; or, celui de
Franck avec Louisa avait reçu l’assentiment de M. Mac Knight; José
Valdès était le fiancé de Mary, et il avait fait venir du Mexique sa
sœur Dolorès dont Henri s’était épris; les quatre mariages allaient se
faire le même jour, en comptant celui de Cudjo, qui devait épouser une
jeune et bonne mulâtresse que Mme Rolfe avait prise à son service. Tous
ces jeunes couples avaient donc le droit de dire à l’ancien chef de la
colonie qu’il n’existait plus de raison pour se plier aux habitudes si
longtemps perdues de la vie civilisée, et le soir des noces les mariés,
en chœur, implorèrent le retour dans l’oasis.
M. et Mme Rolfe ne demandaient qu’à être persuadés; quant à M. Mac
Knight, il ne réclamait pas autre chose que le droit de vivre près de sa
chère Louisa et des amis qui la lui avaient conservée. Pour tous, le
bonheur consistait dans la bonne harmonie de la vie intime,
s’épanouissant au sein d’une belle nature. Ils dirent donc de nouveau
adieu aux grandes villes, à leurs beautés, à leurs laideurs, à leurs
splendeurs et à leurs misères, et coururent cacher leur félicité comme
un trésor dans l’habitation du désert.