Il était minuit.
Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux
blancs, bien propres, un jeune homme dormait.
Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille
reposait aussi.
Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon;
sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis
doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller
voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses
droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur
digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes
parfumées.
A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène
comme les aime un poëte.
Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la
veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait
comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les
angles, se noyaient harmonieusement.
Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces
deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu
d'un crépuscule, vaporeux.
Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les
teintes--c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce
moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.
Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur,
avaient nom Angèle et Alphonse.
X
Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une
phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.
A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration
régulière des deux dormeurs.
Bruits argentins comme une symphonie lointaine.
Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.--La jeune fille ne bougea
point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations
alternatives.
Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite,
il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant
supporter le faible éclat de la lumière.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les
paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau.
Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale;--sa pauvre vieille
mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle
de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les
diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après
avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré
dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti
son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa
protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont
il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes.
Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné
vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves
d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune
fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.
Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase,
oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule
oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant
son haleine, de peur de l'éveiller.
Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille,
lui tenait lieu de coussin.
Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup
des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées?
Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles
comme le bouton de la rose de mai.
Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son
enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.
Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que
la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât
la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.
Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.
Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son
cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à
l'infini.