IV

À vingt et un ans il gagne la bataille de Rocroy. Cela est unique, car

Alexandre et Napoléon avaient du moins quelque vingt-cinq ans quand

ils gagnaient leurs premières batailles.

Oui, c'est bien lui qui eut le principal honneur de la journée: il est

impossible d'en douter après le récit de M. le duc d'Aumale. Dans ce

récit fort bien fait, très clair, malgré la multiplicité des détails,

emporté d'un beau mouvement et comme traversé d'un souffle de joie

héroïque, le duc d'Anguien est toujours en scène, toujours au premier

plan; c'est lui qui fait tout, et tout tourne autour de lui. Et c'est

bien lui qui, au milieu de la bataille, a l'idée du fameux mouvement

qui nous valut la victoire. Vous vous rappelez les commencements de

l'action? Pour dire les choses tout en gros, chaque armée a son

infanterie au milieu et sa cavalerie sur les ailes. Tandis que notre

aile droite, avec le duc d'Anguien, culbute l'aile gauche des ennemis

et s'avance même par delà la première ligne de leur infanterie, leur

droite met notre gauche en déroute. Ici, écoutez le narrateur:

... Du point où le duc d'Anguien avait fait halte pour rallier

derrière la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne

pouvait saisir les détails de ce tableau; mais la direction de la

fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie

d'Alsace, l'attitude de l'infanterie ennemie, tout lui montrait,

en traits terribles, la défaite d'une grande partie de son armée.

Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pensée:

arracher à l'ennemi une victoire éphémère, dégager son aile

battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs.

Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont

suffi pour arrêter le plan d'un nouveau combat, conception

originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant

Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout

nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter

à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à

gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance ou

plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui

tournent le dos.

Voilà qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j'ai sous

les yeux une autre étude sur la bataille de Rocroy, écrite aussi par

un homme du métier et d'après des documents authentiques, et j'y lis

cette description d'un autre mouvement non moins décisif:

... Mais, au moment où la situation était le plus critique, où le

duc d'Anguien se démenait sur place contre l'infanterie wallonne

(cela, c'est le mouvement de tout à l'heure), où la droite

ennemie, dirigée par Melo, s'apprêtait pour un dernier effort, il

se produisit, dans les derniers rangs une oscillation étrange,

suivie d'une vaste clameur, d'un cri général de _Sauve qui peut!_

C'était Gassion qui, en poursuivant l'ennemi, était arrivé au

delà de la deuxième ligne espagnole (les _tercios_ wallons),

c'est-à-dire sur un terrain plus élevé que celui où se trouvait

la masse des combattants. De là il avait pu voir ce qui se

passait à la gauche française. Alors, par une inspiration digne

d'un grand capitaine, il avait arrêté ses escadrons, les avait

reformés, puis, tournant brusquement en arrière de l'armée

espagnole, était venu prendre en queue leur aile droite

triomphante.

Pas un mot de cela dans M. le duc d'Aumale. Ce mouvement de Gassion,

la seule trace que j'en découvre, c'est peut-être dans ce bout de

phrase qu'on a lu: «_Laissant Gassion à droite_ avec quelques

escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie

wallonne, Anguien», etc. Rien de plus. Je recueille, à travers le long

récit de M. le duc d'Aumale, les quelques phrases qui concernent

Gassion: elles ne lui attribuent qu'un rôle effacé et tout subalterne.

Au commencement de la bataille, «tous les escadrons sont sur une seule

ligne; Gassion en conduit sept et prend à droite, Anguien à gauche, un

peu en arrière avec huit». Puis, après le mouvement tournant, «les

fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont

ramassés par Gassion ou par les Croates». Six pages plus loin,

Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du

nord, guettant l'armée de Luxembourg, car Beck peut encore survenir.

Enfin «Gassion s'est rapproché avec ses escadrons». Et c'est tout.

Sirot joue un bien autre rôle que Gassion. On pourrait retrancher

toutes les phrases où celui-ci est nommé sans enlever au récit rien

d'essentiel. Ainsi, pour M. le duc d'Aumale, Gassion n'a rien fait;

pour d'autres, c'est lui le véritable vainqueur. Qui croire?

Je n'ai ni la prétention ni les moyens de trancher la question. Je ne

puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir

compte, car elles ne sont pas d'un grand homme de guerre ni même d'un

curieux suffisamment renseigné. Mais je lis encore dans le mémoire

favorable à Gassion: «... Quant au duc d'Anguien, il n'est pas en

arrière de son infanterie, à l'endroit d'où l'on domine l'action, mais

en avant de l'un des escadrons, comme un simple capitaine

d'avant-garde. Il part bravement à la tête de ses hommes, sans

s'occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s'acharne à combattre

sur place, laissant à ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le

tirer d'affaire.» La dernière phrase est sévère et sans doute injuste;

mais j'avoue que j'avais été moi-même un peu surpris de voir un

général en chef s'engager à fond de train, dès le début, à la tête

d'un escadron, et se mettre ainsi dans l'impossibilité d'embrasser

l'ensemble de l'action, de la diriger et de parer aux surprises. Au

reste, en dépit des panégyristes officiels, et si nous en croyons Gui

Patin, le bruit courut, à Paris, dans les salons, que le duc d'Anguien

avait montré trop de jeunesse et que, si le combat s'était terminé à

notre avantage, l'honneur en revenait uniquement à M. de Gassion.

