II

Voici la contemporaine de Jeanne d'Arc, l'excellente Christine de

Pisan, si digne, si naïve, si pleine de vertu et de prud'homie, qui,

raide comme un personnage de vitrail, s'applique, avec le grand

sérieux des bonnes âmes du moyen âge, gauchement et gravement, à

enserrer la langue balbutiante de son siècle dans la forme du style

cicéronien comme dans un heaume lourd et trop large. Les _Dits moraux

et enseignements utiles et profitables_, le _Livre des faits et bonnes

moeurs du roi Charles V_, le _Trésor de la Cité des Dames_..., les

adorables titres et qui fleurent l'antique sapience! Et quelle joie de

lui voir défendre l'honneur des dames contre ce méchant railleur de

Jean de Meung! Si je ne me trompe, nous retrouverons quelque chose de

cette honnête candeur chez Madeleine de Scudéry, la vierge sage, d'âme

héroïque et d'esprit prolixe.--Voici Marguerite d'Angoulême, très

savante, très entortillée, toute fumeuse de la Renaissance, souriante,

gaie et bonne à travers tout cela, avec son grand nez sympathique, le

nez de son frère François Ier.--Puis, c'est l'autre Marguerite,

Marguerite de Valois, point pédante celle-là, dégagée, galante avec

une entière sécurité morale, que rien n'étonne, qui raconte si

tranquillement la Saint-Barthélemy; la première femme de son siècle

qui écrive avec simplicité; une inconsciente, un aimable monstre,

comme nous dirions, aujourd'hui que nous aimons les mots plus gros que

les choses.--Je mets ensemble les énamourées, les femmes brûlantes,

les Saphos, chacune exhalant sa peine dans la langue de son temps:

Louise Labbé mettant de l'érudition dans ses sanglots; Mlle de

Lespinasse mêlant aux siens de la sensibilité et de la vertu,

Desbordes-Valmore des clairs de lune et des saules-pleureurs...

