«Tiens le cheval, dit-il au nègre, je vais essayer d’approcher d’assez
près pour le tuer avec mes pistolets.»
Il se traîna sur les genoux et sur les mains aussi bas que possible pour
éviter de donner l’alarme à l’animal; enfin, craignant de voir le buffle
prendre le large, s’il s’approchait trop près de lui et croyant le tenir
à portée, M. Rolfe allait faire feu, lorsque Pompo, le cheval, fit
entendre un hennissement auquel l’autre animal répondit en beuglant.
C’était le dernier bœuf, que la fraîcheur du soir avait ranimé et que
son instinct conduisait du côté de la montagne, par où ses maîtres s’en
étaient allés.
M. Rolfe et Cudjo firent autant de fête au pauvre animal que Pompo lui
en faisait dans son langage. Les deux bêtes se flairaient des naseaux,
et Pompo dit tout bas peut-être quelque chose du frais herbage qu’il
venait de quitter, car le bœuf se mit à battre ses flancs de sa longue
queue et à piétiner d’impatience.
«Il pourra faire le chemin, dit joyeusement Cudjo à son maître. Oh!
comme maîtresse sera contente, si elle nous voit revenir avec le
chariot, rapportant les ustensiles, et tout enfin!
--Oui, mais il faut faire boire ce pauvre animal, nos gourdes sont bien
pleines, quel dommage que leur embouchure soit trop étroite!
--Il y a le grand baquet dans le wagon, reprit Cudjo en flattant le bœuf
de la main. Attends, attends, pauvre bête, toi aussi tu boiras tout à
l’heure.»
Au lieu de laisser le bœuf attaché au saule où l’on avait d’abord
assujetti ses rênes, afin de le reprendre au retour, on le conduisit en
effet auprès du chariot, d’où l’arrivée des deux hommes éloigna quelques
loups qui rôdaient à l’entour.
C’était sans doute leur vue et leur odeur caractéristique qui avaient
donné à l’animal assez d’énergie pour pousser en avant.
Cudjo versa dans le baquet le contenu des deux gourdes qu’il présenta au
bœuf; celui-ci but jusqu’à la dernière goutte, léchant les parois du
vase jusqu’à le dessécher complètement; ensuite les deux bêtes furent
attelées et s’acheminèrent, d’un pas ragaillardi, vers la montagne.
Le feu du campement brillait comme un phare au pied des hauteurs, et
l’on n’était guère qu’à un kilomètre du but de retour, quand un coup de
feu vint jeter l’alarme dans le cœur du père de famille. Qu’était-il
survenu? Mme Rolfe et ses enfants avaient-ils été attaqués par les
Indiens ou par quelque bête féroce de ces solitudes?
Robert Rolfe se précipita en avant, laissant derrière lui à Cudjo la
charge de garder le wagon. Il prit ses pistolets en main et les arma
tout en courant; son émotion était telle que la respiration lui manqua
plusieurs fois, et qu’il fut obligé de s’arrêter à deux ou trois pauses,
pendant lesquelles il n’entendit pas un seul bruit venant du campement.
Quelle pouvait être la cause de ce lugubre silence? Les flèches des
Indiens, silencieuses dans leurs mortels effets, avaient-elles pu
frapper en même temps tous les membres de la famille? Comment se
faisait-il que les chiens n’aboyassent pas?
Enfin Robert Rolfe arriva haletant près du feu! Quelle fut sa surprise?
Sa femme était assise paisiblement, tenant sur ses genoux la petite
Louisa endormie; Mary jouait par terre à ses pieds. Seuls, Franck et
Henri manquaient à ce tableau sylvestre.
«Les enfants! s’écria Robert Rolfe. Pourquoi ce coup de carabine? Où
sont-ils?
--Vous voilà effrayé, mon cher Robert, répondit-elle; c’est ce que je
craignais; mais je n’ai pas eu le temps de prévenir cet accident. Henri
a tiré sur un animal qui est venu rôder près de nous et dont je ne
connais pas l’espèce. Mais je crois qu’il l’a blessé; les chiens se sont
élancés, et je n’ai pu refuser à ces chers garçons le plaisir de suivre
leur chasse. Ils ne peuvent être loin. C’est de ce côté qu’ils se sont
enfoncés dans le taillis.»
Robert Rolfe y courut; à une centaine de pas environ, il atteignit ses
deux fils agenouillés auprès d’une bête morte à laquelle les chiens
aboyaient, car ils venaient seulement de la découvrir.
Henri n’était pas peu fier du premier gibier qu’il avait tué, et,
certes, sa fierté n’était pas sans cause; en effet, lorsque l’animal eût
été traîné à la flamme du foyer, M. Rolfe reconnut immédiatement
l’antilope aux cornes fourchues, la seule espèce qui se rencontre dans
l’Amérique du Nord.
C’était une bête de la taille d’un veau, mais d’une forme plus élégante;
son corps était rouge pâle, le poitrail et le ventre blanchâtres.
Après s’être enquis, avec moins d’émotion qu’auparavant, des détails de
cette prise, provoquée par l’apparition de deux yeux luisant à quelques
pas du feu, et entre lesquels Henri avait tiré croyant tuer quelque
loup, M. Rolfe songea avec satisfaction que la sécurité de plusieurs
jours allait être assurée par cette chasse fortuite, et qu’à cette bonne
chance allait s’ajouter la surprise de voir arriver le chariot chargé de
tous ses ustensiles.
«Où est donc Cudjo? demanda juste à ce moment Mme Rolfe. Il n’a pu
courir aussi vite que vous parce qu’il était chargé de toutes les
couvertures. Écoutez-moi, mes fils, vous devriez faire quelques pas en
avant pour aider le pauvre garçon et le rassurer sur votre compte.»
Mais tout à coup l’on entendit le grincement des roues, et la grande
banne de toile fut éclairée au loin par la réflexion du feu.
«Quoi! le chariot! s’écria Mme Rolfe. Comment est-ce possible?»
Alors la voix de Cudjo fit entendre un joyeux «holà!» et, un moment
après, le cheval et le bœuf, fraternellement attelés, arrivaient aussi
légèrement que si leur charge eût été une simple bagatelle.
Mme Rolfe prépara des lits dans le wagon, et, lorsque M. Rolfe et Cudjo
eurent écorché l’antilope toute chaude et suspendu la viande à des
branches de saule, il ne fut plus question que de prendre un repos bien
gagné après cette journée de fatigues et d’émotions.
«Avant de nous endormir, dit Mme Rolfe, remercions tous Dieu qui nous a
tirés de tant de dangers.»
Et chacun s’associa de bon cœur à la prière que la bonne mère prononça à
haute voix.