LES VISITEURS INATTENDUS

Il y avait dix ans que la famille Rolfe avait pris possession de son

oasis, lorsqu’une caravane venant du Nouveau-Mexique et retournant aux

États-Unis suivit dans le désert le cours du Pecos, grande rivière qui

va du Nord au Sud. Cette caravane était composée de marchands des

Prairies qui se connaissaient tous entre eux et menaient joyeuse vie

dans leurs campements. Un seul voyageur faisait exception à cette belle

humeur; c’était un homme de quarante-cinq ans environ, de haute stature,

dont les cheveux blonds grisonnaient déjà et qui amenait trois chariots

pleins de marchandises sous la conduite d’_arrieros_ (muletiers) aussi

sombres que lui. Comme il ne se familiarisait avec aucun de ses

compagnons de voyage, ceux-ci le laissaient à part, se bornant aux

échanges de politesse nécessaires. Nul ne savait le nom de ce voyageur

silencieux, que les jeunes gens de la bande avaient surnommé _El Mudo_

(en espagnol: le Muet), parce que dans les haltes du soir nulle saillie

ne lui arrachait un sourire, et que le son de sa voix était à peu près

inconnu.

En dépit de cette sombre humeur, El Mudo inspirait à ses jeunes

compagnons cette déférence que s’attirent toujours la bonté, la gravité

et la science que donne l’expérience. Lorsque la caravane eut quitté le

Pecos et eut marché plusieurs jours dans une plaine aride où le manque

d’eau devint pénible, les voyageurs ne voulurent pas tenir conseil sur

la direction à prendre sans appeler El Mudo, dont ils attendaient un

conseil éclairé.

Les avis furent partagés dans cette délibération: les uns proposaient de

retourner en arrière jusque sur les rives du Pecos; les autres, de

pousser toujours en avant sur cette plaine semée de buissons d’artemisia

rabougris, dans l’espérance d’en sortir plus tôt qu’en refaisant le

chemin déjà parcouru. La discussion s’accentuait sans rien conclure,

lorsque El Mudo, tirant de sa poche une longue-vue, la braqua sur un

point éloigné du ciel qui semblait un nuage aux formes flottantes, et

fit signe à ses compagnons de regarder après lui dans cette direction de

l’Ouest.

«Une montagne, un piton neigeux! s’écria José Valdès, un des marchands

les plus déterminés à retourner en arrière pour retrouver les eaux

salubres du Pecos.

--La montagne est loin, dit un autre, mais c’est de ce côté qu’il faut

pousser, n’est-ce pas, señor?»

Cette demande s’adressait au _Mudo_, qui desserra ses lèvres, toujours

si bien fermées, pour répondre:

«Oui, messieurs. Il faut surtout garder votre gaieté, fût-ce en

apparence seulement, pour ne pas décourager les hommes d’équipage, et

pour avoir la force de supporter les privations.

--Mais ne sauriez-vous nous encourager d’exemple sur ce point, vous qui

nous donnez un si salutaire conseil?» demanda José Valdès, qui se

sentait plein de sympathie pour El Mudo.

Celui-ci sourit amèrement.

«Oh! moi...», dit-il en saluant de la main pour reconnaître cette

amabilité. Et il courut se renfermer dans un de ses chariots.

La caravane marcha plusieurs jours sous un soleil torride qui rendait

plus cruelle la soif, dont gens et bêtes souffraient; enfin l’on

approcha de la montagne neigeuse, et dans la hâte de l’atteindre, on

marcha toute la nuit, à la pâle clarté de la lune. D’ailleurs, on ne

pouvait plus faire halte. S’arrêter eût été vouloir mourir.

Enfin, vers l’aube, après avoir tourné le pied rocheux de la montagne,

on aperçut une ligne d’un beau vert qui tranchait sur le brun foncé du

désert. On eût dit une haie avec de grands arbres croissant çà et là

par-dessus. C’étaient des bouquets de saules et de cotonniers. Il n’y

avait plus à douter de la présence de l’eau dans ces parages, et la

caravane salua de ses acclamations ces indices de salut. Bientôt, en

effet, hommes, mulets et chevaux s’agenouillaient sur les bords d’un

ruisseau limpide pour se désaltérer dans ces eaux fraîches.

