II

Qu'on juge de l'étonnement d'Angèle en lisant cette singulière lettre!

Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y

épanchaient leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble

inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui

frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de

tristesse s'égarait dans des régions trop aériennes pour empoisonner

le coeur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations

qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à

l'extrémité d'une branche d'aubépine, les demi-aveux qu'on y dévoilait,

devaient toucher et séduire une femme.

Peut-être, en écrivant, l'exilé s'ignorait-il lui-même: mais Angèle,

avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse.

Sûre d'être sérieusement aimée, elle se demanda si elle aimait.

Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violemment.

Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu'elle tenait

dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vaguer à travers

les bocages odorants de la rêverie.

D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et

d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi clos.

Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombragé par les rameaux des

arbres touffus, mollement appuyée au bras d'un ange: l'onde murmurait à

leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nénuphar;

l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu

dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux délices de ses

harmonieux concerts!

Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux

charmes de cette amoureuse journée.

Ils avançaient lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles;

mais ces paroles étaient autant de perles précieuses, de mélodies

ineffables: et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences,

qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes.

Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre!

Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se déroulait toujours

charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient

ainsi dans l'extase d'une mutuelle félicité....

La fille du pirate · 第 106 / 127 题