11 mars 1909.

«Depuis longtemps poursuivi par la pensée du délaissement spirituel de

tant d’infidèles, et en particulier de celui des musulmans et des

infidèles de nos colonies, voyant en même temps l’amour des biens

matériels et la vanité envahir de plus en plus le peuple chrétien, j’ai

jeté sur le papier, à la suite de ma dernière retraite, il y a un an, un

projet d’association catholique, ayant le triple but de ramener les

chrétiens à une vie conforme à l’Évangile en leur présentant comme

modèle Celui qui est le modèle unique, de développer parmi eux l’amour

de la Sainte Eucharistie, qui est le bien infini et notre tout, et de

provoquer chez eux un mouvement efficace pour la conversion des

infidèles et spécialement pour l’accomplissement du devoir strict qu’a

tout peuple chrétien de donner l’éducation chrétienne aux infidèles de

ses colonies[16].

[16] Cette «Association pour le développement de l’esprit

missionnaire, surtout en faveur des colonies françaises», est

maintenant organisée et recueille, depuis quelques mois, de

nombreuses adhésions. Elle a pour président provisoire S. G. Mgr Le

Roy, archevêque de Carie, supérieur général des Pères du

Saint-Esprit. Pour les demandes de renseignements, s’adresser au

secrétaire de l’Association Foucauld, 30, rue Lhomond, Paris (5e).

Ce n’est pas seulement par des dons matériels qu’on doit travailler à la

conversion des infidèles, c’est plus encore en provoquant

l’établissement chez eux, à titre de cultivateurs, de colons, de

commerçants, d’artisans, de propriétaires fonciers, etc..., d’excellents

chrétiens de toutes conditions, destinés à être de précieux appuis pour

les missionnaires, à attirer, par l’exemple, la bonté, le contact, les

infidèles à la foi, et à être les noyaux auxquels peuvent s’agréger, un

à un, les infidèles à mesure qu’ils se convertissent. La confrérie, avec

l’intensité de vie chrétienne qu’elle doit développer, et le devoir de

convertir les infidèles, qu’elle doit sans cesse mettre sous les yeux,

est propre aussi à multiplier les vocations de prêtres, de religieux et

religieuses missionnaires. De bons chrétiens vivant dans le monde, la

confrérie fera des sortes de missionnaires laïcs; elle en portera à

s’expatrier pour être missionnaires laïcs parmi les brebis les plus

perdues, en leur montrant combien la conversion de celles-ci est un

devoir pour les peuples catholiques, et combien il est beau et chrétien

d’y consacrer sa vie.

Les devoirs des frères et sœurs qui ne sont ni prêtres ni religieux,

envers les infidèles, sont d’autant plus graves qu’ils peuvent souvent

pour eux plus que les prêtres, religieux et religieuses. Plus qu’eux,

ils peuvent entrer en relations, se lier avec eux d’amitié, se mêler à

eux, prendre contact avec eux. Lorsque les infidèles ont de la répulsion

pour les chrétiens, quand ils ont une religion leur inspirant une foi

profonde, les prêtres, religieux et religieuses leur causent de la

défiance; souvent les prêtres et religieux manquent de point de contact,

d’occasion de se mettre en rapport avec les infidèles; de plus la

prudence et les règles de leurs instituts les empêchent quelquefois de

dépasser certaines limites d’intimité, de pénétrer au foyer des

familles, d’entrer en relations étroites. Ceux qui vivent dans le monde

ont souvent, au contraire, de grandes facilités pour entrer en rapports

étroits avec les infidèles. Leurs occupations: administration,

agriculture, commerce, travaux quelconques, les mettent, s’ils le

veulent, en relations de toute heure avec eux. De ces relations, à

l’aide de la charité, de la bonne douceur qu’ils y apportent eux-mêmes,

ils peuvent à volonté faire naître de véritables amitiés, leur donnant

accès au foyer de famille les plus fermés. Le rôle des frères et sœurs

qui ne sont ni prêtres ni religieux n’est point d’instruire les

infidèles de la religion chrétienne, d’achever leur conversion; mais de

la préparer en se faisant estimer d’eux, en faisant tomber leurs

préjugés par la vue de leur vie, en leur faisant connaître, par leurs

actes plus encore que par leurs paroles, la morale chrétienne; de les y

disposer en gagnant leur confiance, leur affection, leur familière

amitié; de manière que les missionnaires trouvent un terrain préparé,

des âmes bien disposées, allant d’elles-mêmes à eux, ou auxquelles ils

puissent aller sans obstacles...