Après une course pénible, aggravée par de cruelles péripéties, la

caravane éprouvait le besoin de se refaire; il fut donc résolu qu’on

passerait plusieurs jours sur les bords du ruisseau. La frange de saules

s’étendait sur ses rives à une distance de quatre-vingts kilomètres dans

la plaine. Sous leur ombrage croissaient des touffes d’herbes d’une

espèce particulière au Mexique et connue sous le nom de _grammites_.

C’est un herbage riche et nourrissant que les chevaux et les mulets

attaquèrent à belles dents après s’être désaltérés.

«Nos bêtes sont plus heureuses que nous, dit José Valdès, puisqu’elles

ont de la nourriture fraîche. Voici plus d’une semaine que nous vivons

de tasajo cru ou rôti, puisque, depuis notre départ d’El Paso, nous

n’avons tué qu’une antilope maigre. Si vous m’en croyez, messieurs, nous

irons chasser dans les gorges de cette montagne. Là où se trouvent de si

beaux pâturages, on doit rencontrer du gibier. Qui veut tenter

l’aventure?»

Aucun marchand des Prairies ne se montra disposé à courir le bois. Tous

étaient fatigués et préféraient un souper médiocre au bord de ce clair

ruisseau à la perspective d’un bon repas acheté au prix d’une marche

peut-être longue.

«Eh bien! je pars tout seul», dit José Valdès en prenant sa carabine.

Quand il eut tourné l’angle du rocher qui lui cachait la place du

campement, il entendit un pas derrière lui et se retourna en riant pour

voir lequel de ses compagnons avait eu scrupule de le laisser s’engager

seul dans les gorges de cette montagne inconnue; mais sa figure devint

sérieuse quand il eut reconnu El Mudo dans celui qui s’était dévoué pour

l’accompagner.

Ils marchèrent longtemps en silence dans les anfractuosités des rochers,

lorsque tout à coup José Valdès s’écria:

«De la fumée! une colonne de fumée qui s’élève de ce ravin creusé en

précipice. Il y a des Indiens de ce côté.

--Voyons!» dit El Mudo en faisant signe à son compagnon de gravir la

montagne, afin de dominer toute la plaine du côté où paraissait la

colonne de fumée.

Ils parvinrent à une hauteur considérable, d’où ils aperçurent la plaine

au loin, desséchée, sablonneuse; d’un seul côté, vers l’est, une

ceinture de verdure avec quelques arbres solitaires, et, enserré dans

cette ceinture, un creux énorme d’où s’élevait en mince filet la fumée

qui dénotait la présence d’êtres humains.

«Ce creux-là est-il le lit du ruisseau qui s’élance de là-bas, et dont

on ne voit pas le cours? se demanda tout haut José Valdès. Est-ce un

ravin étroit ou un vallon spacieux? Impossible d’en déterminer les

proportions. Señor, voulez-vous que nous tâchions d’atteindre ce pic

escarpé d’où le ruisseau se précipite en cataracte dans ce ravin?»

El Mudo ne répondit que par un geste d’assentiment, et les deux hommes

se remirent à marcher. Après avoir franchi deux kilomètres, ils

arrivèrent près de la limite du barranca, et montèrent sur le pic d’où

l’eau du ruisseau tombait d’une hauteur de deux cents pieds.

C’était un magnifique spectacle à contempler que celui de ce jet

immense, recourbé comme la queue d’un cheval, plongeant au-dessous dans

un lac d’écume, et brillant au passage de toutes les couleurs de

l’arc-en-ciel. C’était un beau spectacle qu’admirèrent les deux hommes;

mais leur attention fut autrement surexcitée par d’autres objets dont la

vue les remplit d’étonnement.

Au-dessous d’eux s’épanouissait un délicieux vallon de forme ovale,

borné de tous côtés par un précipice qui l’entourait comme un mur. Ils

se trouvaient à son extrémité supérieure et pouvaient le voir par

conséquent dans toute sa longueur. Sur les côtés du précipice des arbres

étaient plantés horizontalement, et quelques-uns touchaient la terre de

leurs cimes; c’étaient des cèdres et des pins. Plus loin s’élevait le

mezcal ou plante de maguey sauvage, dont les feuilles écarlates

contrastaient avec le sombre feuillage des cèdres et des cactus. Sur les

flancs de cette montée, tout était âpre et sombre.

