L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fiévreuse; il
était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achèverait de le
tuer.
Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de
l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie.
Mais il s'était trompé dans ses conjectures; car à peine l'ex-flibustier
eut-il ingurgité le breuvage, qu'une réaction s'opéra subitement dans
ses manières.
Il recouvra une sorte de lucidité factice. Ce phénomène n'est point rare
dans les cas d'ébriété complète.
--Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen.
Ah! ah! ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Miko, hein?
--Bast! articula Stephen en se mordant les lèvres.
--A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce
pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil
des tropiques.
--Non; je ne bois plus.
--Tu dis?
--J'en ai assez; je m'en vas.
--Peuh!
--Il faut que je travaille demain.
--Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme;
mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures à
passer avec nous pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne.
D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,--une belle
histoire!
--Ça va, dit Stephen.