Dès que leur soif fut apaisée, les voyageurs sentirent se réveiller en
eux les aiguillons de la faim. Ils n’avaient pas mangé de toute la
journée, et comme ils ne possédaient qu’une provision de viande salée,
M. Rolfe proposa de faire un feu auprès du ruisseau et d’y mettre cuire
cette viande, afin d’en faire une sorte de pot-au-feu qui donnerait du
bouillon à Louisa.
Pendant que les enfants applaudissaient à ce projet, leur père observait
le paysage dans lequel on se trouvait, afin de juger quelles ressources
il pouvait offrir au point de vue de la vie matérielle, et il se disait
avec inquiétude que, si sa famille n’était plus exposée à mourir de
soif, elle serait destinée assurément à mourir de faim, quand ses
maigres ressources seraient épuisées.
En effet, les flancs de la montagne étaient arides, escarpés; quelques
cèdres rabougris s’élevaient seuls çà et là. Quoique agréables à voir
après l’affreuse stérilité du désert, la verdure et les saules qui
bordaient le ruisseau n’offraient aucune plante comestible; mais le père
de famille garda pour lui ces réflexions décourageantes, et, voyant que
sa femme envoyait Frank et Henri recueillir des brindilles de saule pour
allumer le feu, il dit:
«Il faut du bois plus sérieux pour faire bouillir une marmite;
j’aperçois à mi-côte quelques pins qui nous procureront un meilleur
combustible. Cudjo, prends ta hache et viens avec moi.»
Ils marchèrent environ trois cents pas jusqu’à un petit terre-plein
serré par les roches d’où tombait le ruisseau. Lorsqu’ils furent arrivés
près de ces arbres, ils s’aperçurent que ce qu’ils avaient pris pour des
pins était d’une autre essence. Le tronc et les branches étaient armés
de longues épines assez semblables à celles du porc-épic; les feuilles,
d’un ton clair, étaient lustrées; mais ce que ces arbres offraient de
plus singulier, c’étaient de longues cosses, d’un rouge foncé, qui
pendaient en grand nombre à toutes les branches. A la couleur près,
elles ressemblaient exactement à de grandes cosses de fèves toutes
pleines; quelques-unes ne mesuraient pas moins de douze pouces de long.
M. Rolfe se réjouit en constatant qu’il avait trouvé mieux qu’il
n’espérait, car il reconnut cet arbre pour en avoir appris les bienfaits
dans des traités de botanique et dans des relations de voyages. C’était
le _honey-locust_ (miel de sauterelle), l’acacia épineux, le carob de
l’est, le fameux _algarobo_ des Espagnols, le caroubier d’Algérie.
L’Écriture Sainte fait mention de cet arbre à l’endroit où il est dit
que saint Jean-Baptiste, dans le désert, se soutenait en «mangeant des
sauterelles et du miel sauvage». Aussi le nomme-t-on pain de saint Jean.
Cudjo en connaissait également la valeur; au moment où ses yeux se
fixèrent sur ces longues cosses pendantes, il s’écria d’un air ravi:
«Maître, maître Rolfe, quel bonheur! les enfants auront des fèves et du
miel pour souper.
--Et nous aussi, dit son maître gaiement, puisqu’il y a là une vraie
récolte à faire; mais je ne veux pas imiter les sauvages en coupant au
pied ces arbres qui nous donnent déjà leurs fruits. Pendant que je vais
faire une ample cueillette, monte plus haut dans les rochers et coupe
les jeunes pins que tu vois d’ici.»
Cudjo avait obéi à son maître et déjà sa hache avait fonctionné, lorsque
Robert Rolfe entendit le nègre l’appeler à grands cris joyeux.
«Maître, un gibier... je ne sais pas quoi, venez vite.»
Rolfe s’élança, sauta de rocher en rocher, et, parvenu sur la
plate-forme où travaillait Cudjo, il l’aperçut penché sur une crevasse
d’où sortait un objet assez semblable à la queue d’un cochon.
«Quel est donc cet animal? demanda-t-il au nègre.
--Jamais vu cette vermine en Virginie.
--Tâche de le tirer par la queue et de l’arracher de son trou.
--Ah! bon, il ne veut pas, lui. Cudjo a déjà essayé. Vous allez voir,
maître.»
Et comme preuve, le nègre se mit à tirer de toutes ses forces sans aucun
résultat.
L’as-tu vu quand il s’est fourré dans cette cachette? lui demanda Robert
Rolfe.
--Oh! bien sûr, puisque c’est moi qui lui ai fait peur; il a sauté, il a
couru; il s’est terré. Oh! ce doit être bon gibier. Il ressemble à un
petit cochon de lait. C’est comme une tortue de Virginie.
--C’est sans doute un _armadillo_», répondit M. Rolfe, qui fit à Cudjo
la description de cet animal, accompagnée à chaque détail d’un _oui_
enthousiaste du nègre.
