IX

A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des

danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que

Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens

s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant

les dents d'une manière menaçante.

Force fut au jeune homme de rester.

Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha

de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches

sanguinolentes:

--Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de _Ladauanna_

[12] pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes

frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne? Le

Matchi-Manitou[13] est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt

elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les

grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont

toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je

la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent

ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un

troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages

pâles! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de

nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son

ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance! Mort, mort

aux visages pâles! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim

sous la flèche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que

leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!»

[Note 12: Le Saint-Laurent.]

[Note 13: Esprit du mal.]

[Note 14: Père des humains, suivant les croyances religieuses des

Sauvages du Nord.]

Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux

louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.

X

--Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité,

tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par

qui je connais les choses passées, présentes et futures.

[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle

qu'ils voyaient en songe.]

[Note 16: Dieu de la science divinatoire.]

--Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse

me trompe.

--Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit

emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata[17] a créé la femme avec un

nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'était Atahensic

[19]. Toi, mon frère, tu as un rival.

[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.]

[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger

la tradition de la création comme elle s'est transmise chez les Sauvagea

du Nord: «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y

avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'éteignît

avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint

conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord

impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes

et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume

de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit

qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et

lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des

présents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le

ciel même. Dieu s'en aperçut et dans sa colère la précipita en bas.

Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons

apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île

qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe. (Les Sagamos

Illustres.--Introduction.)]

[Note 19: D'après Charlevoix, nom de la première femme et génie du

mal.]

--Un rival! s'écria Jacques.

--Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la

magicienne avec exaltation. Viens!

Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu,

et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau.

Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'_abesoutchenza_[20]

(gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la

cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau.

La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses

mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme

un énergumène, et poussa des cris affreux.

[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient à une plante,

dont la racine ressemble à un embryon.--On attribue à cette plante

des propriétés médicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent

_Aureliana canadensis_.]

A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce

fut, dans la hutte, un charivari infernal.

Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle

en bois, et tendit le breuvage à Jacques.

--Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a

enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera

ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers

l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.

--Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.

--Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à

parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une,

les feuilles de l'érable.

--Mais à quoi bon!

--Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse!

Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques

porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion

bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une

exclamation de douleur.

--Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée.

L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu,

elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur

le sol.

La fille du pirate · 第 61 / 127 题