Jacques donc se détermina à garder, durant quelque temps, le silence, et
à épier ce qui se passerait dans la maison du charretier.
Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il
approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture,
à sa station habituelle.
--Ah! ah! vous v'là, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous
ne faites pas un tour?
--On m'avait dit que tu étais engagé?
--Moi! ah! oui, mais j'ai laissé mon bourgeois en haut du faubourg, et
maintenant je suis libre... à votre service, m'sieur Jacques.
--Est-ce que tu pourrais me conduire à la Pointe-aux-Trembles.
--Si ça vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite
heure nous serons arrivés.
--Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calèche.
Puis, se ravisant:
--A propos, quelle heure est-il?
Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent,
communément désignées sous le nom de bassinoires.
--Neuf heures moins vingt-cinq, répondit-il, après avoir consulté le
cadran.
--Neuf heures moins vingt-cinq? Alors je change d'avis, tu vas me
conduire à Lachine.
V
Le temps était superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait doré de ses
rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait
réjoui les plaines célestes!
Jacques Bourgeot n'était pas homme à se laisser impressionner par les
charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, dès que la
calèche eut dépassé le village des Tanneries, commença-t-il, avec son
conducteur, la conversation suivante:
--Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville?
--Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien
encore.
--Tu n'as rien appris?
--Rien en toute. L'particulier que j'ai charrié, ce matin, était muet
comme le travail de ma calèche.
--Tu ne le connais pas?
--Pas un brin, répondit Pierre, en excitant ses chevaux.
--Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit...
--Vous dites, m'sieur Jacques?
--Il court un bruit, hum! Le chef de la rébellion s'est évadé.
--Qui ça? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa
voix.
--Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard.
--Et il a déserté la prison?
--Pendant la nuit dernière.
--C'est y ben possible, m'sieur Jacques!
--Comment, tu ignorais cela, toi?
--Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la première nouvelle. Mais ousqu'y
s'est réfugié?
--Tu le sais peut-être mieux que moi? dit l'amant d'Angèle en se
penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre
Morlaix.
--Moi! répliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous
voulez rire m'sieur Jacques.
--Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les
soupçons que sa question avait fait naître dans l'esprit du charretier,
si c'était, par hasard, ton voyageur de ce matin?
--Hé? hé! hé! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin!
hé! ho! hé!
--Qu'y aurait-il d'impossible?
--Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de
Lachine, éparpillées au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient
dus bouquets d'arbres touffus. Où débarquez-vous?
--Près de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais à Caughnawaga. Tu
attendras mon retour.
Bientôt il sauta à terre, en murmurant:
--Puissé-je trouver cette vieille sorcière d'Iroquoise!