À vingt et un ans il gagne la bataille de Rocroy. Cela est unique, car
Alexandre et Napoléon avaient du moins quelque vingt-cinq ans quand
ils gagnaient leurs premières batailles.
Oui, c'est bien lui qui eut le principal honneur de la journée: il est
impossible d'en douter après le récit de M. le duc d'Aumale. Dans ce
récit fort bien fait, très clair, malgré la multiplicité des détails,
emporté d'un beau mouvement et comme traversé d'un souffle de joie
héroïque, le duc d'Anguien est toujours en scène, toujours au premier
plan; c'est lui qui fait tout, et tout tourne autour de lui. Et c'est
bien lui qui, au milieu de la bataille, a l'idée du fameux mouvement
qui nous valut la victoire. Vous vous rappelez les commencements de
l'action? Pour dire les choses tout en gros, chaque armée a son
infanterie au milieu et sa cavalerie sur les ailes. Tandis que notre
aile droite, avec le duc d'Anguien, culbute l'aile gauche des ennemis
et s'avance même par delà la première ligne de leur infanterie, leur
droite met notre gauche en déroute. Ici, écoutez le narrateur:
... Du point où le duc d'Anguien avait fait halte pour rallier
derrière la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne
pouvait saisir les détails de ce tableau; mais la direction de la
fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie
d'Alsace, l'attitude de l'infanterie ennemie, tout lui montrait,
en traits terribles, la défaite d'une grande partie de son armée.
Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pensée:
arracher à l'ennemi une victoire éphémère, dégager son aile
battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs.
Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont
suffi pour arrêter le plan d'un nouveau combat, conception
originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant
Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout
nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter
à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à
gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance ou
plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui
tournent le dos.
Voilà qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j'ai sous
les yeux une autre étude sur la bataille de Rocroy, écrite aussi par
un homme du métier et d'après des documents authentiques, et j'y lis
cette description d'un autre mouvement non moins décisif:
... Mais, au moment où la situation était le plus critique, où le
duc d'Anguien se démenait sur place contre l'infanterie wallonne
(cela, c'est le mouvement de tout à l'heure), où la droite
ennemie, dirigée par Melo, s'apprêtait pour un dernier effort, il
se produisit, dans les derniers rangs une oscillation étrange,
suivie d'une vaste clameur, d'un cri général de _Sauve qui peut!_
C'était Gassion qui, en poursuivant l'ennemi, était arrivé au
delà de la deuxième ligne espagnole (les _tercios_ wallons),
c'est-à-dire sur un terrain plus élevé que celui où se trouvait
la masse des combattants. De là il avait pu voir ce qui se
passait à la gauche française. Alors, par une inspiration digne
d'un grand capitaine, il avait arrêté ses escadrons, les avait
reformés, puis, tournant brusquement en arrière de l'armée
espagnole, était venu prendre en queue leur aile droite
triomphante.
Pas un mot de cela dans M. le duc d'Aumale. Ce mouvement de Gassion,
la seule trace que j'en découvre, c'est peut-être dans ce bout de
phrase qu'on a lu: «_Laissant Gassion à droite_ avec quelques
escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie
wallonne, Anguien», etc. Rien de plus. Je recueille, à travers le long
récit de M. le duc d'Aumale, les quelques phrases qui concernent
Gassion: elles ne lui attribuent qu'un rôle effacé et tout subalterne.
Au commencement de la bataille, «tous les escadrons sont sur une seule
ligne; Gassion en conduit sept et prend à droite, Anguien à gauche, un
peu en arrière avec huit». Puis, après le mouvement tournant, «les
fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont
ramassés par Gassion ou par les Croates». Six pages plus loin,
Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du
nord, guettant l'armée de Luxembourg, car Beck peut encore survenir.
Enfin «Gassion s'est rapproché avec ses escadrons». Et c'est tout.
Sirot joue un bien autre rôle que Gassion. On pourrait retrancher
toutes les phrases où celui-ci est nommé sans enlever au récit rien
d'essentiel. Ainsi, pour M. le duc d'Aumale, Gassion n'a rien fait;
pour d'autres, c'est lui le véritable vainqueur. Qui croire?
Je n'ai ni la prétention ni les moyens de trancher la question. Je ne
puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir
compte, car elles ne sont pas d'un grand homme de guerre ni même d'un
curieux suffisamment renseigné. Mais je lis encore dans le mémoire
favorable à Gassion: «... Quant au duc d'Anguien, il n'est pas en
arrière de son infanterie, à l'endroit d'où l'on domine l'action, mais
en avant de l'un des escadrons, comme un simple capitaine
d'avant-garde. Il part bravement à la tête de ses hommes, sans
s'occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s'acharne à combattre
sur place, laissant à ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le
tirer d'affaire.» La dernière phrase est sévère et sans doute injuste;
mais j'avoue que j'avais été moi-même un peu surpris de voir un
général en chef s'engager à fond de train, dès le début, à la tête
d'un escadron, et se mettre ainsi dans l'impossibilité d'embrasser
l'ensemble de l'action, de la diriger et de parer aux surprises. Au
reste, en dépit des panégyristes officiels, et si nous en croyons Gui
Patin, le bruit courut, à Paris, dans les salons, que le duc d'Anguien
avait montré trop de jeunesse et que, si le combat s'était terminé à
notre avantage, l'honneur en revenait uniquement à M. de Gassion.
