À vingt et un ans, il se révéla grand homme de guerre, par la science
déjà, mais surtout par un instinct merveilleux, par un don de nature.
La guerre était évidemment, de tous les travaux humains, celui où ses
facultés essentielles et le fond de fougue animale qu'il portait en
lui trouvaient le mieux leur emploi. Il fit la guerre avec allégresse
et, l'on n'en saurait douter, avec génie.
Jadis, quand j'étais beaucoup plus jeune, je concevais mal ce
génie-là; je n'en saisissais point la beauté propre. Un grand poète
me semblait un être infiniment supérieur à un grand général. Je me
disais: «Je vois bien qu'un chef d'armée doit avoir une certaine
lucidité et une certaine force d'intelligence. Il s'agit, en effet, de
combiner, pour un but précis, des éléments multiples et qui
soutiennent entre eux des rapports compliqués. Rien que pour mettre en
branle un régiment, que de choses dont il faut tenir compte: le nombre
des hommes, leur état physique et moral, la vitesse de leur marche, la
forme des terrains, la nature du sol, les chemins, la température, les
mouvements possibles de l'ennemi! Et, ce qu'on ne sait pas, il faut le
deviner. Et il faut, en outre, leur assurer la subsistance et combiner
avec leur marche celle des convois de vivres. Quand on doit faire ce
travail pour un certain nombre de régiments ou de groupes plus
considérables et lier entre elles et subordonner les unes aux autres
des évolutions déjà si complexes en elles-mêmes, le calcul devient
étrangement difficile, mais enfin l'effort intellectuel qu'exige cette
opération ne diffère pas essentiellement de celui que fait un bon
joueur d'échecs. Il s'agit, ici et là, d'avoir à la fois sous les
yeux, de retenir en même temps dans le champ de son attention une
grande quantité de mouvements accomplis et de mouvements projetés et
leurs relations actuelles et futures. Or, cela ne suppose qu'une
aptitude particulière qui peut d'ailleurs s'allier à une foncière
médiocrité d'esprit. Les hommes de guerre ne m'éblouissent point.
Plusieurs, du reste, n'ont même pas eu cette sorte d'intelligence que
je viens de dire: le hasard a presque tout fait pour eux, et il y a eu
plus d'une bataille gagnée à l'insu de celui qui commandait. Dans tous
les cas, les facultés dont est composé le génie d'un soldat sont
presque toujours d'une espèce assez humble; le degré seul en est
quelquefois éminent.»
Ainsi raisonne-t-on à l'âge heureux où l'on a toutes les
impertinences. Mais, à mesure qu'on vit, on acquiert un sens plus
exact des réalités. Ce qui met tout de suite une énorme distance entre
le joueur d'échecs et le général d'armée, c'est que ce dernier opère
sur des éléments concrets, changeants, fuyants, variables, et sur une
matière vivante. Les pièces de son échiquier sont des groupes d'hommes
faits de chair, d'os et de nerfs, et d'une âme agissante et sentante.
Il y a toujours dans ces masses une terrible somme d'inconnu, une
continuelle menace de surprise. On ne sait jamais ce qu'il en sortira,
ni ce qui dort dans cette âme collective, si capricieuse, sujette à
des mouvements inexpliqués et contagieux. Il faut certainement un don
spécial, une volonté, une confiance peu communes pour agir directement
sur ces masses obscures. Il faut un ascendant, un je ne sais quoi
d'assuré et de dominateur, qui s'impose de lui-même à ceux qui servent
d'intermédiaires entre ces multitudes vivantes et vous. Après avoir
osé décider, il faut oser commander. Si vous croyez que cela n'est
rien! Je m'en sens si profondément incapable que je commence à
admirer ceux qui ont cette puissance en eux.
À la terreur qu'on doit éprouver au moment de mouvoir ces masses
mystérieuses, joignez le sentiment d'une responsabilité formidable. Ce
qu'on ordonne ainsi, c'est la mort de milliers de créatures humaines,
et c'est une prodigieuse quantité de tortures physiques et de
souffrances morales. Et, par delà le champ de bataille, ce qui est en
jeu, ce dont on décide d'un mot, d'un geste, c'est l'intérêt,
l'honneur, le bonheur de plusieurs millions d'autres hommes
aujourd'hui et dans l'avenir. Aucun acte humain n'a des conséquences
ni si immédiates, ni si lointaines, ni si sérieuses, que celui d'un
général en chef. Jugez quelle force d'âme il exige et de quel
tremblement intérieur il doit être accompagné!
Et c'est par là que le rôle de l'homme de guerre devient d'une
incomparable grandeur. Il fait l'histoire non pas, comme le politique
ou l'écrivain, par des préparations et influences éloignées; il fait
l'histoire directement, sur place; il y met la main, sans métaphore.
Ce qu'il taille dans de la chair, ce qu'il pétrit dans du sang, c'est
la destinée d'un peuple. La guerre est l'action par excellence.
Qu'est, auprès de celle-là, l'action du poète ou de l'artiste? Leur
oeuvre même dépend au fond de celle du soldat. Et voyez: la part que
le hasard a toujours dans le succès des batailles et qui me semblait
tout à l'heure diminuer le mérite des chefs d'armée, rend, au
contraire, leur fonction plus tragique et plus solennelle. Ils
sentent que ni les calculs de la prudence, ni le courage, ni la
rapidité et la vigueur de la décision ne suffisent ici et que, faisant
l'histoire, ils la font avec quelqu'un qui ne se montre pas, qui est
peut-être contre eux, et qu'ils collaborent avec un grand inconnu. Il
me semble qu'ils doivent frissonner par moments, être saisis d'un
effroi mystique. Aussi tous les grands hommes de guerre ont-ils eu
besoin de croire à leur étoile, c'est-à-dire à une volonté divine,
plus forte que tout, et qui leur donnait la victoire.
Un de mes amis qui a fait la campagne de 1870 en qualité de
lieutenant, qui depuis est entré dans l'Université, et que je
n'hésitais point à juger beaucoup plus intelligent que les trois
quarts de nos commandants de corps, me disait l'autre jour: «Je n'ai
jamais commandé plus de deux cents hommes. Or, je sais bien que la
première fois que j'ai dû m'en servir devant l'ennemi, j'étais
diablement ennuyé. Je m'en suis tiré parce que je n'avais guère à
faire preuve d'initiative; mais un bataillon de mille hommes m'aurait
fort gêné, si j'avais dû le faire manoeuvrer. Et cependant j'avais
plus d'une fois commandé un bataillon... sur le champ de manoeuvre.»
C'est bien cela. Ce qui fait la grandeur d'un général en chef, outre
l'intelligence calculatrice et organisatrice qu'il doit posséder à un
degré remarquable, c'est qu'il doit _agir_, et dans les conditions les
plus terribles, les plus propres à paralyser la volonté. Il y faut un
génie particulier qu'il serait puéril de juger inférieur, par la
qualité, à celui du grand peintre ou du grand écrivain. Et de fait,
cette espèce de génie-là ne se rencontre pas plus fréquemment que les
autres. C'est, du reste, un don moral autant qu'intellectuel. Cela
n'est point, je pense, pour le diminuer. Ce don, le duc d'Anguien
l'avait évidemment, et peut-être même n'y a-t-il point d'autre grand
général chez qui ce don ait éclaté plus purement, ait moins été mêlé à
d'autres.