III

Je vous prie de croire que je ne fais point _Ouf!_ en arrivant au bout

de la liste. Je ne la trouve point trop longue. J'ai pourtant ajouté,

chemin faisant, deux ou trois têtes, je crois, au «blanc troupeau des

femmes» de M. Jacquinet, et j'aurais pu en ajouter d'autres. Mais

alors le troupeau eût été une armée.

On a vu quelle vie et quelle variété. Autres remarques, à l'aventure,

et dont il ne vaudra toujours pas la peine de tirer les conséquences.

Toutes, sauf une ou deux, ont été d'aimables et bonnes créatures: vous

n'en pourriez dire tout à fait autant des écrivains de l'autre sexe.

Il est vrai aussi que plus de la moitié de ces femmes excellentes

n'ont pas été des femmes vertueuses et que les... indépendantes sont

plus nombreuses, en proportion, parmi les femmes auteurs que parmi

celles qui n'écrivent point. Je n'en conclus rien contre la

littérature. On n'en pourrait tirer une conclusion que si les femmes

dont il s'agit faisaient toutes métier d'écrivain; mais (sauf, si vous

voulez, Mmes de Graffigny, du Bocage et Riccoboni, qui sont

négligeables), la femme de lettres proprement dite n'apparaît guère

que de notre temps. Il ne me semble pas, du reste, que ni leur sexe ni

la littérature ait gagné grand'chose à cet avènement.

La plupart (et c'est heureux) n'ont point fait profession d'écrire,

n'ont laissé que des lettres, des mémoires et des ouvrages

d'éducation. C'est-à-dire que, même en écrivant, elles ne sont point

sorties de leur rôle naturel. Et celles-là sont encore pour nous les

plus charmantes. Quelques-unes ont été supérieures dans le roman;

aucune ne l'a été dans la poésie, ni au théâtre, ni dans l'histoire,

la critique ou la philosophie. Vous pouvez enlever, par hypothèse, de

notre littérature, tout ce que les femmes ont écrit: cela n'en rompra

point la suite, n'y fera pas de trous appréciables. On peut l'avouer

sans manquer à la courtoisie. Les femmes elles-mêmes en conviendront:

en général, elles n'aiment pas à lire les livres féminins. L'influence

des femmes sur la marche et le développement de la littérature

française s'est beaucoup moins exercée par les ouvrages qu'elles ont

composés que par la conversation, par les salons, par les relations de

société qu'elles ont eues avec les écrivains.

Mais pourquoi, si quelques-unes ont été, par l'imagination et surtout

par le coeur, de grands poètes, n'en voyons-nous point qui l'aient été

par la forme? Pourquoi n'ont-elles presque jamais atteint, dans leurs

vers, à la beauté absolue de l'expression? Et voici, je crois, une

question qui se rattache à celle-là et qui, si elle peut être résolue,

doit l'être de la même façon: pourquoi, à considérer l'ensemble de

notre littérature, les femmes sont-elles restées sensiblement en deçà

des hommes dans l'art de colorer le style ou de le ciseler et

d'évoquer par des mots des sensations vives et des images précises?

Pourquoi sont-elles, en général, médiocrement «artistes»? Car Mme de

Sévigné elle-même ne l'est pas autant que la Fontaine ou la Bruyère,

et George Sand l'est infiniment moins que Michelet ou Victor Hugo.

Pourquoi tous les enrichissements successifs de la langue littéraire

ne doivent-ils rien aux femmes? Et pourquoi tous les progrès du style

pittoresque et plastique se sont-ils accomplis en dehors d'elles, par

J.-J. Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Gautier, Flaubert, les Goncourt?

M. Jacquinet répond à la première de ces questions dans sa

substantielle préface:

Peut-être peut-on se demander si la beauté solide et constante du

langage des vers, par tout ce qu'il faut au poète, dans l'espace

étroit qui l'enserre, de feu, d'imagination, d'énergie de pensée

et de _vertu d'expression_ pour y atteindre, ne dépasse pas la

mesure des puissances du génie féminin, et si véritablement la

prose, par sa liberté d'expression et ses complaisances d'allure,

n'est pas l'instrument le plus approprié, le mieux assorti à la

trempe des organes intellectuels et au naturel mouvement de

l'esprit chez la femme, qui pourtant, si l'on songe à tout ce

qu'elle sent et à tout ce qu'elle inspire, est l'être poétique

par excellence et la poésie même.

