ALPHONSE A ANGÈLE

«New-York...,

»Mademoiselle,

»N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon départ, je n'ai

pu vous demander la permission de vous écrire quelquefois. Telle était

cependant mon intention; j'en ai fait part à notre excellent ami, M.

Jobinet. Pour toute réponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre

de moi ne vous déplairait pas. Si je me suis trompé, excusez mon erreur,

mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la réparer, car rien ne me

serait plus pénible à supporter que votre courroux.

»Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois

vous m'avez arraché à une mort certaine et je n'ai pu encore vous

exprimer les sentiments de reconnaissance qui débordent mon coeur.

N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant

j'oubliais votre sublime dévouement et les périls que vous avez courus

pour me mettre en sûreté! Peut-être aurait-il été plus convenable

que j'adressasse ma missive à votre bon père Morlaix; peut-être

l'eussiez-vous préféré; mais j'éprouve, en songeant à vous, une émotion

inexprimable, des palpitations étranges que je n'oserais confier à un

homme. Vous êtes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne

rirez pas de moi, naïf jeune homme, à peine entré dans la vie, qui n'ai

vu le monde que dans un chantier ou à travers les livres. Ces livres

m'ont dit que votre sexe était meilleur et plus délicat que le nôtre.

Je le crois, car ma mère est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la

douleur se glisse maintenant dans mon âme, c'est quand je pense à cette

pauvre vieille mère que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu!

pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes

auprès d'eux que lorsque nous en sommes séparés? Cela ne viendrait-il

pas de ce que près d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection?

Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous

entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutumé. Nous n'y

attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais

que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies

nous entendions autour de nous des voix étrangères, qu'au lieu de la

prévoyance maternelle, nous soyons obligés de demander aide à des soins

mercenaires, et nous commençons à apprécier la valeur des liens du sang.

L'affection qu'alors on porte à sa famille trouve sans doute son mobile

dans l'égoïsme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet égoïsme

est si naturel de part et d'autre! c'est une chaîne si douce à porter

que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donnés

la Providence. Oh! oui, car aimer les nôtres pour nous-mêmes c'est les

inviter à nous aimer et entretenir ainsi dans la société de saintes

relations dont la Bienveillance et la Charité tiennent les fils

imperceptibles.

»Mais je m'oublie à vous parler un langage auquel une jeune fille n'est

pas habituée. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne à qui je puisse

communiquer toutes les pensées qui flottent devant mon imagination,

depuis mon arrivée ici. Ma mère est bonne, mais elle n'a jamais su lire

dans mon coeur et j'ai un caractère si expansif!

Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assurée,

mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidèle jusqu'à la

mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force

dans votre caractère, d'héroïsme dans votre noblesse pour m'avoir

secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait évanouie,

ou aurait crié au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas

frémi, vous n'avez pas tremblé! vous m'avez soigné, moi inconnu, moi

couvert de sang et de vêtements misérables, vous m'avez soigné, comme

une soeur soigne un frère! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens

je crus un instant que mon âme ravie à son enveloppe terrestre avait été

transportée dans une autre sphère où une sylphide, un ange l'avait prise

sous sa protection.

»Le rêve dura longtemps, jusqu'au jour où je m'éveillai dans cette

blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse été heureux

d'expirer durant ces heures de fièvre ardente! Je nageais dans un tel

océan de bonheur!

»Néanmoins, chose singulière, que je ne m'explique pas! après être sorti

du délire, en vous apercevant, à quelques pas de moi, en me convainquant

que je n'étais pas le jouet d'un rêve, que la réalité m'environnait, je

pris goût à l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma

position, je priai, dans mon coeur, l'Éternel de m'arracher du trépas.

»Quelle est donc la signification de ces incohérences? Aujourd'hui

encore, tantôt je me cramponne à la vie de toute la puissance de mon

être, tantôt je suis prêt à m'abandonner au désespoir.

»Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir

à vous dire combien,--malgré notre courte connaissance,--je me suis

pénétré de la sublime harmonie de vos qualités; il me serait agréable

de retracer les poétiques images que votre présence fait concevoir, mais

les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misères vraies ou supposées.

C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous

cuirassons de personnalité. Qu'il faut de courage pour supporter la

douleur au sein de la gaîté! J'avais cru que je possédais ce courage;

la prison, la triste perspective d'une condamnation à mort me trouvaient

insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-être la pensée

d'une évasion ne me fût venue. Il me semble que j'aurais marché d'un

pas ferme au supplice. D'où vient que, maintenant, je suis plein

d'hésitations et d'incertitudes? Les États-Unis ne sont-ils pas la plus

magnifique contrée possible? N'ai-je pas la gloire de prospérer en paix,

à l'ombre de la bannière étoilée! Oh! quel mystère que nos passions!

»Dès ma plus tendre enfance j'ai chéri la République. En sortant du

collège, je soupirais pour le jour où je pourrais aller m'établir

dans les États. A présent, j'y suis: matériellement j'ai autant

de jouissances que j'ai prétendu en avoir, et, je le confesse, la

mélancolie règne constamment sur mon front. En quittant les rives

de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est soulevée et des larmes

abondantes ont coulé de mes yeux. N'eussent été les exhortations de M.

Jobinet, qui m'accompagna jusqu'à Saint-Jean, je me serais livré à mes

ennemis, plutôt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui,

j'ai laissé là-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-même.

Québec, Montréal, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme

dans mes insomnies. En vain, j'ai cherché ici quelques distractions. Le

bruit, le mouvement m'irritent; les théâtres me sont insupportables. Ni

la méchanceté, ni l'envie ne forment l'essence de mon tempérament; et je

me surprends à envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent

à côté de moi emportés dans leurs brillants équipages; et je déteste

parfois ces femmes étincelantes de parure que je vois au spectacle!

N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous

lequel on déguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices

secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison,

sans cesse aux prises avec la bestialité? Où est la lumière sacrée? où

est le vrai?

»Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'être sage ici-bas! Nous

contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous

jalousons, nous haïssons!

»Affreux dilemme!

»Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie à la définition!

»Est-il né pour la souffrance ou la félicité?--Le savoir l'écrase,

l'ignorance l'abrutit.

»Nous devons accepter la science de la vie formulée ou la rejeter. Mais

si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrès, à la perfectibilité?

Rien. Marche! nous crie une voix intérieure, et nous marchons d'ombre en

obscurité, d'obscurité en ténèbres, de ténèbres en opacité?

»L'antiquité éclairée trébuche dans son acheminement.

»Les âges contemporains ferment les yeux pour franchir le précipice:

Entendez-vous ce cri de Shakspeare:

»_To be or not to be!_»

»Ne tremblez-vous pas à l'expression de Montaigne?

»Que sais-je?»

»Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les

tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des

Encyclopédistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes?

»De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle?

»Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutôt

que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonché

de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal à moi de vous montrer les épines

qui hérissent le mien?

»Mais j'ai toute confiance, en votre bonté. Elle excusera mes écarts,

n'est-ce pas? Il doit être si doux de pardonner au malheur!

»A New-York, ma situation financière est tolérable. J'ai trouvé de

l'ouvrage comme employé chef chez un armateur. Mes compagnons de travail

compatissent à mes maux et vraiment je serais content de ma destinée, si

le souvenir de la patrie.... enfin!

»Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas être repoussée en

parvenant à sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir

et l'expression de la reconnaissance inaltérable, d'un homme qui

sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vôtre.

»ALPHONSE MAIGRET.

»P. S. Après ma mère et vous, mon coeur appartient tout entier à nos

amis Pierre Morlaix et Jobinet.»

La fille du pirate · 第 105 / 127 题