Combien la scène changeait d’aspect lorsqu’on regardait dans les

profondeurs du vallon! Là, tout paraissait doux et souriant. C’étaient

de larges espaces de terrain boisé, où l’épais feuillage des arbres

formait, en s’entrelaçant, comme un tapis qui dérobait le sol; çà et là,

par de rares échappées, luisait le gazon lustré des clairières. Les

feuilles des arbres présentaient des couleurs variées, car l’automne

s’avançait déjà. Le jaune, l’orangé, le pourpre et le marron, toutes les

nuances de vert et de blanc se mêlaient comme les couleurs artistement

fondues d’une tapisserie.

Au centre du vallon, un lac ouvrait son clair miroir dans lequel les

rayons du soleil se reflétaient. De la place élevée d’où les deux

chasseurs dominaient ce paysage, ils n’en pouvaient pas distinguer les

détails.

«Señor, dit José Valdès à son compagnon, on peut marcher le long de

cette avancée de rochers qui fait un mur circulaire à ce grand ravin. Si

nous descendions pour cheminer sur cette avancée, afin de découvrir le

passage qui nous mènerait dans cette oasis? Ce serait un lieu de

campement plus agréable que celui du ruisseau des Cotonniers où nous

nous sommes établis sur l’autre versant de la montagne.

--Et les Indiens? fit le Mudo en désignant le panache de fumée qui

montait toujours dans le ciel bleu.

--Eh bien! en les guettant du haut de ce mur de rochers, nous verrions

combien ils sont et si nous avons à les redouter.»

Les deux chasseurs descendirent du pic, mus d’une curiosité presque

égale. Après avoir marché assez longtemps pour atteindre le bord du

précipice au bas duquel s’enfonçait le vallon, ils se jetèrent à plat

ventre sur le sol afin de distinguer les détails du paysage. Ils étaient

loin de s’attendre au tableau régulier qui se déroula devant eux.

Non loin des rives du lac s’élevait une maison de belle apparence,

flanquée de plusieurs autres constructions. Un grand espace défriché

était divisé en champs, et, dans les prairies environnantes, du bétail

de plusieurs espèces paissait paisiblement.

On apercevait des êtres humains, hommes et femmes, allant et venant

autour de cette sorte de ferme.

«Ce sont des blancs! ce sont des blancs!» s’écria joyeusement José

Valdès, bien qu’à cette distance on ne pût juger par les yeux de la race

à laquelle appartenaient ces individus; mais leurs travaux et le

bien-être dont ils avaient su s’entourer témoignaient d’une industrie

dont la race blanche est seule capable.

«Il faut leur rendre visite, dit le jeune homme transporté de plaisir.

Voyez, señor, j’aperçois tout là-bas une dépression dans le mur de

rochers; c’est de ce côté qu’on doit pouvoir pénétrer dans le vallon.

Ah! voilà une aventure qui vaut mieux que la rencontre d’une antilope ou

d’un bigorne.»

En effet, après une marche de plusieurs milles, les deux hommes

atteignirent le défilé qui les conduisit, par un chemin battu, au bord

du lac et par conséquent au centre du vallon. Ils s’avancèrent, suivant

la clairière du bois, poursuivis par le caquetage des perruches qui

sautillaient sur les arbres.

«Señor, elles parlent, bien qu’en liberté, disait José Valdès à son

compagnon. Je vous jure que celle-ci vient de dire bien distinctement

par deux fois: «Mary, Mary!»

El Mudo haussa les épaules amicalement, et le premier sourire que le

Mexicain eut vu poindre sur ses lèvres épanouit sa sombre physionomie.

Tout à coup, comme pour donner raison à José Valdès, la perruche se mit

à crier:

«Louisa!»

Et tout aussitôt les autres perruches reprirent en chœur:

«Louisa! Mary! Louisa! Louisa!

--C’est singulier!» dit El Mudo en passant sa main sur son front qui se

rida péniblement.

Ils furent bientôt en vue de l’habitation et aperçurent dans le champ

voisin deux grands buffles attachés à une charrue et labourant avec la

docilité d’une paire de bœufs; un nègre les conduisait en chantant.

Sur la porte de la maison étaient assises deux jeunes filles, l’une

blonde, l’autre brune, qui travaillaient à l’aiguille; autour d’elles se

jouaient sans nulle entrave deux grands ours noirs. La fillette brune

avait sous ses pieds, en guise de tabouret, un animal roulé en rond

comme un énorme chat, et dans lequel les survenants reconnurent, à leur

grande surprise, la panthère d’Amérique, le féroce couguar.

