Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et
mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra.
La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie
de cuisine.
--Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail
pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous [34] comme ça? y a
au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais
malade.
[Note 34: sors.]
--Malade! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un
sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et...
--Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si
c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux
nous, ousqu'on ne te refuse rien.
--C'est vrai...
--Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici,
plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée.
Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes
les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses
paupières.
--Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la
vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si
gaie, si riante; maintenant...
--Pierre est-il ici? interrompit Angèle, pour couper court à cette
intempérance de langue qui la gênait.
--Pierre y va-t-arriver prendre son dîner.
T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire?
Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors.
C'était le charretier.
La jolie fille courut à sa rencontre.