«C’est aux fidèles des pays chrétiens qu’incombe le devoir de

l’évangélisation des infidèles... Tout retard, toute froideur de leur

part dans l’accomplissement d’un devoir si grave, puisqu’il s’agit du

salut de tant d’âmes, et si pressant, puisque chaque jour la mort en

emporte beaucoup devant le tribunal suprême, est une responsabilité

grave pour l’ensemble des fidèles, responsabilité dont chacun a sa part

proportionnelle. Le temps nous est donné pour nous sanctifier et

sanctifier les autres, et non pour être inutiles et mauvais; grave est

l’avertissement de Jésus: «Il sera demandé compte au dernier jour de

toute parole inutile». Si Dieu permet que certains conservent des

richesses, au lieu de se rendre pauvre matériellement comme le fut

Jésus, c’est pour qu’ils se servent de ce dépôt qu’Il leur confie en

serviteurs fidèles, selon la volonté du Maître, pour faire aux autres du

bien spirituel et temporel, donner des ressources matérielles là où

elles sont nécessaires pour l’accomplissement du bien spirituel. Ils

auront à rendre compte du bien qu’ils auraient dû faire et qu’ils n’ont

pas fait. Combien, dans le saint Évangile, Jésus nous a dit et redit:

«Aimez-vous les uns les autres..., faites à autrui ce que vous voudriez

qu’on vous fît..., aimez votre prochain comme vous-mêmes...» Si, après

des paroles si souvent lues, si souvent entendues et méditées, les

fidèles et surtout les prêtres, les religieux, les religieuses, tout aux

âmes qui sont près d’eux, négligent et délaissent ces âmes éloignées

dont les besoins sont si grands et le péril si extrême, quels reproches

n’ont-ils pas à craindre, pour une omission si grave, de la part de

Celui qui a dit: «Chaque fois que vous ne l’avez pas fait à un de ces

petits, c’est à Moi que vous ne l’avez pas fait.» Plus que jamais, au

XXe siècle, l’évangélisation des peuples infidèles est devenue un devoir

strict pour les peuples chrétiens. Autrefois, l’ignorance des contrées

habitées par eux, l’extrême longueur des voyages et la difficulté très

grande des communications, l’impossibilité d’entrer en relations avec

des populations fanatiques ou sauvages, chassant ou martyrisant tout

missionnaire, souvent même tout Européen, étaient autant de motifs

excusant le retard de l’évangélisation. Aujourd’hui, ces causes

d’excuses n’existent plus. Les voyages les plus lointains sont devenus

courts et faciles. Les peuples infidèles sont la plupart soumis aux

Européens, et les autres forcés à les respecter. Sur tous les points du

globe où il y a des infidèles, le contact existe entre eux et les

Européens, et là où un missionnaire veut aller, il le peut; il ne le

peut pas toujours en se disant ouvertement missionnaire, il le peut

toujours en dissimulant ce qu’il est sous des apparences de commerce,

d’agriculture ou d’autres...

La patrie est l’extension de la famille. Dieu, en mettant les personnes

de notre famille plus près de nous que les autres dans la vie, nous a

donné des devoirs particuliers envers elles; d’une manière plus large,

il en est de même des compatriotes, et par conséquent des colonies de la

patrie, qui font partie de la grande famille nationale. Ce motif,

incontestable et très fort, est le premier pour lequel nous devons

travailler particulièrement à la conversion des infidèles des colonies

de notre patrie. Un autre s’y ajoute, c’est que, si nous les négligeons,

il est à craindre qu’ils ne soient totalement délaissés. Par là même

qu’ils appartiennent à notre patrie, les chrétiens des autres pays ne

s’en occuperont pas, nous en laissant la charge... La conversion des

infidèles est souvent très difficile. Elle l’est surtout lorsque le

gouvernement local y met des obstacles et est contraire à la religion

catholique. Cela ne doit en rien décourager..., au contraire, cela doit

faire travailler avec plus d’ardeur, les obstacles montrant que le

succès demande plus d’effort... Quels que soient les infidèles des

colonies de leur patrie, ils ne sont pas plus difficiles à convertir que

les Romains et les barbares des premiers siècles du christianisme; si

opposé que puisse être à l’Église le gouvernement de leur pays, il ne

l’est pas plus que Néron et ses successeurs. Que les frères et sœurs

aient le même zèle des âmes, les mêmes vertus que les chrétiens des

premiers siècles, ils accompliront les mêmes œuvres. Ils feront, comme

eux, cachés dissimulés, à la dérobée, le bien qu’ils ne peuvent faire

ouvertement. L’amour leur fera trouver les moyens, et Jésus rendra

efficaces des efforts qu’Il inspire. Redisons: «Il ne faut pas mesurer

nos travaux sur notre faiblesse mais nos efforts sur nos travaux». Si

les difficultés sont grandes, hâtons-nous d’autant plus de nous mettre à

l’œuvre et multiplions d’autant plus nos efforts.»

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 136 / 139 题