À la bonne heure; mais c'est là formuler le problème et non pas le

résoudre. J'avoue, du reste, que, si j'essaye d'aller un peu plus au

fond des choses, je n'y vois pas bien clair. Dirons-nous que, si les

femmes n'égalent point les hommes dans l'expression harmonieuse,

pittoresque et plastique, c'est parce qu'elles sont plus

sentimentales et plus passionnées? Elles jouissent moins purement que

nous des beaux arrangements de mots et de sons, et aussi des contours,

des formes et des couleurs. Elles jouissent surtout des sentiments

dans lesquels se transforment tout de suite leurs sensations et ne

goûtent bien que le charme des mots qui traduisent ces sentiments.

Elles sont trop émues au moment où elles écrivent. Or, pour arriver à

la perfection du style poétique et plastique, il est peut-être

nécessaire de n'être point ému en écrivant, de considérer uniquement

la valeur musicale et picturale du langage et, en face des objets

matériels, de s'arrêter à l'impression qu'on a tout d'abord reçue

d'eux, à la sensation première et directe, ou d'y revenir

artificiellement afin de n'exprimer qu'elle. Le sentiment moral et la

passion pourront avoir leur tour; mais il faut commencer par

«objectiver», comme on dit, la sensation. Or les femmes n'ont presque

jamais la maîtrise de soi, le sang-froid indispensable pour cette

opération. Elles ne sont pas assez frappées de la «figure» des mots et

de la figure des choses. Elles ne réagissent pas assez, après l'avoir

subie, contre la pression de l'univers sensible. L'explication du

mystère qui nous occupe serait peut-être dans ce passage de Milton où

il est dit que l'homme «contemple» et que la femme «aime»... Et puis,

au bout du compte, tout cela est trop général et n'explique rien. Ce

n'est, comme la phrase de M. Jacquinet, que la constatation d'un fait,

en termes plus obscurs.

Et je ne puis non plus que répéter ce qu'on a dit souvent, que les

femmes, en littérature, n'ont rien «inventé» au grand sens du mot, et

que, si elles ont pu quelquefois faire illusion sur ce point, c'est

qu'elles ont à un haut degré le don de «réceptivité». Mais, comme dit

l'autre, je connais, à ce compte, bon nombre d'hommes qui sont femmes.

Sur cent écrivains de notre sexe à nous, il en est bien

quatre-vingt-dix-neuf et demi qui n'ont rien inventé non plus. On

pourrait dire aussi que, le nombre des femmes auteurs étant

relativement très petit, il y avait beaucoup moins de chances pour

qu'il se rencontrât parmi elles un génie qui fût de premier ordre par

le don de l'invention. Et s'il est vrai enfin que, même en tenant

compte de cela et du reste, nous gardons sur les femmes la supériorité

littéraire, il n'en faut pas triompher: il n'y a pas de quoi. D'abord

l'invention des idées et de la forme (chose difficile à définir, car

où commence l'invention?) n'est pas tout. La grâce d'une Caylus ou

d'une La Fayette est quelque chose d'aussi rare, d'aussi uniques

d'aussi beau, d'aussi ineffable et incommunicable que la profondeur de

pensée d'un Pascal ou la puissance d'expression d'un Victor Hugo.

Puis, que serait la littérature, je vous prie, sans les femmes? Elles

ont joué un rôle considérable dans la vie de tous les grands

écrivains, presque sans exception. Il n'est point de beau livre où

elles n'aient collaboré. Et ceci n'est point un abus de mots. Car si

elles ont joué ce rôle, si elles ont eu cette influence, c'est

qu'elles ont su se faire infiniment charmantes et séduisantes. Et

cette oeuvre-là vaut un beau manuscrit de prose ou de vers. Elles sont

à elles-mêmes leur propre poème. Leur charme contribue autant à la

beauté de la vie que la littérature et est, chez certaines femmes, un

produit aussi voulu et aussi préparé. Et si l'on m'objecte que la

beauté est involontaire et par conséquent n'a point de mérite, on peut

bien le dire également du génie. Je proteste contre le distique

brutal, et lourd de toutes façons, de l'odieux Arnolphe:

Bien qu'on soit deux moitiés de la société,

Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité.

Rien de plus faux ni de plus superficiel que cette vue. Pour qui

embrasse la vie totale de l'humanité, «ces deux moitiés» ne se

conçoivent absolument pas l'une sans l'autre; elles sont diverses, non

inégales; et, s'il nous était prouvé qu'il en est autrement, M.

Jacquinet ni moi ne nous en consolerions.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 44 / 81 题