«Mais, papa, dit la voix claire de Mary, on va très bien sur l’eau dans
un petit bateau, et le bateau nous mènerait jusqu’au chemin tournant.»
M. Rolfe saisit la petite fille dans ses bras et l’embrassa sur les deux
joues.
«La sagesse parle par la bouche des petits enfants, dit-il; Cudjo,
Franck, Henri, vite à l’œuvre! Il s’agit de construire un radeau. Du
courage, et nous sommes sauvés.»
Cudjo saisit la hache, pendant que Mme Rolfe courait au wagon y
rassembler toutes les cordes disponibles et y adjoindre la peau de
l’élan, qu’elle se mit à couper en longues lanières.
Justement un grand nombre de troncs d’arbres longs et minces se
trouvaient au bord de la clairière; c’était le bois du beau
_liriodendron_ ou tulipier, dont les Indiens font leurs canots. Ce bois
est tendre et très léger, car il ne pèse guère plus de vingt-six livres
le pied cube. M. Rolfe se mit à couper des madriers pendant que Cudjo
assemblait les troncs d’arbres; puis, au moyen des cordes et des pièces
transversales, ils les attachèrent solidement. Le radeau achevé, l’on y
plaça la grande caisse contenant la viande séchée, ainsi que les
couvertures et les objets indispensables à ce nouveau voyage. L’entrain
que nécessitait ce travail avait si bien ramené la gaieté, que Franck
amusa tout le monde par cette saillie:
«Parmi toutes nos provisions, nous pouvons négliger les barillets à eau;
cette fois, nous n’avons pas peur de mourir de soif.»
La construction du radeau prit environ deux heures; pendant tout ce
temps, l’on fut si affairé que personne ne songea à surveiller les
progrès de l’inondation. Toutes les dispositions prises, M. Rolfe
retourna au bord de l’eau, où il avait planté une perche pour juger de
la crue; le flot battait encore cet étiage sans l’avoir dépassé; il cria
cette bonne nouvelle à ses compagnons, qui s’empressèrent de le
rejoindre pour s’assurer eux-mêmes de ce fait inespéré. Pendant une
demi-heure, tous se tinrent debout sur la rive du nouveau lac, et ils
furent enfin convaincus que ses eaux restaient stationnaires.
«Elles ont, dit M. Rolfe, sans doute atteint le sommet de la digue, et
elles coulent par-dessus.
--Oh! maître, s’écria Cudjo, quel malheur d’avoir fait pour rien un si
beau radeau!»
Il était fort tard, ou pour mieux dire bien matin; Mme Rolfe alla
reprendre avec les enfants, dans le chariot, sa place accoutumée.
N’osant pas se fier aux caprices de l’eau, M. Rolfe voulut veiller
jusqu’au jour avec le nègre, dans la crainte d’une nouvelle crue qui
aurait pu survenir dans leur sommeil.
Quand le soleil se leva, l’inondation mystérieuse était encore dans
toute sa hauteur; M. Rolfe résolut de se frayer un chemin dans les bois,
afin de se rendre compte des causes de ce phénomène.
Il partit seul, laissant la garde du camp à Cudjo; il prit son fusil et
une hache pour s’ouvrir un chemin à travers les broussailles.
Il se dirigea dans les bois du côté du sud-est. Son intention était de
gagner le bord de l’eau un peu au-dessous de cet endroit, puis de suivre
son cours. Après s’être frayé un chemin dans les fourrés et avoir marché
environ deux kilomètres, il arriva tout d’un coup sur les bords du
ruisseau.
Quel fut son étonnement! Non seulement son volume n’avait pas augmenté,
mais encore le filet liquide était plus grêle dans son large lit.
Seulement l’eau était trouble, et son courant entraînait des feuilles
vertes et des tiges fraîchement cassées.
Il retourna en amont, pensant que la digue devait se trouver de ce côté,
mais il ne pouvait plus s’imaginer qu’un accident naturel eût arrêté le
cours du ruisseau. La chute de quelques arbres n’aurait pu produire un
semblable effet; nulle élévation de terrain aboutissant au ruisseau
n’avait pu s’écrouler dans son lit.
Ces considérations portèrent M. Rolfe à supposer que la main de l’homme
n’était pas étrangère à ce phénomène; cette idée, qui le décourageait
déjà de résider dans l’oasis, le porta à chercher des empreintes de pas
humains sur le gazon qui bordait le petit cours d’eau, mais en vain; il
ne put y distinguer nettement que de nombreuses traces d’animaux.