«Je rêve, dit José Valdès à son compagnon, ou ceci est une scène de

l’Éden primitif. Est-ce qu’on ne se croirait pas aux temps annoncés par

l’Écriture, où toute la terre doit être en paix et où «le lion se

reposera à côté de l’agneau»?

Il n’en put dire davantage. Les animaux venaient de sentir la présence

d’hommes étrangers; deux gros chiens aboyaient; une dizaine de loups qui

paraissaient vivre en bonne intelligence avec eux donnèrent aussi de la

voix; les deux ours grognèrent, et le couguar lui-même flaira l’air de

ses narines froncées.

Mais une voix mâle qui sortit de l’habitation imposa le silence à ces

gardiens en émoi, et un homme de haute taille parut sur le seuil en

disant aux deux étrangers:

«N’ayez aucune crainte, et soyez les bienvenus, vous qui êtes les

premiers visiteurs depuis dix ans qu’aient reçus les habitants de

l’oasis.»

Au même instant, une femme de trente-cinq à trente-six ans, d’une figure

agréable et douce, vint saluer les voyageurs, pendant que les jeunes

filles, sur son ordre, rentraient pour s’occuper de leur repas.

José Valdès et El Mudo étaient émerveillés; mais, leurs hôtes les

accueillant avec des manières courtoises qui annonçaient une éducation

distinguée, ils n’osèrent pas les accabler de questions. Pourtant El

Mudo paraissait profondément troublé; il regardait les deux jeunes

filles allant et venant dans l’habitation, particulièrement la brune,

dont la physionomie était tout espagnole. Il semblait à la fois désirer

parler et n’osait pas; mais lorsque son hôte lui eut présenté ses deux

fils, deux beaux jeunes gens de vingt-deux et de dix-neuf ans, il lui

dit en tremblant:

«N’êtes-vous pas Robert Rolfe?»

Le chef de la colonie regarda attentivement son visiteur.

«Mac Knight! s’écria-t-il. Est-ce vous, grand Dieu! Par quel miracle

vivant?»

Les deux hommes s’embrassèrent avec effusion. Bientôt Louisa fut entre

les bras de son père qui, à partir de ce moment, ne mérita plus le

surnom de Muet, car il entremêla de cent questions les baisers dont il

couvrait sa fille, si inopinément retrouvée.

«J’ai autant de questions à vous adresser moi-même, lui répondit Robert

Rolfe, puisque tous nous vous avons cru mort; mais l’heure du souper est

arrivée, votre compagnon et vous paraissez très las. Entrez chez nous

partager notre repas; puis nous nous conterons mutuellement tout ce qui

nous est arrivé depuis notre séparation.»

Mac Knight et José Valdès entrèrent dans la case, où ils furent surpris

de trouver un confortable qu’ils n’auraient pas attendu dans cette

solitude. Le couvert était proprement dressé sur une grande table; des

plats fumants contenaient des volailles rôties, une langue de buffle,

des œufs de dinde, tandis que de petites ravières placées aux angles

offraient un assortiment de beurre exquis et de racines comestibles

propres à être mangées crues. Un liquide pourpré étincelait à travers le

cristal de l’unique carafe, accotée de brocs pleins d’eau pure. José

Valdès ne crut pas que ce fût du vin avant d’avoir répondu au toast par

lequel Robert Rolfe voulut fêter la bienvenue de ses visiteurs au moment

de commencer le repas.

D’ailleurs, il n’était pas assez libéré de certaine préoccupation pour

apprécier comme il le méritait ce liquide pétillant qui remplissait sa

tasse d’étain. Un des jeunes ours et le couguar se tenaient près de sa

chaise, et le formidable ronron que laissait échapper ce dernier fauve

lui était particulièrement suspect. Néanmoins, le jeune chasseur

s’efforçait de faire bonne contenance, lorsque Mary dit en souriant:

«Ces bonnes bêtes sont vraiment importunes. Ici, Martin. Venez, César.

Il faut être polis, mes chers amis, et ne pas ennuyer de soi les

étrangers.»

Obéissants à cette douce voix, l’ours et le couguar suivirent la jeune

fille, qui, tout en caressant leur rude pelage, les conduisit jusqu’à la

porte de l’habitation. Le tableau que présentaient ces deux fauves

domptés par cette blonde fille était si étrange que José Valdès ne

songea plus qu’il mourait de faim en le considérant, et il ne put se

résoudre à commencer son repas que lorsque Mary fut revenue s’asseoir

non loin de lui; encore s’oublia-t-il souvent à contempler avec

admiration cette charmante jeune fille, qui dirigeait de sa douce parole

les carnassiers les plus terribles des forêts américaines.