Mlle de Gournay est une antique demoiselle pleine de science, de

verdeur et de virilité, une vieille amazone impétueuse que Montaigne,

son père adoptif, dut aimer pour sa candeur, une respectable fille qui

a l'air d'un bon gendarme quand, dans son style suranné, elle défend

contre Malherbe ses «illustres vieux». Je crois la voir donner la main

à Mme Dacier, cette autre Clorinde de la naïve érudition

d'antan.--Mlle de Montpensier est une héroïne de Corneille, très

fière, très bizarre et très pure, sans nul sentiment du ridicule,

préservée des souillures par le romanesque et par un immense orgueil

de race; qui nous raconte, tête haute, l'interminable histoire de ses

mariages manqués; touchante enfin dans son inaltérable et superbe

ingénuité quand nous la voyons, à quarante-deux ans, aimer le jeune

et beau Lauzun (telle Mandane aimant un officier du grand Cyrus) et

lui faire la cour, et le vouloir, et le prendre, et le perdre.--Le

sourire discret de la prudente et loyale Mme de Motteville nous

accueille au passage.--Mais voici Mme de Sévigné, cette grosse blonde

à la grande bouche et au nez tout rond, cette éternelle réjouie,

d'esprit si net et si robuste, de tant de bon sens sous sa préciosité

ou parmi les vigoureuses pétarades de son imagination, femme trop bien

portante seulement, d'un équilibre trop imperturbable et mère un peu

trop bavarde et trop extasiée devant sa désagréable fille (à moins que

l'étrange emportement de cette affection n'ait été la rançon de sa

belle santé morale et de son calme sur tout le reste).--À côté d'elle,

son amie Mme de La Fayette, moins épanouie, moins débordante, plus

fine, plus réfléchie, d'esprit plus libre, d'orthodoxie déjà plus

douteuse, qui, tout en se jouant, crée le roman vrai, et dont le

fauteuil de malade, flanqué assidûment de La Rochefoucauld vieilli,

fait déjà un peu songer au fauteuil d'aveugle de Mme du Deffand.--Et

voyez-vous, tout près, la mine circonspecte de Mme de Maintenon, cette

femme si sage, si sensée et l'on peut dire, je crois, de tant de

vertu, et dont on ne saura jamais pourquoi elle est à ce point

antipathique, à moins que ce ne soit simplement parce que le triomphe

de la vertu adroite et ambitieuse et qui se glisse par des voies non

pas injustes ni déloyales, mais cependant obliques et cachées, nous

paraît une sorte d'offense à la vertu naïve et malchanceuse: type

suprême, infiniment distingué et déplaisant, de la gouvernante avisée

qui s'impose au veuf opulent, ou de l'institutrice bien élevée qui se

fait épouser par le fils de la maison!...--Puis c'est, à

l'arrière-plan, Mme des Houlières, besoigneuse, «ayant eu des

malheurs», intrigante, cherchant à placer ses deux filles, suspecte

d'un peu de libertinage d'esprit, avec je ne sais quoi déjà du

bas-bleu et de la déclassée...

Voici, en revanche, deux perles fines, deux fleurs de malice et de

grâce: Mme de Caylus, si vive, si espiègle et si bonne, et la

charmante Mme de Staal-Delaunay, qui fait penser, par son changement

de fortune et par la souplesse spirituelle dont elle s'y prête, à la

Marianne de Marivaux.--Une révérence, en passant, à la sérieuse et

raisonneuse marquise de Lambert, et nous sommes en plein XVIIIe

siècle, parmi les aimables savantes et les jolies philosophes. Voici

Mme du Châtelet, l'amie de Voltaire, l'illustre Émilie, avec ses

globes, ses compas, sa physique et sa métaphysique, esprit viril,

n'ayant que des vertus d'homme, dépourvue de pudeur à un degré

singulier si l'on en croit son valet de chambre Beauchamp.--Puis,

c'est Mme d'Épinay, l'amie de Jean-Jacques et de Grimm, bien femme

celle-là, et bien de son temps; très encline aux tendres faiblesses et

parlant toujours de morale; une brunette maigre et ardente gardant,

avec sa philosophie et son esprit émancipé, on ne sait quelle candeur

étonnée de petite fille; bref, une de celles qui ont le plus

drôlement et le plus gentiment confondu les «délicieux épanchements»

de l'amour avec «l'exercice de la philosophie et de la vertu». M.

Jacquinet oublie de nous dire ce que cette aimable femme tenait de son

mari et transmit à son amant, et, quel clou chassait l'autre dans le

coeur de Mme du Châtelet. Il commet beaucoup d'autres omissions, dont

nous devons le remercier pour nos filles.--Près de Mme d'Épinay, Mme

d'Houdetot, si plaisante par son ignorance du mal, par son obéissance

prolongée aux bonnes lois de nature, par son indulgence que la

Révolution ne put même inquiéter, et par le divin enfantillage d'un

optimisme sans limites.--Et, après cette colombe octogénaire, voici

surgir Mme Roland, une fille de Plutarque, une enthousiaste, une

envoûtée de la vertu antique, qui, lorsqu'elle écumait le pot chez sa

mère, songeait à Philopoemen fendant du bois.--Voici trois maîtresses

d'école, trois enragées de pédagogie: Mme de Genlis, le type de la

directrice de pensionnat pour demoiselles, sentimentale et puérile;

Mme Necker de Saussure, esprit solide et supérieur, d'un sérieux un

peu funèbre, le modèle des gouvernantes protestantes; Mme Guizot, très

bonne âme, avec quelque chose d'ineffablement gris, écrivant ce que

peut écrire une demoiselle qui, à quarante ans, épouse M. Guizot,

séduite apparemment par sa jeunesse.--Reposons-nous avec les romans de

Mme de Souza, histoires simples, morales, non point fades, abondantes

en détails insignifiants et agréables, et qui sont ce que nous avons,

je crois, de plus approchant des romans des _authoress_ anglaises.