La bête que Cudjo avait effrayée était un de ces curieux animaux qui
sont connus au Mexique et dans l’Amérique du Sud sous le nom
d’armadillos. Cette qualification procède du mot espagnol _armado_ qui
veut dire armé, et elle est justifiée, car leur corps est couvert d’une
écaille très dure, divisée en six bandes régulières et semblable aux
cottes de mailles portées par les guerriers du moyen âge. Ils ont même
sur la tête une sorte de casque attaché par une jointure aux autres
pièces de l’armure, ce qui rend cette analogie plus frappante.
Ce sont des bêtes inoffensives qui se nourrissent d’herbe et de gazon;
bien qu’ils manquent un peu d’agilité, ils sont beaucoup plus lestes
dans leur marche que les tortues, et ils courent plus vite qu’on ne le
supposerait, à voir leur lourde carapace; c’est qu’elle n’est pas d’une
seule pièce, mais composée d’une foule de segments qui se prêtent aux
moindres mouvements de leur corps et qui sont rattachés entre eux par
une peau flexible, quoique forte.
Lorsqu’on les surprend, ils se replient quelquefois sur eux-mêmes en
forme de boule; alors, s’ils se trouvent au bord d’un précipice, ils se
laissent rouler du haut en bas pour échapper à leur ennemi. Le plus
souvent, ils gagnent quelque trou dans les rochers voisins, et tel était
l’expédient auquel avait eu recours celui qu’avait trouvé Cudjo. Quand
ils ont réussi à dissimuler leur tête, ils ont la persuasion naïve
qu’ils sont sauvés et qu’on ne peut les prendre; néanmoins, l’armadillo
que le nègre tirait toujours se serait sans doute enfoncé avant dans le
trou qui l’abritait, si cette crevasse avait été plus profonde, car les
pesées que Cudjo pratiquait sur son appendice caudal devaient lui être
fort désagréables.
«Il faudrait, dit Cudjo après bien des efforts, il faudrait un attelage
de bœufs pour le tirer de là, et encore!...»
C’est que l’armadillo avait hérissé en dessus et en dessous son armure
écailleuse, de sorte qu’elle s’emboîtait solidement de chaque côté du
roc; de plus, ses pinces, longues et fortes, étaient enfoncées comme un
point d’appui au fond de la crevasse.
«Et pourtant, répondit Robert Rolfe, il ne faut pas nous tenir pour
battus, car ce gibier passe chez les Indiens pour être délicat, et je me
souviens fort à propos d’un moyen qu’ils emploient pour le saisir. A
l’expérience. Cudjo, lâche l’animal et tiens-toi seulement près du trou
pour le prendre, s’il en sort naturellement.»
Robert Rolfe alla cueillir une branche de cèdre, et, se baissant vers le
terrier, il chatouilla le corps de l’animal avec une pointe aiguë.
Bientôt, il vit les muscles de l’armadillo se détendre, les écailles se
séparer du roc et se resserrer; au bout de quelque temps de ce manège,
il devint visible que l’animal était revenu à son état naturel et que
ses griffes n’adhéraient plus au fond de la crevasse. Alors M. Rolfe le
saisit par la queue, et, donnant une secousse brusque, il fit sauter
hors de son trou l’armadillo, qui alla tomber entre les jambes de Cudjo.
Le nègre lui abattit la tête d’un coup de hache. Il se trouva que
l’armadillo était de l’espèce dite à huit bandes; elle a la grosseur
d’un lapin et passe pour un manger des plus délicats.
Ce fut chargés du bois à brûler, des fèves de locuste et de leur gibier,
que Rolfe et le nègre redescendirent au camp du ruisseau. Le rôti ne fut
pas bien accueilli par Mme Rolfe, qui ne pouvait encore se faire à
l’idée de consommer des mets si étranges; mais elle fêta la trouvaille
des fèves de caroubier, qu’elle se proposait de faire bouillir avec la
viande séchée. Les enfants se mirent à les écosser, et rien n’en fut
perdu, car ils savourèrent, en attendant, la pulpe, délicieuse comme le
miel. Louisa, en particulier, ne pouvait s’en rassasier.
A la fièvre qui avait agité cette pauvre enfant avait succédé un mutisme
qui effrayait ses petits amis; il était la dernière conséquence de la
catastrophe à laquelle elle avait assisté, et Mme Rolfe avait recommandé
à ses fils et surtout à Mary de respecter cette torpeur; elle sentait
que c’était la fin de la crise, et que, lorsque le souvenir se serait
peu à peu éteint chez cette enfant de six ans, la surabondance de vie
qui était en elle lui rendrait l’insouciance de son âge.