Après le thé de sassafras, sucré avec du sucre d’érable, Mac Knight fit

le récit de son aventure.

«Quand je vous eus laissé, dit-il à Robert Rolfe, à l’endroit où vous

raccommodiez votre chariot brisé, je pris le galop et rejoignis la

caravane, qui marcha jusqu’à la nuit et s’arrêta dans ce camp de lugubre

mémoire. On alluma des feux; la nuit vint, et votre wagon ne paraissait

pas. Je devins inquiet de vous. Je laissai ma femme et ma fille aussitôt

après le souper, et je gravis une hauteur voisine qui se trouvait

dominer la route que vous deviez suivre; mais l’obscurité m’empêcha de

rien distinguer. J’étais là depuis quelque temps, lorsque des clameurs

prolongées retentirent à mes oreilles. Reconnaissant le cri de guerre

des farouches Arapahoes, je retournai en courant vers le campement, où

je tombai dans une scène de carnage. Je n’avais pour arme qu’un grand

couteau dont je me servis en me jetant dans la mêlée; mais mes

compagnons étaient déjà presque tous morts quand j’arrivai. Moi-même je

fus bientôt blessé à la cuisse par la lance d’un Indien que j’étendis

mort à mes pieds.

«Pendant le pillage qui suivit, je me traînai autour des chariots,

appelant ma femme et Louisa; comme je ne les aperçus nulle part, je

pensai qu’elles étaient mortes ou qu’elles avaient fui. M’attachant à

cette dernière espérance, je m’enfonçai dans les buissons et m’éloignai

du théâtre de la lutte, afin de n’y pas recevoir le coup de grâce. Je

n’avais pas fait trois cents pas que je tombai épuisé par la perte de

mon sang et la douleur de ma blessure. Je me trouvais près d’un amas de

rochers au fond desquels s’ouvrait une sorte de grotte. J’eus bien juste

le temps d’atteindre ce refuge; à peine étendu sur le sable qui le

jonchait, je perdis connaissance.

«Quand je repris mes sens, le jour éclairait ma retraite. J’étais

faible, incapable de remuer; mais le sang ne coulait plus de ma

blessure, et je la bandai avec mon mouchoir et un lambeau de ma chemise.

Je me traînai ensuite comme je pus à l’ouverture de la grotte, et je

crus entendre les voix des Indiens venant de la direction du camp. Tout

à coup une explosion formidable ébranla les rochers; c’était évidemment

une des bombes qui éclatait.

«J’entendis des cris d’effroi, puis le galop précipité de plusieurs

chevaux; après quoi tout devint silencieux. Je pensai que les Indiens

quittaient la place, et je ne me trompais pas.

«Quand il fit tout à fait nuit, j’essayai de me traîner dehors; mais je

ne pus y réussir; je souffrais beaucoup, et j’entendis hurler les loups

jusqu’au lever du soleil. Ce furent de terribles heures!

«Enfin, à la pointe du jour, altéré par la fièvre, l’insomnie et le

besoin de prendre quelque nourriture, j’aperçus à l’entrée de mon

repaire une espèce de pin que l’on appelle pignon, et dont les fruits

sont comestibles; puis les fleurs blanches de l’arbre à oseille, le beau

_Lyonia_, dont les feuilles aqueuses pouvaient me désaltérer. Je me

traînai avec peine sous le pin à pignon, je mâchai quelques feuilles de

lyonia; puis, épuisé par cet effort, je m’endormis.

«Quand je me réveillai, ma fièvre s’était dissipée; le lyonia est un

puissant fébrifuge. Je fis un paquet de feuilles, je me chargeai de

pignons et retournai dans ma grotte, afin de n’être pas obligé de sortir

avant d’être plus dispos; le moindre mouvement me faisait souffrir le

martyre.

«Je vécus ainsi quatre jours et quatre nuits, visité par les loups, qui

semblaient compter les heures de mon agonie, mais que mon grand couteau

tenait en respect. Au bout de ce temps, je fus assez fort pour marcher,

soutenu par une forte branche en guise de canne. Je m’acheminai vers le

campement, au milieu duquel je trouvai la butte de gazon sous laquelle

vous aviez enseveli nos malheureux camarades. Je doutai d’autant moins

que ma pauvre femme ne fût du nombre, que je retrouvai intacte sous la

croix que vous aviez plantée au faîte de ce mausolée l’inscription

tracée sur le bois:

«Que Dieu reçoive dans sa miséricorde tous nos malheureux compagnons de

voyage massacrés en ce lieu par les Indiens!»