Tout à coup nous nous rappelons, avec surprise, que Mme Dufrénoy a

fait des élégies et qu'il y a eu, voilà soixante ans (comme c'est

bizarre!), des gens qui disaient d'un air attendri:

Veille, ma lampe, veille encore:

Je lis les vers de Dufrénoy.

La muse du règne de Louis-Philippe, Mme de Girardin, défile à son

tour. Nous croyons voir une gravure de Tony Johannot. Invinciblement

nous la plaçons sur une pendule, avec une lyre. Et cependant nous

songeons qu'elle fut dans son temps une grâce, un charme, un esprit,

que cela est vrai, que cela est attesté par de nombreux témoignages;

et nous faisons un mélancolique retour sur nous-mêmes et sur la vanité

de toutes choses.

À ce moment Mme de Rémusat nous accueille, si fine, si intelligente,

égale pour le moins à Mme de Caylus et à Mme de Staal-Delaunay, et

dont les mémoires ont le mérite incomparable de nous dérouler, avec le

portrait du premier consul et de l'empereur, les transformations

successives des sentiments de l'écrivain à l'égard de cet homme et

comme la lente découverte du modèle par le peintre.--Et voulez-vous

quelque chose d'extraordinaire? Une femme, Mme Ackermann, très

studieuse et très savante, d'existence unie et qui n'a pas eu de très

grands malheurs, s'avise, dans son âge mûr, d'écrire des vers. Et ces

vers, âpres et nus, sont parmi les plus beaux vers pessimistes qu'on

ait écrits, et les plus éloquents peut-être et les plus virils qu'ait

jamais inspirés le désespoir métaphysique.--Mais voilà qu'à ces éclats

impies (admirable variété des âmes!) répond, du fond d'une église de

village, un murmure de prière virginale. C'est une chose unique et

précieuse, dans sa monotonie et quelquefois dans sa puérilité dévote,

que ce _Journal_ d'Eugénie de Guérin, ces impressions innocentes d'une

jeune fille pauvre et noble, pieuse, résignée, vivant presque d'une

vie de paysanne dans un hameau perdu. Et c'est le premier monument de

vie intérieure que nous rencontrions sur notre chemin.

Enfin, voici les «penseuses», Mme de Staël et Daniel Stern. Elles ont

l'enthousiasme, l'éloquence, l'abondance intarissable. Ont-elles la

grâce? C'est une autre affaire. Avez-vous remarqué? ces femmes, qui

ont une pensée virile, ont aussi un genre de sérieux plus fatigant que

les hommes les plus hauts sur cravate. Je les trouve plus difficiles à

lire que M. de Bonald ou M Guizot. Elles ont une facilité effroyable à

penser avec élévation, avec sublimité. Il faut respecter ces femmes à

«considérations»; mais l'avouerai-je? je fais pour les aimer un

inutile effort. Pourquoi? Leurs plus éminentes qualités me semblent

presque incompatibles avec l'idée que je me fais, peut-être naïvement

et faussement, du charme féminin. Si j'ignorais leurs noms, et je

croyais leurs livres composés par des hommes, je les admirerais

davantage. Cela est parfaitement déraisonnable; mais cela est ainsi.

Ce qu'il y a de masculin dans leur génie me blesse comme une atteinte

aux droits de mon sexe, et surtout me chagrine comme une faute de goût

du Créateur. Je les croyais faites, étant femmes, pour plaire et pour

être aimées, et, cette destination étant la plus belle de toutes, je

voulais qu'elles s'en souvinssent, même en écrivant. Mais si je suis

obligé d'admirer la force et la gravité de leur pensée, quel désordre!

et comme elles y perdent! Je préfère les billets d'Aspasie aux

dissertations de Diotime; car ce que dit Diotime, Platon l'aurait dit

tout aussi bien; mais il eût été incapable d'écrire les billets

d'Aspasie.

