I
Prenez-le à Londres, à Paris, à Rome, à Madrid, à Lisbonne, à Vienne, à
Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Québec ou à Montréal, et le
conducteur de voitures publiques sera toujours le même--un type unique.
Il est à la fois l'être le plus remuant et le plus pacifique de la
terre. Sa gaîté est inaltérable, sa docilité à l'épreuve, sa discrétion
proverbiale. Causeur par tempérament, il sait se rendre muet comme
Harpocrate. Aussi curieux qu'une femme, il compte la prudence parmi ses
premières qualités. Observateur pénétrant, sa finesse ne trahit jamais
le résultat de ses investigations. Vif jusqu'à l'excès, il est
d'une patience angélique, s'il le faut. Têtu comme une mule de la
Sierra-Morena, on ne l'a point encore vu résister aux flatteries d'un
louis. Ennemi juré de la police, il est à tu et à toi avec ses agents.
Enfin, soit qu'il reste stationnaire, soit qu'il marche, soit qu'il
trotte, soit qu'il galope, soit qu'il vole, le conducteur de voitures
publiques est le factotum de la société. Que de services n'a-t-il pas
rendus? Que de services ne rend-il pas et ne rendra-t-il pas? On devrait
lui voter des médailles, lui attacher des décorations sur la poitrine,
lui ériger des statues! Mais l'humanité est ainsi faite: elle méprise
ceux qui lui sont utiles pour encenser ceux qui lui sont nuisibles!
Cependant, perché sur son strapontin, comme un cormoran au sommet d'un
rocher, le conducteur de voitures publiques regarde onduler la foule à
ses pieds, et rit sous cape, en sifflant un air de sa composition; car
il est poète, il est artiste, notre homme!
Voyez-le plutôt.
Qui mieux que lui connaît les monuments d'une ville, leur histoire,
leur chronique, leur légende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en
vogue, la toilette à la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que
lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets!
Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira où va cette élégante,
hermétiquement voilée; d'où revient ce monsieur enveloppé jusqu'aux yeux
dans son cache-nez.--Il a pressé les doigts délicats des plus grandes
duchesses, causé avec les sommités de la littérature, de la peinture de
la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont
universelles, sa mémoire vaut une encyclopédie, son tact est infini.
Astronome par nécessité, il vous prédira le beau ou le mauvais temps,
comme la fleur des almanachs. Mais, malgré tous ses talents, le
conducteur de voitures publiques appartient à la classe des incompris. O
honte de notre siècle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler à
cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas à révéler sur votre compte,
fières dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le dédain aux
lèvres, devant son modeste sapin! Grâces au ciel, il est bon, il est
charitable, il est miséricordieux, le conducteur de voitures publiques!
Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme
des sociétés vieillies: la civilisation est venue à lui, il s'est laissé
faire. Sa moralité est à peu près celle de Bartholo.
Passant du composé au simple, de l'entier à la fraction, nous allons,
si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, à
Montréal, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures
publiques canadien.
Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout
en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrès. Mais
ici il n'a pas bougé d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en
France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il
demeurait fidèle aux traditions de nos aïeux. Aussi se moque-t-il de ses
prétentieux confrères d'outre-Atlantique qui se font appeler _cocher_,
et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de _charretier_. Ce
non vénérable, il l'aime, il le chérit, il le respecte comme titre de
noblesse. Malheur à qui le lui contesterait!
Si maintenant nous délaissons encore une fois le champ banal des
généralités pour celui des particularités, si nous exilons l'entier
pour patronner l'unité, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix était
charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place
Notre-Dame, devant l'église, qu'il marquait vingt-six ans, n'était pas
beau garçon, mais possédait en revanche les plus belles bêtes de toute
la paroisse de Montréal. C'étaient deux chevaux bais-bruns, à la robe
soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la
tête, trottant vite et menu, pas «malins en toute», comme disait leur
maître, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse à
penser si Pierre Morlaix était vain de son attelage! Vraiment il fallait
le voir assis sur le siège de sa calèche, doublée d'étoffe gauffrée, il
fallait le voir brûlant le pavé de la grande rue Saint-Jacques, par un
beau jour d'été, il fallait voir avec quelle célérité il vous emportait
les _partis_, le dimanche, à Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver
était le bon temps de notre ami. Dès que la neige étendait sa nappe
de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calèche,
l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir imperméable et sortait
son _sleigh_! Un superbe traîneau, ma foi, en velours cramoisi et tout
drapé de splendides pelleteries qui retombaient jusqu'à terre! Il
en avait fait des jaloux, ce sleigh-là! Les charretiers de la
place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du Marché-à-foin, se
mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque
élégante rasant avec la rapidité d'une locomotive le sol argenté de
concrétions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns
n'avaient-ils pas comploté la perte du joli traîneau! Oui; mais Pierre,
Morlaix était un rude gars! Il avait découvert la conjuration, fustigé
d'importance les conspirateurs et son traîneau jouissait de l'estime
publique. A peine arrivé à son poste le matin, il était retenu! Nul
n'avait souvenance qu'il fût resté dix minutes inoccupé. Le samedi soir
on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et maître Pierre,
afin de contenter tout le monde, le mettait généreusement à l'enchère!
