Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de
la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de
reproduire quelques vers.
La _bar_ est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle
attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer,
causer, chanter.
Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance,
à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de
whiskey, vides à côté d'eux.
L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le
connaissons.
C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie
de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez
crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue;
les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et
de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de
l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le
plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.
Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté
physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre
conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté
morales.
Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités.
N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant
vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un
lit de plume.
Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et
certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe
comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme
le brave docteur Pangloss.