Mais vous, je vous salue et vous aime par-dessus toutes vos compagnes,

sans réserve ni mauvaise humeur, ô George Sand, jardin d'imagination

fleurie, fleuve de charité, miroir d'amour, lyre tendue aux souffles

de la nature et de l'esprit! Car vous avez été candide et bonne et,

quoi qu'on ait dit, vraiment femme. Si vous avez peu pensé par

vous-même, c'est bien par vous-même que vous ayez senti. Vous êtes

restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du Berry,

inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... On

assure que vous avez vécu fort librement: c'est que vous ne pouviez ni

vous garder de la passion ni vous y tenir, votre pente étant surtout à

la pitié et à la charité maternelle, qui est la vraie mission de la

femme. Vous n'étiez amante que pour être mieux amie, et votre destinée

était d'être l'amie d'un grand nombre. Vous étiez franchement

romanesque, par une immarcescible jeunesse d'esprit, et parce que

l'extraordinaire des événements vous permettait d'imaginer des cas de

bonté plus rares. Vous aimiez la nature parce qu'elle apporte à ses

fidèles l'apaisement et la bonté, et vous aimiez les beaux paysans et

les beaux ouvriers parce qu'ils vous semblaient plus près de la

nature, ô grande faunesse, fille de Jean-Jacques! Les rêves les plus

généreux de ce siècle, les chimères sociales des bons utopistes et

leurs philosophies mystiques se réfléchissent toutes dans vos livres,

un peu pêle-mêle quelquefois, car vous aviez souci de les refléter

plus que de les éclaircir, chère âme grande ouverte! Tous les hommes

qui ont traversé votre vie, Musset, Lamennais, Chopin, Pierre Leroux,

Jean Reynaud, ont laissé dans votre oeuvre des traces vivantes de leur

passage, car vous étiez toute sympathie. Votre parole, soit dans le

récit, soit dans le dialogue, coule et s'épanche comme une fontaine

publique. Et ce n'est ni par une finesse ni par un éclat

extraordinaire, ni par la perfection plastique que votre style se

recommande, mais par des qualités qui semblent encore tenir de la

bonté et lui être parentes; car il est ample, aisé, généreux, et nul

mot ne semble mieux fait pour le caractériser que ce mot des anciens:

_lactea ubertas_, «une abondance de lait», un ruissellement copieux et

bienfaisant de mamelle nourricière, ô douce Io du roman contemporain!

Des pharisiens ont prétendu que vos premiers romans avaient perdu

beaucoup de jeunes femmes; mais nous savons bien que ce n'est pas

vrai, que celles qui ont pu tomber après avoir lu _Indiana_ étaient

mûres pour la chute et que, sans vous, elles seraient tombées plus

brutalement et plus bas. Vos amoureuses adultères sortent broyées de

leur aventure; et, si vous avez paru reconnaître le droit absolu de la

passion, ce n'est que de celle qui est «plus forte que la mort» et qui

la fait souhaiter ou mépriser. Je ne sais si, mal comprise, vous êtes

pour quelque chose dans les erreurs d'Emma Bovary; mais alors c'est

donc par vous qu'il lui reste assez de noblesse d'âme pour chercher un

refuge dans la mort. Plût au ciel que nos névrosées se plussent à lire

_Jacques!_ et plût au ciel que nos révolutionnaires fussent nourris du

socialisme arcadique du _Meunier d'Angibault_! Et, enfin, que vos

fautes vous soient pardonnées, car qui pourrait dire à combien de

femmes, à combien d'hommes, ô fée bienveillante, la plupart de vos

récits ont inspiré le courage, la résignation vaillante, la sérénité,

l'espoir en Dieu et sur toutes choses la bonté, ô vous que vos amis

appelaient la bonne femme, ô mère d'Edmée[64], de Marcelle[65], de

Caroline[66], de Madeleine[67], de la petite Marie[68], de la petite

Fadette et de la divine Consuelo!

[Note 64: _Mauprat._]

[Note 65: Le _Meunier d'Angibault_.]

[Note 66: Le _Marquis de Villemer_.]

[Note 67: _François le Champi._]

[Note 68: La _Mare au Diable_.]

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 43 / 81 题