Angèle _manégeait_ parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise
emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques
minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes
de la nuit.
La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un
orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses
nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles
des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de
l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et
de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.
Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait
insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des
contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait
muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de
félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient
environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la
béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en
distinguer les couleurs.
Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.
Être aime de _lui_, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.
Et _lui_, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le
tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé
qu'elle était payée de retour!
Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment
l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la
joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort
seule peut éteindre le souvenir.