«Saint-Jean de Terre-Neuve...
»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre
si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron
m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici.
Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout
d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai
point quitté la mer.
»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume
pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que
vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle
m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les
beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon
coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une
personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi
indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je
vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle,
mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la
reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point,
car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre
félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui
commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait
l'engager au mal.
»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre
de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez
piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils
vous intéresseront:
»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres
de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché
le maquereau.
»--Jamais, lui répondis-je.
»--Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord.
»--Mais l'armateur....
»--L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés
ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots,
tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas.
»--Quoi, vous me refusez!
»--Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant
exercé, s'il le veut. Pour un _greenhorn_[35], ça ne me va pas plus qu'un
verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion.
[Note 35: Novice, naïf, niais.]
»--Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le
métier de charpentier à bord.
»--Vraiment!
»--Sur ma parole.
»--Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.
»--Ainsi, c'est convenu?
»--Oui, mais à une condition.
»--Dites.
»--Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin.
»--Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.
»--Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses
collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.
»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez
grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le
pilote, le premier maître, un mousse et moi.
»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné
sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux
points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de
l'Amérique septentrionale.
»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux
sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de
la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces
bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en
vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils
capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux
occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux.
»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt
tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre
section, organisation totalement distincte de la première.
»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les
plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux.
Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive
émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en
des rixes sanglantes.
»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la
moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est
dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par
baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison.
»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme,
on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui
reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires
fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes,
le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit
de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le
vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage.
»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais
rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux
propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes.
»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les
maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix
varient naturellement suivant la qualité.
»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce.
Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à
leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que
l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé,
café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc.,
car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus
haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain
frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries
toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment.
»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée,
un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première
question d'un matelot à l'autre est celle-ci:
»--Quel est votre patron?
»Puis:
»--Quel est votre cuisinier?
»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un
engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car
un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là
indépendant, il se montre difficile dans son choix.
»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des
Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens,
Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens.
»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent
presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à
la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est
peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable.
»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le
banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en
plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur
leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont
continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles
intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds.
»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient
toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle
merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs
avant qu'ils ait atteint la vieillesse.
»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le
voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la
certitude de plus gros profits.
»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les
nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le
monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la
Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une
salle d'école.
»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en
noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de
jaune.
»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,--mais
pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile
de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les
construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité;
et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est
généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de
terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à
une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris
aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de
différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.
»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon
la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que
tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire,
quelle était sa forme et même son nom.
»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le
patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes,
avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise
appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion
et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des
pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique
de tels exemples soient rares.
»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de
l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des
indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit
jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail
tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en
entrant au port comme en en sortant.
»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se
détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie
est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense
minime pour tant de peines.
»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et
fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a
qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut
l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants
pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à
bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer
toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de
guerre.
»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette
qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus
encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de
paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une
inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans
heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation.
»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit
assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:
»--Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice.
J'espère bien que vous serez malade avant demain matin.
»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune
bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des
vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme
une chose due.
»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je
n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes,
plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les
entendre.
»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain
commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite
par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de
Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits
d'union de nos bonnes relations.
»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du
patron retentit:
»--Parez la grand'voile! larguez la misaine! déployez les focs.
»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres.
»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester
inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de
voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru
d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.
»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix
minutes le pont se trouva libre.
»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans
l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut
établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table
m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies).
Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une
place, et plus difficilement quelques vivres.
»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses
maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je
n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est
vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit.
»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à
m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain
matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin.
»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque
instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal
fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière.
»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant
trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger.
»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au
détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de
l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à
cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de
la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute
particulière.
»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son
port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette
goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était
petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau
et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient
dans la Baie.
»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous
appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain.
»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues
à truites.
»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et
tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là
mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que
le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron
celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes
les autres.
»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires.
»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode
et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais
continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de
l'équipage.
»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de
l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un
profond intérêt les procédés de l'équipage.
»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres
respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se
mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer,
auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe
demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où
verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont
il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son
tour.
»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes,
accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes,
du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et
façonner les plombs suivant leurs fantaisies.
»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais
réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie
sur le plancher et une particule dans le moule.
»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux,
je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr.
»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes,
plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une
pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des
instruments.
»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves
matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste
Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il
en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage.
Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule
de compliments...»