Louisa ne réclamait plus sa mère, mais elle ne pouvait perdre de vue Mme
Rolfe, et restait cousue à ses jupes, sans mot dire, regardant sa
protectrice de ses grands yeux cernés de fièvre, sans qu’aucun autre
symptôme que quelques tressaillements subits trahît, de moment en
moment, ses émotions; alors Mme Rolfe la prenait dans ses bras,
l’appelant sa fille chérie, et, bercée sur ce cœur généreux, Louisa
finissait par s’endormir d’un paisible sommeil.
Cependant tout le monde fut bientôt à l’ouvrage; Cudjo allumait le feu,
qui laissait échapper déjà un nuage de fumée bleuâtre. Son maître
dépouillait l’armadillo, pendant que Franck taillait une broche; le pot
d’étain contenant la viande et les fèves de caroubier fut bientôt fixé
sur le foyer, et tout respirait dans le campement la joie d’un bien-être
recouvré nouvellement, jusqu’à l’avidité de Pompo, le cheval, qui
broutait l’herbe fraîche, jusqu’aux aboiements des chiens qui happaient
les dépouilles du gibier.
Quand le bouillon fut à point, Mme Rolfe s’avisa la première d’un oubli
qui n’avait rien d’extraordinaire, étant donné les circonstances dans
lesquelles on avait abandonné le chariot, mais qui ne laissait pas
d’être gênant. La petite troupe n’avait ni assiettes, ni verres, ni
cuillers, ni fourchettes; en un mot, le repas était prêt, mais on ne
possédait pas un seul moyen civilisé de le manger. Seuls, Robert Rolfe
et le nègre avaient leurs couteaux de chasse.
Ce n’était pas le moment de faire les délicats, et la nécessité rend
ingénieux. Le père de famille se servit des deux couteaux pour tirer de
la marmite le bœuf bouilli et quelques fèves, qu’il posa sur une large
pierre préalablement nettoyée. Ensuite il posa dans l’eau fraîche du
ruisseau la marmite, dont le bouillon était destiné aux enfants et à Mme
Rolfe; quand l’action du courant eut attiédi le liquide, Louisa la
première, puis ses petits amis, purent approcher tour à tour leurs
lèvres du vase et boire le bouillon substantiel qu’il contenait.
M. Rolfe avait pu croire un instant qu’il serait seul à faire honneur au
rôti; mais Cudjo y prit goût, en déclarant qu’il croyait manger du porc
rôti, et il rogna singulièrement la ration de son maître, qui ne put
toutefois décider sa femme et ses enfants à tâter de son gibier.
Cependant le soleil commençait à décliner; il fallait songer aux moyens
de passer la nuit. Toutes les couvertures étaient restées dans le wagon,
et l’air devenait frais, comme il arrive toujours dans le voisinage des
montagnes neigeuses. Essayer de dormir dans cette atmosphère, même en
conservant du feu allumé toute la nuit, aurait été une imprudence, et
nul rocher voisin n’offrait un abri contre les injures de l’air.
«Il faut absolument que je retourne au chariot, dit Robert Rolfe à sa
femme. Le cheval s’est repu d’herbe, il a bu à sa volonté; le voilà
capable de refaire cette traite avant la nuit noire. Je reviendrai
chargé de toutes nos couvertures. Je vous laisse Cudjo pour veiller sur
vous en mon absence.
--Emmenez-le avec vous, il peut vous être utile, répondit Mme Rolfe. Je
n’aurai pas peur avec Franck et Henri; d’ailleurs nous garderons les
chiens, qui nous ont prouvé, ces vaillantes bêtes! qu’ils savent se
dévouer pour leurs maîtres.»
Après avoir recommandé à ses fils de faire feu de leurs carabines en cas
d’alarme, M. Rolfe partit avec le nègre. Ils aperçurent de très loin la
toile blanche du wagon et n’eurent aucune peine à se diriger en droite
ligne vers le but de leur course.
«Je me demande, dit en cheminant M. Rolfe à Cudjo, si les loups ne se
sont pas déjà jetés sur notre malheureux bœuf. S’ils l’ont épargné, nous
ferons bien de l’écorcher et d’en rapporter le plus de viande possible
pour nos repas de demain. La bête est maigre, bien coriace, mais
trouverons-nous quelque chose à manger qui la vaille dans ce désert où
nous sommes enfoncés?
--Oh! maître, répondit Cudjo avec l’insouciance de sa race, nous avons
eu l’armadillo ce soir, demain nous trouverons autre chose. Vous avez
vu, nous ne sommes pas morts de soif aujourd’hui. Bah! bah! nous ne
mourrons pas de faim un autre jour.»
M. Rolfe allait répliquer, lorsque le nègre poussa une sourde
exclamation, en désignant un objet qui se trouvait droit devant eux à
quelques mètres. Autant qu’on pouvait le distinguer dans le clair
obscur, c’était la forme d’un grand quadrupède.
«Un buffle!» dit Cudjo à voix basse.