Alors, le traîneau montait, montait, montait! Les têtes s'échauffaient
et souvent la location était adjugée sur une offre de quinze dollars.
Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait
sur ses antagonistes un coup d'oeil de défi, et la foule, que ces scènes
hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains.
Tel était Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son
sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18..., comme le brave phaéton
revenait d'une course dans Griffinton, il fut frappé par cette
interpellation significative:
--Ohé!
Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et à la lueur du
réverbère voisin, aperçut un individu, embossé dans un ample manteau, à
collet relevé, et coiffé d'un casque[1] en fourrure.
[Note 1: Tel est le nom que les Canadiens-Français donnent à leur
coiffure d'hiver.]
--Approche! fit ce personnage d'un ton bref.
Le charretier avança sa voiture près du trottoir, et dit:
--Embarquez.
L'inconnu sauta dans le traîneau, ramena soigneusement sur lui la robe
de boeuf, bordée d'une bande écarlate.
--Où va-t-on, monsieur? demanda Pierre.
--Faubourg Québec, et promptement!
Ces mots étaient à peine prononcés que Carillon et la Brune dévoraient
l'espace avec la vitesse du vent.
Le froid était sec, la neige grinçait sous les patins du sleigh et
des narines des chevaux s'élevait un nuage de vapeur blanchâtre, qui
tranchait sur les teintes bleues, projetées par le firmament, nacré de
perles étincelantes.
--Quelle rue? dit Pierre, en franchissant la place Dalhousie.
--Rue de la Visitation.
--Quel numéro?
--Marche. Je t'avertirai quand je voudrai descendre.
Habitué au caprice de ses pratiques, le charretier poursuivit droit son
chemin jusqu'à la rue de la Visitation qu'il enfila trop brusquement,
car le traîneau s'accrocha à une borne et se renversa sur le côté.
Heureusement les chevaux s'arrêtèrent d'eux-mêmes; mais Pierre fut lancé
au milieu de la voie, ainsi que son voyageur.
--Maladroit! s'écria celui-ci, en sa relevant. Ne pouvais-tu faire
attention?
--Excusez, balbutia le conducteur confus, et s'assurant qu'il n'était
pas blessé.
--Allons, leste! dit l'autre, en ramassant sur la neige, un objet qu'il
avait sans doute laissé échapper et que Pierre Morlaix crut être un
pistolet.
Ils reprirent leur place et se remirent en route. Mais au coin de la rue
Sainte-Catherine, l'inconnu posa sa main sur l'épaule de Pierre Morlaix:
--Voici un louis. Attends-moi ici; tu me ramèneras.
Ce disant, il sautait à terre, et disparaissait derrière un pâté de
maisons.
Séduit par la générosité de son passager (afin de nous servir du terme
local), Pierre l'attendit patiemment jusqu'au petit jour. A la fin,
lassé de fumer des pipes, de s'agiter le corps, les pieds et les bras
pour s'échauffer, il résolut de rentrer ses chevaux à leur écurie.
Ensuite, avant de se coucher, il voulut nettoyer son traîneau. Mais
quelle fut sa surprise de trouver sur le coussin un petit portefeuille
de maroquin noir! Pierre l'ouvrit sans scrupule, en marmottant:
--C'est ce monsieur qui, sans doute, l'aura oublié! il ne manquera pas
de le réclamer, et on le lui rendra.
Le portefeuille contenait vingt _bills de_ cinquante piastres chacun et
un billet, sans adresse et sans signature, ainsi conçu:
«Il ne tient qu'à vous de vous en assurer si vous le désirez. Il est
chez elle.»
--Ça ne m'apprend pas grand'chose, dit le charretier en serrant le
portefeuille dans la poche de son capot.