Ce soir-là, Robert Rolfe réservait encore la question d’avenir; il ne
pouvait se résoudre à s’établir dans l’oasis pour le reste de ses jours
sans aucun espoir d’améliorer le sort de sa jeune famille. Quelle que
fût l’industrie dont on se promettait d’user, il n’était pas possible
d’en attendre autre chose que les moyens de satisfaire aux nécessités de
l’existence. On n’avait nul débouché pour écouler le superflu des
récoltes probables, lors même que toute la vallée serait mise en état de
rapport. Il était donc impossible d’acquérir des réserves qui
permettraient plus tard de revenir avec des ressources monnayables dans
la société civilisée, et, malgré tout, ce dernier vœu demeurait dans
l’esprit du père de famille.
Plus facile à contenter, Mme Rolfe partait de ce principe que le bonheur
ne dépend pas de la possession des richesses; elle en arguait qu’il
était inutile de songer à quitter ces lieux de longtemps et par
conséquent d’amasser des moyens de pécule.
C’était peut-être là de la philosophie naturelle; mais les exigences de
la vie civilisée imposent la prévoyance à tout être raisonnable, et
Robert Rolfe persistait à dire:
«Si nous trouvions ici un seul objet qui nous permît d’exercer quelque
industrie, de sorte que notre temps ne fût pas perdu et que notre retour
dans le monde se trouvât pour ainsi dire préparé, nous serions
parfaitement heureux dans cette oasis.
--Qui sait? répliqua la confiante Ellen. Nous trouverons peut-être mieux
ici à créer cette réserve qui vous tient tant au cœur que dans ces mines
de Los Mimbres. Quelles chances désormais aurions-nous là plutôt qu’ici?
Nous ne possédons rien au monde; il nous faut commencer la vie avec
rien, à la lettre. Ici, nous avons la nourriture assurée et la terre,
une terre que nous pouvons dire notre propriété. Un vrai domaine de lord
anglais, mon cher Robert. A Los Mimbres, nous ne trouverions pas tout
d’abord ces deux avantages. Et qui sait si nous ne ferons pas fortune
dans ce désert?»
Cette dernière assertion fit rire Robert Rolfe, et ce mouvement de
gaieté termina le petit conseil de famille qui s’était tenu très tard,
car il était alors près de minuit. La lune se levait au-dessus des
collines de l’est; on allait monter dans le chariot pour dormir, lorsque
Mme Rolfe se prit à regarder le paysage, qui était enchanteur à cette
heure de repos universel.
Tout à coup elle dit à son mari:
«Mes yeux me trompent, ou le ruisseau a singulièrement grossi depuis ce
matin: il ne formait qu’un petit filet tout au bas de la clairière, et
je crois voir une petite nappe d’eau devant moi. Ce ne peut être un
effet de brouillard nocturne par ce temps clair.»
Ce n’était pas une illusion; l’eau s’étalait sur un espace de trois ou
quatre cents pas, envahissant le bas de la clairière; la lune, élevée
au-dessus de la colline, se réfléchissait sur sa surface calme
transparente.
Craignant de se fier au seul témoignage de leurs yeux, M. et Mme Rolfe,
suivis de Cudjo, descendirent vers l’ancien lit du ruisseau, et en
quelques minutes ils avaient atteint le bord d’un grand lac dont ils ne
purent s’expliquer la formation subite.
Leur étonnement de ce phénomène se changea en consternation lorsqu’ils
s’aperçurent que l’eau continuait à monter; elle s’élevait avec lenteur
le long de la pente douce de la clairière comme le flux d’une marée.
«C’est sans doute la crue de la rivière, dit Mme Rolfe, qui a déversé
son trop-plein dans le lit de notre petit cours d’eau; mais il n’y a pas
eu de pluie depuis quelques jours ni d’assez fortes chaleurs pour causer
la fonte des neiges de la montagne. Cette crue est bien
incompréhensible.
--Nous n’avons entendu aucun bruit insolite dans la journée, répondit
son mari; sans cela je croirais qu’une convulsion terrible, la chute du
précipice peut-être, a obstrué la partie basse de notre vallée et fermé
la grande fissure par laquelle s’écoulait notre ruisseau. Mais la cause
de ce phénomène, que je ne puis comprendre, est peut-être cachée dans
les profondeurs de la montagne. Quoi qu’il en soit, notre terrain est
tellement en contrebas, même des plaines environnantes, que, si la crue
continue, l’oasis sera engloutie sous les eaux jusqu’au sommet des
arbres avant qu’il soit vingt-quatre heures. Ce n’est plus qu’une
question de temps!»
Sous l’impression de cette terreur, M. et Mme Rolfe remontèrent vers le
camp, résolus à quitter au plus vite la vallée, si faire se pouvait.
Cudjo alla chercher le cheval, Mme Rolfe réveilla les enfants et les fit
descendre du chariot, pendant que son mari, Franck et Henri,
réunissaient quelques objets indispensables pour les emporter.
Tout à coup Cudjo s’approcha en tremblant de son maître, et, le prenant
à part pour n’être entendu que par lui, il lui dit cette simple phrase,
dont le sens était désespérant:
«Maître, souvenez-vous que pour arriver jusqu’ici nous avons dû
traverser le ruisseau.»
Le chemin qui descendait dans l’oasis était donc coupé par l’inondation;
il n’existait point d’autre issue. S’en frayer une nouvelle à travers
l’épaisseur des bois eût exigé un travail de plusieurs jours;
d’ailleurs, la partie basse de la vallée devait être pleine d’eau, et
nulle retraite n’était possible de ce côté.
On était prêt à se mettre en route lorsque Cudjo avait rappelé à son
maître ces nouvelles difficultés de la situation; chacun tenait un
paquet à la main; cette tentative ayant été démontrée inutile, tous
jetèrent à terre les fardeaux dont ils étaient chargés, M. Rolfe ayant
dû communiquer à toute la famille l’objection malheureusement
irréfutable de Cudjo.
Ce phénomène subit inquiétait cependant jusqu’aux hôtes sylvestres de la
vallée; les loups hurlaient, chassés de leur repaire par l’envahissement
des eaux; les oiseaux, troublés dans leur sommeil, s’agitaient
bruyamment sur les arbres; au clair de la lune, on pouvait voir les
daims et d’autres animaux sauvages traverser la clairière d’un pas
effaré.
«Pauvres bêtes! dit Cudjo, elles vont se laisser périr; elles n’ont pas
l’esprit des hommes. Nous monterons aux arbres, nous autres.
--Ah! cet expédient nous sauvera jusqu’au moment où l’eau...»