XXIV

Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu,

imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un

blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris

terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges,

les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait

l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la

carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à

des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg

n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète!

jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être

extérieur. L'_ange_ qui est en nous ne saurait vivre derrière cette

forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être

employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides

intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité,

doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences

spirituelles.»

Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la

secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des

signes non équivoques d'égoïsme.

Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et

spiritualiste ne se seraient pas trompés.

Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les

imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une

pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par

l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles

sentiments.

Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques

années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa

fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs

pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise

et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et

écrire.

Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en

demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement

satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en

Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme

une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il

fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit

chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.

Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents

louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une

plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode

de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût

de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui

l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays

ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et,

à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui,

c'est bien beau, quand on sait l'italien.»

Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé

dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre

jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à

marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le

cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et,

un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit

de sa ville natale.

C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez

vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille,

revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée

au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le

quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient

propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se

débattit vigoureusement en appelant au secours.

Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur,

en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le

résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita

et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En

la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques

visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement,

qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.

La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais

les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût

pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente,

comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait

des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un

ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée.

Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la

retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs

d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il

promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion

n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un

instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être

payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour

arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait

guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les

périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble,

plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec

lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût

observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à

un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces

bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de

l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui

paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.

Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble,

suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le

théâtre de l'action.

La fille du pirate · 第 38 / 127 题