Enfin, tout en avançant avec précaution, de peur de rencontrer des
Indiens, c’est-à-dire des ennemis, il atteignit un coude du ruisseau où
il se souvint que le canal allait en se rétrécissant et coulait entre
deux rives d’une hauteur assez considérable. M. Rolfe se rappelait ce
détail topographique, parce qu’en pénétrant dans la vallée on avait été
obligé, à cet endroit, de traîner le chariot hors du lit de la rivière
et de lui frayer un passage à travers les bois adjacents. Là,
évidemment, devait se trouver l’obstacle qui avait si mystérieusement
intercepté le courant.
Pour gagner ce coude, M. Rolfe grimpa sur le bord escarpé, et se
glissant en silence sous les broussailles, il regarda à travers les
branches. Un spectacle singulier frappa ses yeux.
Comme il l’avait justement supposé, le courant était barré à l’endroit
où le canal se rétrécissait. Cette construction n’était pas l’œuvre du
hasard. Un grand arbre avait été abattu en travers du ruisseau; sa
partie coupée n’était pas entièrement détachée du tronc, elle y tenait
encore par des fibres nombreuses. Sur l’autre rive, les branches étaient
enterrées sous un tas de pierres emmortaisées de vase qui les fixait au
sol. De longs pieux étaient appuyés contre cet arbre et formaient une
espèce de claie retenue à sa base par une rangée de pierres.
Derrière cette claie s’élevait une autre rangée de pieux, et des
branches, mises en travers étaient empilées et reliées ensemble par des
couches de pierres et de vase, de sorte que cette construction formait
un mur de six pieds environ d’épaisseur, large au sommet et descendant
obliquement vers le niveau de l’eau.
D’un côté le mur se dressait en ligne perpendiculaire; le sommet en
était couvert de vase, et deux écluses étroites, pratiquées dans son
épaisseur, donnaient passage à l’eau, qui ne pouvait ainsi jamais
atteindre le parapet.
Ce barrage était aussi ingénieusement conçu que s’il eût été fait de
main d’homme. Il n’en était rien cependant; les constructeurs étaient
sous les yeux de M. Rolfe et semblaient se reposer de leurs travaux. Il
voyait, en effet, une centaine de castors tapis sur la terre et le long
du parapet de la nouvelle digue.
De couleur brune ou marron foncé, ils eussent ressemblé à des rats
gigantesques, n’eût été leur queue en raquette, recouverte comme en peau
de chagrin, et qui leur sert de truelle à maçonner; ils avaient le dos
voûté, le corps arrondi comme tous les rongeurs, et leurs incisives en
saillie se croisaient en dehors de leurs bouches fermées. Une touffe de
poils hérissés croissait de chaque côté de leur nez, comme une moustache
de chat, sur leur pelage long et lisse.
Plus grands que les loutres, mais moins allongés, ces animaux étaient en
même temps plus gros et plus lourds.
Bien que M. Rolfe n’eût jamais vu de castors, il connaissait trop bien
les caractères généraux de leur forme et leur industrie tant vantée,
pour hésiter à reconnaître dans ceux-ci les ingénieurs qui avaient
construit le nouveau barrage.
Le mystère de l’inquiétante inondation était désormais expliqué.
Ces animaux avaient dû émigrer nouvellement dans la vallée, et ils
avaient établi pour leur utilité particulière cette digue qui avait jeté
dans un si grand émoi les hôtes anciens et nouveaux de l’oasis.
Après avoir fait cette découverte rassurante, M. Rolfe se prit à
observer les mouvements de cette colonie de castors. Le parapet semblait
terminé, mais ce n’était pas pour cette raison que ces pionniers habiles
n’y travaillaient plus.
Les castors n’exécutent guère leurs travaux que de nuit; il est rare
qu’on les aperçoive au soleil levé dans les contrées où les chasseurs
les poursuivent.
La sécurité avec laquelle ceux-ci se montraient prouvait jusqu’à
l’évidence qu’ils n’avaient jamais été attaqués par l’homme.
Sans doute ils n’avaient pas construit en une seule nuit la digue tout
entière, mais la partie la plus élevée qui avait produit la soudaine
inondation. Comme la clairière où était campée la famille Rolfe était
presque de niveau avec le cours d’eau, et que le barrage se trouvait en
amont, un petit obstacle au courant, on le comprenait maintenant, avait
suffi pour inonder un vaste espace de terrain.
Les castors semblaient se reposer des fatigues de la nuit précédente;
quelques-uns étaient couchés sur le barrage, rongeant les feuilles et
les tiges qui sortaient du mortier, battu; d’autres se baignaient en se
jouant dans l’eau; quelques autres enfin, accroupis sur des troncs
d’arbres au bord de la digue, battaient l’eau de temps en temps avec
leurs lourdes queues, comme des blanchisseuses lavant leur linge.
C’était un spectacle curieux que celui de cette tribu de castors, et M.
Rolfe eut grand plaisir à le contempler pendant un assez long temps.
Enfin, il se décida à reprendre d’un cœur allégé et d’un pas alerte la
route du camp de la clairière.