Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien
avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'épurer au creuset
de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens
actifs et intelligents; il se plut à leur inculquer une partie des
connaissances qu'il avait acquises. Sa charité, son aménité lui firent
de nombreux amis. Et ce qui est rare ses égaux, tout en le chérissant,
gardèrent toujours vis-à-vis de lui une déférence entière. Il ne
tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver
mauvais qu'il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les
chantiers. Un trait de courage, accompli on présence de tous ses
camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord,
l'avaient traité de «demoiselle.»
Certaine après-midi, qu'Alphonse était occupé à radouber un brick à la
Pointe Lévi, une tempête effroyable éclata tout à coup.
Le Saint-Laurent grossit avec une rapidité prodigieuse, ses grandes
lames se déferlèrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires
mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entre-choquèrent
tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une
barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour
atteindre le rivage; mais, quoique montée par trois hommes robustes,
elle ne pouvait aborder et menaçait à chaque instant de chavirer. Les
charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient par leurs clameurs à
encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'égaraient au milieu
des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne
la voyant pas venir, l'homme assis à la barre tourne le cap vers
elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frêle
embarcation.
Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que
les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se
lamente dans les agrès des paquebots.
--Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse.
On lui obéit.
Le jeune homme est dans le fleuve. Tantôt il nage, tantôt il plonge, et
toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé.
Après dix minutes d'efforts inouïs; et après être resté longtemps sous
les eaux, il reparaît tout à coup, tenant un homme par le bras.
Au moyen de sa corde, on l'aide à regagner la rive. Il dépose son
fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants, qui
l'engagent à se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt
une seconde victime. Mais alors ses facultés physiques épuisées ne lui
permirent pas une troisième tentative, et le Saint-Laurent conserva sa
dernière proie.
Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à
jamais, les égards de quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient
disposés à le dénigrer.