VIII

Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue

des Voltigeurs.

Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là.

Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!--de véritables machines

à vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de

vie!

Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les

jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul.

Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un

instrument--le violon de maître Pierre.

--Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite,

à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé.

Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant,

se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté,

plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique

criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on

marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des

hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride,

difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives

interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et,

dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:

--En avant les deux autres!

Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur

quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,--airs, à notre

goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes,

qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de

l'exécutant et de désespérer le danseur.

La fille du pirate · 第 23 / 127 题