Par «larguer la poulaine», Mike veut dire couper le nez.]

»Le trafic africain ne donnait pas.

»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes

aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de

paille.

»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à

preuve, c'est que je le suivais comme un chien.

»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés

sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous

avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit:

»--Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.

»--Quoi donc, commandant?

»--Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable.

»--Pas possible!

»--Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles

Bourgeot....

»--Bourgeot!

»--Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme.

»--Et?

»--Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste

l'unique héritier....

»--Mais comment savez-vous?

»--En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot

au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon

frère résidait à Québec, conçois-tu?

»--Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui....

»--Était à bord de l'_Alcyon_?

»--Je n'osais vous rappeler ce souvenir.

»--S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.

»--Bast! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer.

»--Si c'est un imposteur, tant mieux!

»--De fait, vous serez le légataire universel.

»--En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du

Canada.

»--Et notre engagement?

»--Imbécile!

»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu

toucheras à bon port.

»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à

Québec.

»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé

la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!

»Enfin, nous amarrons.

»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des

recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné!

»--Mike, qu'il me dit.

»--Présent, capitaine.

»--Tu m'es dévoué!

»--Jusqu'à la culasse, capitaine.

»--Nous allons être riches, si tu veux.

»--Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire?

»--Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second.

»--C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer

pour cela?

»--Presque rien.

»--C'est encore mieux.

»--Cependant...

»--Ah! j'écoute.

»--Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le

pensais, encore moins lancé à la mer.

»--Hein! j'en doute.

»--Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré

inaperçu à bord de l'_Alcyon_, et après notre départ, un bateau-pilote

l'aurait recueilli, transporté à Halifax.

»--Ça sent tonnerrement le mystère.

»--J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son

identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.

»--C'est toujours drôle!

»--Bref, il est mort dernièrement.

»--Ah! je commence à respirer, capitaine.

»--Mais il a laissé un enfant.

»--Et une femme?

»--Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.

»--Resta l'enfant.

»--Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.

»--Connu, commandant.

»--Que veux-tu dire?

»--L'enfant nous gêne.

»--Troun de l'air!

»--Quel âge?

»--Deux ans à peine.

»--Facile de s'en délivrer.

»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles.

»--Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça!

»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une

véritable poule mouillée.

»--J'exécuterai vos ordres.

»--Me jures-tu?...

»--Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu!

»--Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux

pas que mal lui arrive.

»--On le soignera... fiez-vous à moi.

»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis

en nourrice: puis il me dit:

»--Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant

l'incendie, et la conduiras à Montréal.

»--Pourquoi mettre le feu à la maison?

»--Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé.

»--Magnifique, commandant, magnifique!

»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,--je ne sais trop

comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une

ripaille, une ripaille... enfin!

»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.

»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici,

on l'avait baptisée la Camarde.»

La fille du pirate · 第 97 / 127 题