A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des
danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que
Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens
s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant
les dents d'une manière menaçante.
Force fut au jeune homme de rester.
Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha
de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches
sanguinolentes:
--Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de _Ladauanna_
[12] pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes
frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne? Le
Matchi-Manitou[13] est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt
elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les
grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont
toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je
la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent
ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un
troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages
pâles! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de
nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son
ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance! Mort, mort
aux visages pâles! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim
sous la flèche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que
leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!»
[Note 12: Le Saint-Laurent.]
[Note 13: Esprit du mal.]
[Note 14: Père des humains, suivant les croyances religieuses des
Sauvages du Nord.]
Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux
louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.
X
--Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité,
tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par
qui je connais les choses passées, présentes et futures.
[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle
qu'ils voyaient en songe.]
[Note 16: Dieu de la science divinatoire.]
--Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse
me trompe.
--Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit
emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata[17] a créé la femme avec un
nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'était Atahensic
[19]. Toi, mon frère, tu as un rival.
[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.]
[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger
la tradition de la création comme elle s'est transmise chez les Sauvagea
du Nord: «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y
avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'éteignît
avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint
conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord
impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes
et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume
de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit
qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et
lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des
présents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le
ciel même. Dieu s'en aperçut et dans sa colère la précipita en bas.
Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons
apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île
qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe. (Les Sagamos
Illustres.--Introduction.)]
[Note 19: D'après Charlevoix, nom de la première femme et génie du
mal.]
--Un rival! s'écria Jacques.
--Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la
magicienne avec exaltation. Viens!
Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu,
et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau.
Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'_abesoutchenza_[20]
(gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la
cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau.
La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses
mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme
un énergumène, et poussa des cris affreux.
[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient à une plante,
dont la racine ressemble à un embryon.--On attribue à cette plante
des propriétés médicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent
_Aureliana canadensis_.]
A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce
fut, dans la hutte, un charivari infernal.
Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle
en bois, et tendit le breuvage à Jacques.
--Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a
enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera
ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers
l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.
--Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.
--Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à
parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une,
les feuilles de l'érable.
--Mais à quoi bon!
--Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse!
Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques
porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion
bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une
exclamation de douleur.
--Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée.
L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu,
elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur
le sol.