«Je pleurai bien longtemps près de cette butte de terre qui contenait

tout ce que j’aimais au monde, et peu s’en fallut que mon désespoir me

conduisît moi-même à la mort; mais Dieu ayant voulu que je survécusse,

je n’avais pas le droit de m’abandonner. Après plusieurs jours passés à

pleurer ma femme et ma fille, je raisonnai ma situation. Je compris que

vous étiez arrivés après la catastrophe au campement, puisque vous aviez

rendu les honneurs funèbres aux morts et que vous aviez ensuite

poursuivi votre route. Je tentai de vous rejoindre, mais à l’entrée de

la plaine de sable vos traces étaient effacées; puis, faible, boiteux

comme je l’étais encore, je n’aurais pu y parvenir.

«Je passai donc près d’un mois dans le campement, dormant dans un des

chariots à demi brisés, vivant des provisions abandonnées par les

Indiens au moment de l’explosion. J’allais me décider à faire à pied les

cent soixante kilomètres qui me séparaient de la frontière du

Nouveau-Mexique, lorsque j’aperçus une mule errant aux environs du camp.

C’était évidemment une des bêtes de somme de la caravane qui, emmenée

par les Indiens, avait réussi à s’évader et revenait sur sa première

piste après avoir erré plusieurs semaines. Craignant qu’elle ne

s’effarouchât, si je l’appelais, je me plaçai en embuscade et la pris à

l’aide d’un lazzo mexicain que j’avais trouvé dans un des chariots. En

peu de jours je l’eus dressée de nouveau; puis, n’emportant pour toute

provision qu’un peu de tasajo et un sac de pignons rôtis, je me lançai

avec ma monture dans le grand désert. Au bout d’une semaine j’arrivais à

Santa-Fé, où je pus parfaire ma convalescence. De là, je retournai sans

encombre à ma mine de Los Mimbres. Je ne vous ferai pas le détail du

reste de mon histoire. C’est celle d’un homme désespéré d’avoir perdu

tout ce qui l’attachait à la vie... Et maintenant je suis récompensé

d’en avoir porté le fardeau, puisque Dieu me réservait un bonheur

inattendu, ajouta Mac Knight en pressant Louisa dans ses bras. Me

direz-vous, mon cher Robert, comment vous avez sauvé mon enfant?

--Et comment vous avez créé cet Éden?» dit José Valdès en s’inclinant

devant leur hôte.

Quand le long récit de Robert Rolfe eut déroulé devant ses auditeurs

l’histoire de ces dix ans passés dans la solitude de l’oasis, Mme Rolfe

conclut ainsi:

«C’est Dieu qui vous a conduits vers nous, monsieur Mac Knight; l’année

prochaine vous ne nous y auriez plus trouvés. Nous comptons partir au

printemps pour ramener nos enfants dans le monde civilisé.

--Quoi! madame, quitterez-vous sans regrets ce beau domaine? dit José

Valdès avec chaleur. Il me semble que, si je l’habitais huit jours, je

n’en voudrais jamais sortir.

--Eh bien! monsieur, reprit Robert Rolfe, si M. Mac Knight et vous

consentez à rester nos hôtes tout cet hiver, nous pourrions partir

ensemble au printemps. Vous jouirez ainsi pendant toute une saison des

plaisirs de la vie champêtre.»

Cette proposition fut agréée dans une si large mesure que Mac Knight,

José Valdès et leur hôte allèrent le lendemain jusqu’au campement des

Cocotiers inviter toute la caravane à venir visiter l’oasis; mais les

marchands des Prairies se bornèrent à accepter du gibier, des provisions

fraîches; ils tenaient à poursuivre leur voyage. Seul José Valdès fut

retenu à l’oasis par un attrait qu’il ne s’expliquait qu’à demi. Pour

tous ces gens heureux l’hiver passa très vite. Quand le printemps fut

venu, le chef de la colonie ensemença ses champs, qui ne devaient être

récoltés que par les oiseaux du ciel, ouvrit à ses troupeaux les portes

des parcs, et dit un adieu mêlé de larmes à l’habitation du désert.

Les Robinsons de terre ferme · 第 51 / 53 题