III

À vingt et un ans, il se révéla grand homme de guerre, par la science

déjà, mais surtout par un instinct merveilleux, par un don de nature.

La guerre était évidemment, de tous les travaux humains, celui où ses

facultés essentielles et le fond de fougue animale qu'il portait en

lui trouvaient le mieux leur emploi. Il fit la guerre avec allégresse

et, l'on n'en saurait douter, avec génie.

Jadis, quand j'étais beaucoup plus jeune, je concevais mal ce

génie-là; je n'en saisissais point la beauté propre. Un grand poète

me semblait un être infiniment supérieur à un grand général. Je me

disais: «Je vois bien qu'un chef d'armée doit avoir une certaine

lucidité et une certaine force d'intelligence. Il s'agit, en effet, de

combiner, pour un but précis, des éléments multiples et qui

soutiennent entre eux des rapports compliqués. Rien que pour mettre en

branle un régiment, que de choses dont il faut tenir compte: le nombre

des hommes, leur état physique et moral, la vitesse de leur marche, la

forme des terrains, la nature du sol, les chemins, la température, les

mouvements possibles de l'ennemi! Et, ce qu'on ne sait pas, il faut le

deviner. Et il faut, en outre, leur assurer la subsistance et combiner

avec leur marche celle des convois de vivres. Quand on doit faire ce

travail pour un certain nombre de régiments ou de groupes plus

considérables et lier entre elles et subordonner les unes aux autres

des évolutions déjà si complexes en elles-mêmes, le calcul devient

étrangement difficile, mais enfin l'effort intellectuel qu'exige cette

opération ne diffère pas essentiellement de celui que fait un bon

joueur d'échecs. Il s'agit, ici et là, d'avoir à la fois sous les

yeux, de retenir en même temps dans le champ de son attention une

grande quantité de mouvements accomplis et de mouvements projetés et

leurs relations actuelles et futures. Or, cela ne suppose qu'une

aptitude particulière qui peut d'ailleurs s'allier à une foncière

médiocrité d'esprit. Les hommes de guerre ne m'éblouissent point.

Plusieurs, du reste, n'ont même pas eu cette sorte d'intelligence que

je viens de dire: le hasard a presque tout fait pour eux, et il y a eu

plus d'une bataille gagnée à l'insu de celui qui commandait. Dans tous

les cas, les facultés dont est composé le génie d'un soldat sont

presque toujours d'une espèce assez humble; le degré seul en est

quelquefois éminent.»

Ainsi raisonne-t-on à l'âge heureux où l'on a toutes les

impertinences. Mais, à mesure qu'on vit, on acquiert un sens plus

exact des réalités. Ce qui met tout de suite une énorme distance entre

le joueur d'échecs et le général d'armée, c'est que ce dernier opère

sur des éléments concrets, changeants, fuyants, variables, et sur une

matière vivante. Les pièces de son échiquier sont des groupes d'hommes

faits de chair, d'os et de nerfs, et d'une âme agissante et sentante.

Il y a toujours dans ces masses une terrible somme d'inconnu, une

continuelle menace de surprise. On ne sait jamais ce qu'il en sortira,

ni ce qui dort dans cette âme collective, si capricieuse, sujette à

des mouvements inexpliqués et contagieux. Il faut certainement un don

spécial, une volonté, une confiance peu communes pour agir directement

sur ces masses obscures. Il faut un ascendant, un je ne sais quoi

d'assuré et de dominateur, qui s'impose de lui-même à ceux qui servent

d'intermédiaires entre ces multitudes vivantes et vous. Après avoir

osé décider, il faut oser commander. Si vous croyez que cela n'est

rien! Je m'en sens si profondément incapable que je commence à

admirer ceux qui ont cette puissance en eux.

À la terreur qu'on doit éprouver au moment de mouvoir ces masses

mystérieuses, joignez le sentiment d'une responsabilité formidable. Ce

qu'on ordonne ainsi, c'est la mort de milliers de créatures humaines,

et c'est une prodigieuse quantité de tortures physiques et de

souffrances morales. Et, par delà le champ de bataille, ce qui est en

jeu, ce dont on décide d'un mot, d'un geste, c'est l'intérêt,

l'honneur, le bonheur de plusieurs millions d'autres hommes

aujourd'hui et dans l'avenir. Aucun acte humain n'a des conséquences

ni si immédiates, ni si lointaines, ni si sérieuses, que celui d'un

général en chef. Jugez quelle force d'âme il exige et de quel

tremblement intérieur il doit être accompagné!

Et c'est par là que le rôle de l'homme de guerre devient d'une

incomparable grandeur. Il fait l'histoire non pas, comme le politique

ou l'écrivain, par des préparations et influences éloignées; il fait

l'histoire directement, sur place; il y met la main, sans métaphore.

Ce qu'il taille dans de la chair, ce qu'il pétrit dans du sang, c'est

la destinée d'un peuple. La guerre est l'action par excellence.

Qu'est, auprès de celle-là, l'action du poète ou de l'artiste? Leur

oeuvre même dépend au fond de celle du soldat. Et voyez: la part que

le hasard a toujours dans le succès des batailles et qui me semblait

tout à l'heure diminuer le mérite des chefs d'armée, rend, au

contraire, leur fonction plus tragique et plus solennelle. Ils

sentent que ni les calculs de la prudence, ni le courage, ni la

rapidité et la vigueur de la décision ne suffisent ici et que, faisant

l'histoire, ils la font avec quelqu'un qui ne se montre pas, qui est

peut-être contre eux, et qu'ils collaborent avec un grand inconnu. Il

me semble qu'ils doivent frissonner par moments, être saisis d'un

effroi mystique. Aussi tous les grands hommes de guerre ont-ils eu

besoin de croire à leur étoile, c'est-à-dire à une volonté divine,

plus forte que tout, et qui leur donnait la victoire.

Un de mes amis qui a fait la campagne de 1870 en qualité de

lieutenant, qui depuis est entré dans l'Université, et que je

n'hésitais point à juger beaucoup plus intelligent que les trois

quarts de nos commandants de corps, me disait l'autre jour: «Je n'ai

jamais commandé plus de deux cents hommes. Or, je sais bien que la

première fois que j'ai dû m'en servir devant l'ennemi, j'étais

diablement ennuyé. Je m'en suis tiré parce que je n'avais guère à

faire preuve d'initiative; mais un bataillon de mille hommes m'aurait

fort gêné, si j'avais dû le faire manoeuvrer. Et cependant j'avais

plus d'une fois commandé un bataillon... sur le champ de manoeuvre.»

C'est bien cela. Ce qui fait la grandeur d'un général en chef, outre

l'intelligence calculatrice et organisatrice qu'il doit posséder à un

degré remarquable, c'est qu'il doit _agir_, et dans les conditions les

plus terribles, les plus propres à paralyser la volonté. Il y faut un

génie particulier qu'il serait puéril de juger inférieur, par la

qualité, à celui du grand peintre ou du grand écrivain. Et de fait,

cette espèce de génie-là ne se rencontre pas plus fréquemment que les

autres. C'est, du reste, un don moral autant qu'intellectuel. Cela

n'est point, je pense, pour le diminuer. Ce don, le duc d'Anguien

l'avait évidemment, et peut-être même n'y a-t-il point d'autre grand

général chez qui ce don ait éclaté plus purement, ait moins été mêlé à

d'autres.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 34 / 81 题