IX

Il était minuit.

Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux

blancs, bien propres, un jeune homme dormait.

Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille

reposait aussi.

Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon;

sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis

doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller

voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses

droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur

digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes

parfumées.

A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène

comme les aime un poëte.

Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la

veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait

comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les

angles, se noyaient harmonieusement.

Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces

deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu

d'un crépuscule, vaporeux.

Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les

teintes--c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce

moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.

Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur,

avaient nom Angèle et Alphonse.

X

Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une

phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.

A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration

régulière des deux dormeurs.

Bruits argentins comme une symphonie lointaine.

Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.--La jeune fille ne bougea

point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations

alternatives.

Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite,

il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant

supporter le faible éclat de la lumière.

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les

paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau.

Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale;--sa pauvre vieille

mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle

de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les

diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après

avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré

dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti

son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa

protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont

il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes.

Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné

vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves

d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune

fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.

Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase,

oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule

oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant

son haleine, de peur de l'éveiller.

Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille,

lui tenait lieu de coussin.

Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup

des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées?

Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles

comme le bouton de la rose de mai.

Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son

enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.

Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que

la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât

la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.

Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.

Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son

cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à

l'infini.

La fille du pirate · 第 48 / 127 题