L'ingénieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laissé sur les
batailles de cette époque une série de gravures presque toujours fort
exactes, représenta le combat au moment même où Gassion exécute son
mouvement tournant. Et le nouveau secrétaire d'État, Michel Le
Tellier, écrivit à Gassion cette lettre que M. le duc d'Aumale ne cite
pas et n'avait pas à citer, et dont les termes me paraissent très
significatifs:
Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la
bataille de Rocroy a été publiée si hautement et est si connue de
tout le monde, qu'il n'a pas été besoin que vos amis se soient
mis en peine de faire savoir à la reine de combien de valeur et
de prudence a été accompagnée la conduite que vous avez tenue en
cette occasion si importante, etc.
Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient
Gassion dans la narration de M. le duc d'Aumale: or, avant de
commencer son récit, M. le duc d'Aumale nous fait un portrait de
Gassion beaucoup plus développé que celui des autres généraux, très
coloré et très vivant:
Gassion était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec
lui. Et d'ailleurs, qui alors ne connaissait «le colonel
Gassion», favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par
Richelieu? Homme de guerre autant qu'on peut l'être, n'ayant rien
du courtisan ni de passion que pour son métier, également prompt
à la repartie et à l'action, on ne rencontre guère de figure plus
originale... Depuis le 10 décembre 1641, il était mestre de camp
général de la cavalerie avec autorité sur les autres maréchaux de
camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang,
souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible «dégâtier»,
comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste,
infatigable, usant force chevaux, très habile à manier ses armes,
mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et
presque carré, ses traits, son regard, annonçaient l'audace et la
résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons
voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des
éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de
bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de
cavalerie complet.
Il est vrai que M. le duc d'Aumale ajoute: «Il n'avait pas l'étoffe
d'un général en chef.» Il n'y en a pas moins une disproportion
évidente entre ce portrait et le rôle presque nul que le narrateur
prête à Gassion _pendant_ la bataille. Et d'autre part, après avoir
ainsi escamoté Gassion, M. le duc d'Aumale nous dit, dans les
réflexions qui terminent son chapitre: «Ainsi que Sirot, Gassion sut
presque deviner la pensée de son chef et lui donner le concours le
plus intelligent et le plus énergique.» Qu'est-ce à dire: «sut presque
deviner»? S'il sut deviner la pensée de Condé, c'est donc que Condé
ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu'elle est bien de lui,
Gassion. Mais «deviner _presque_», voilà une nuance que j'ai du mal à
saisir.
Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que «prendre à droite» et «ramasser
les fuyards», le duc d'Anguien demande pour lui, avec insistance et
dans plus de dix lettres, le bâton de maréchal. On lit dans ces
lettres, qui font le plus grand honneur à Condé: «Je m'adresse à vous
pour vous supplier de vouloir faire reconnaître les services que M. de
Gassion a rendus en cette occasion d'une charge de maréchal de France.
Je puis vous assurer que _le principal honneur de ce combat lui est
dû_.»--«Je vous supplie de considérer qu'on en a fait d'autres
(maréchaux) qui n'avaient pas _gagné des batailles_ si avantageuses
que celle-ci: il est vrai qu'il ne commandait pas l'armée, mais il a
si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de
l'honneur que j'ai eu.» Et Espenan et le duc de Longueville parlent
exactement de la même façon.
«Gassion aussi, dit M. le duc d'Aumale, avait écrit à Mazarin; dans sa
lettre, courte d'ailleurs, il avait trouvé moyen de ne parler que de
lui-même.» Voyez-vous percer la malveillance? Si Gassion ne parle que
de lui, c'est peut-être qu'il eût été fort empêché de faire de son
général en chef un éloge sans réserves.
Au surplus, je me contente d'émettre des doutes. Il me suffit que la
bataille de Rocroy ait été gagnée. Qu'elle l'ait été par Condé ou par
Gassion, cela m'est assez égal, car j'aime autant l'un que l'autre.
Mais cela, visiblement, n'est pas égal à M. le duc d'Aumale: c'est
bien naturel, et c'est tout ce que je voulais dire. Il serait ridicule
et j'espère qu'il serait inutile de vouloir diminuer la gloire
militaire de Condé. Qu'à vingt ans et à sa première action il ait
commis quelques fautes, quoi de surprenant? Il n'en a pas moins «gagné
la bataille», lui aussi, par la confiance qu'il sut dès l'abord
inspirer aux soldats, par son ascendant sur tous ceux qui
l'approchaient, par la flamme qui était en lui, par le bonheur de son
étoile. Cela vaut souvent une tactique impeccable. Du reste, au siège
de Thionville, à Fribourg, à Nordlingen, nous ne trouvons plus de ces
méchantes querelles à lui faire. On se représente ordinairement le
grand Condé comme un capitaine d'un génie tout spontané et qui devait
plus à l'inspiration qu'à la science: M. le duc d'Aumale s'applique à
nous montrer qu'il fut aussi un excellent tacticien, un ingénieur
habile et savant, et nous le croyons sans peine.
L'_Histoire des princes de Condé_ s'arrête à la bataille de
Nordlingen: la partie la plus intéressante de la vie du duc d'Anguien
reste donc à raconter. C'est là que nous attendons M. le duc d'Aumale
avec impatience. J'avoue que je lui ai fait çà et là un procès de
tendance; mais j'ai si grand'peur qu'il ne cède à la tentation
d'embellir ou d'adoucir les traits du caractère de son héros!
L'intérêt de son oeuvre y perdrait, et je ne vois pas ce qu'y
gagnerait le grand Condé. Car on n'en fera jamais un très bon homme;
mais, de plus, arrangé, il serait moins original; et, d'autre part,
notre défiance, mise en éveil, irait plus loin que la vérité. Si donc
M. le duc d'Aumale conclut un jour, comme Bossuet, que la qualité
essentielle de son héros fut la bonté, nous ne demandons pas mieux;
mais que ce soit à bonnes enseignes!