L'ingénieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laissé sur les

batailles de cette époque une série de gravures presque toujours fort

exactes, représenta le combat au moment même où Gassion exécute son

mouvement tournant. Et le nouveau secrétaire d'État, Michel Le

Tellier, écrivit à Gassion cette lettre que M. le duc d'Aumale ne cite

pas et n'avait pas à citer, et dont les termes me paraissent très

significatifs:

Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la

bataille de Rocroy a été publiée si hautement et est si connue de

tout le monde, qu'il n'a pas été besoin que vos amis se soient

mis en peine de faire savoir à la reine de combien de valeur et

de prudence a été accompagnée la conduite que vous avez tenue en

cette occasion si importante, etc.

Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient

Gassion dans la narration de M. le duc d'Aumale: or, avant de

commencer son récit, M. le duc d'Aumale nous fait un portrait de

Gassion beaucoup plus développé que celui des autres généraux, très

coloré et très vivant:

Gassion était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec

lui. Et d'ailleurs, qui alors ne connaissait «le colonel

Gassion», favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par

Richelieu? Homme de guerre autant qu'on peut l'être, n'ayant rien

du courtisan ni de passion que pour son métier, également prompt

à la repartie et à l'action, on ne rencontre guère de figure plus

originale... Depuis le 10 décembre 1641, il était mestre de camp

général de la cavalerie avec autorité sur les autres maréchaux de

camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang,

souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible «dégâtier»,

comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste,

infatigable, usant force chevaux, très habile à manier ses armes,

mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et

presque carré, ses traits, son regard, annonçaient l'audace et la

résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons

voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des

éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de

bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de

cavalerie complet.

Il est vrai que M. le duc d'Aumale ajoute: «Il n'avait pas l'étoffe

d'un général en chef.» Il n'y en a pas moins une disproportion

évidente entre ce portrait et le rôle presque nul que le narrateur

prête à Gassion _pendant_ la bataille. Et d'autre part, après avoir

ainsi escamoté Gassion, M. le duc d'Aumale nous dit, dans les

réflexions qui terminent son chapitre: «Ainsi que Sirot, Gassion sut

presque deviner la pensée de son chef et lui donner le concours le

plus intelligent et le plus énergique.» Qu'est-ce à dire: «sut presque

deviner»? S'il sut deviner la pensée de Condé, c'est donc que Condé

ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu'elle est bien de lui,

Gassion. Mais «deviner _presque_», voilà une nuance que j'ai du mal à

saisir.

Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que «prendre à droite» et «ramasser

les fuyards», le duc d'Anguien demande pour lui, avec insistance et

dans plus de dix lettres, le bâton de maréchal. On lit dans ces

lettres, qui font le plus grand honneur à Condé: «Je m'adresse à vous

pour vous supplier de vouloir faire reconnaître les services que M. de

Gassion a rendus en cette occasion d'une charge de maréchal de France.

Je puis vous assurer que _le principal honneur de ce combat lui est

dû_.»--«Je vous supplie de considérer qu'on en a fait d'autres

(maréchaux) qui n'avaient pas _gagné des batailles_ si avantageuses

que celle-ci: il est vrai qu'il ne commandait pas l'armée, mais il a

si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de

l'honneur que j'ai eu.» Et Espenan et le duc de Longueville parlent

exactement de la même façon.

«Gassion aussi, dit M. le duc d'Aumale, avait écrit à Mazarin; dans sa

lettre, courte d'ailleurs, il avait trouvé moyen de ne parler que de

lui-même.» Voyez-vous percer la malveillance? Si Gassion ne parle que

de lui, c'est peut-être qu'il eût été fort empêché de faire de son

général en chef un éloge sans réserves.

Au surplus, je me contente d'émettre des doutes. Il me suffit que la

bataille de Rocroy ait été gagnée. Qu'elle l'ait été par Condé ou par

Gassion, cela m'est assez égal, car j'aime autant l'un que l'autre.

Mais cela, visiblement, n'est pas égal à M. le duc d'Aumale: c'est

bien naturel, et c'est tout ce que je voulais dire. Il serait ridicule

et j'espère qu'il serait inutile de vouloir diminuer la gloire

militaire de Condé. Qu'à vingt ans et à sa première action il ait

commis quelques fautes, quoi de surprenant? Il n'en a pas moins «gagné

la bataille», lui aussi, par la confiance qu'il sut dès l'abord

inspirer aux soldats, par son ascendant sur tous ceux qui

l'approchaient, par la flamme qui était en lui, par le bonheur de son

étoile. Cela vaut souvent une tactique impeccable. Du reste, au siège

de Thionville, à Fribourg, à Nordlingen, nous ne trouvons plus de ces

méchantes querelles à lui faire. On se représente ordinairement le

grand Condé comme un capitaine d'un génie tout spontané et qui devait

plus à l'inspiration qu'à la science: M. le duc d'Aumale s'applique à

nous montrer qu'il fut aussi un excellent tacticien, un ingénieur

habile et savant, et nous le croyons sans peine.

L'_Histoire des princes de Condé_ s'arrête à la bataille de

Nordlingen: la partie la plus intéressante de la vie du duc d'Anguien

reste donc à raconter. C'est là que nous attendons M. le duc d'Aumale

avec impatience. J'avoue que je lui ai fait çà et là un procès de

tendance; mais j'ai si grand'peur qu'il ne cède à la tentation

d'embellir ou d'adoucir les traits du caractère de son héros!

L'intérêt de son oeuvre y perdrait, et je ne vois pas ce qu'y

gagnerait le grand Condé. Car on n'en fera jamais un très bon homme;

mais, de plus, arrangé, il serait moins original; et, d'autre part,

notre défiance, mise en éveil, irait plus loin que la vérité. Si donc

M. le duc d'Aumale conclut un jour, comme Bossuet, que la qualité

essentielle de son héros fut la bonté, nous ne demandons pas mieux;

mais que ce soit à bonnes enseignes!

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 35 / 81 题