«Depuis longtemps poursuivi par la pensée du délaissement spirituel de
tant d’infidèles, et en particulier de celui des musulmans et des
infidèles de nos colonies, voyant en même temps l’amour des biens
matériels et la vanité envahir de plus en plus le peuple chrétien, j’ai
jeté sur le papier, à la suite de ma dernière retraite, il y a un an, un
projet d’association catholique, ayant le triple but de ramener les
chrétiens à une vie conforme à l’Évangile en leur présentant comme
modèle Celui qui est le modèle unique, de développer parmi eux l’amour
de la Sainte Eucharistie, qui est le bien infini et notre tout, et de
provoquer chez eux un mouvement efficace pour la conversion des
infidèles et spécialement pour l’accomplissement du devoir strict qu’a
tout peuple chrétien de donner l’éducation chrétienne aux infidèles de
ses colonies[16].
[16] Cette «Association pour le développement de l’esprit
missionnaire, surtout en faveur des colonies françaises», est
maintenant organisée et recueille, depuis quelques mois, de
nombreuses adhésions. Elle a pour président provisoire S. G. Mgr Le
Roy, archevêque de Carie, supérieur général des Pères du
Saint-Esprit. Pour les demandes de renseignements, s’adresser au
secrétaire de l’Association Foucauld, 30, rue Lhomond, Paris (5e).
Ce n’est pas seulement par des dons matériels qu’on doit travailler à la
conversion des infidèles, c’est plus encore en provoquant
l’établissement chez eux, à titre de cultivateurs, de colons, de
commerçants, d’artisans, de propriétaires fonciers, etc..., d’excellents
chrétiens de toutes conditions, destinés à être de précieux appuis pour
les missionnaires, à attirer, par l’exemple, la bonté, le contact, les
infidèles à la foi, et à être les noyaux auxquels peuvent s’agréger, un
à un, les infidèles à mesure qu’ils se convertissent. La confrérie, avec
l’intensité de vie chrétienne qu’elle doit développer, et le devoir de
convertir les infidèles, qu’elle doit sans cesse mettre sous les yeux,
est propre aussi à multiplier les vocations de prêtres, de religieux et
religieuses missionnaires. De bons chrétiens vivant dans le monde, la
confrérie fera des sortes de missionnaires laïcs; elle en portera à
s’expatrier pour être missionnaires laïcs parmi les brebis les plus
perdues, en leur montrant combien la conversion de celles-ci est un
devoir pour les peuples catholiques, et combien il est beau et chrétien
d’y consacrer sa vie.
Les devoirs des frères et sœurs qui ne sont ni prêtres ni religieux,
envers les infidèles, sont d’autant plus graves qu’ils peuvent souvent
pour eux plus que les prêtres, religieux et religieuses. Plus qu’eux,
ils peuvent entrer en relations, se lier avec eux d’amitié, se mêler à
eux, prendre contact avec eux. Lorsque les infidèles ont de la répulsion
pour les chrétiens, quand ils ont une religion leur inspirant une foi
profonde, les prêtres, religieux et religieuses leur causent de la
défiance; souvent les prêtres et religieux manquent de point de contact,
d’occasion de se mettre en rapport avec les infidèles; de plus la
prudence et les règles de leurs instituts les empêchent quelquefois de
dépasser certaines limites d’intimité, de pénétrer au foyer des
familles, d’entrer en relations étroites. Ceux qui vivent dans le monde
ont souvent, au contraire, de grandes facilités pour entrer en rapports
étroits avec les infidèles. Leurs occupations: administration,
agriculture, commerce, travaux quelconques, les mettent, s’ils le
veulent, en relations de toute heure avec eux. De ces relations, à
l’aide de la charité, de la bonne douceur qu’ils y apportent eux-mêmes,
ils peuvent à volonté faire naître de véritables amitiés, leur donnant
accès au foyer de famille les plus fermés. Le rôle des frères et sœurs
qui ne sont ni prêtres ni religieux n’est point d’instruire les
infidèles de la religion chrétienne, d’achever leur conversion; mais de
la préparer en se faisant estimer d’eux, en faisant tomber leurs
préjugés par la vue de leur vie, en leur faisant connaître, par leurs
actes plus encore que par leurs paroles, la morale chrétienne; de les y
disposer en gagnant leur confiance, leur affection, leur familière
amitié; de manière que les missionnaires trouvent un terrain préparé,
des âmes bien disposées, allant d’elles-mêmes à eux, ou auxquelles ils
puissent aller sans obstacles...
«C’est aux fidèles des pays chrétiens qu’incombe le devoir de
l’évangélisation des infidèles... Tout retard, toute froideur de leur
part dans l’accomplissement d’un devoir si grave, puisqu’il s’agit du
salut de tant d’âmes, et si pressant, puisque chaque jour la mort en
emporte beaucoup devant le tribunal suprême, est une responsabilité
grave pour l’ensemble des fidèles, responsabilité dont chacun a sa part
proportionnelle. Le temps nous est donné pour nous sanctifier et
sanctifier les autres, et non pour être inutiles et mauvais; grave est
l’avertissement de Jésus: «Il sera demandé compte au dernier jour de
toute parole inutile». Si Dieu permet que certains conservent des
richesses, au lieu de se rendre pauvre matériellement comme le fut
Jésus, c’est pour qu’ils se servent de ce dépôt qu’Il leur confie en
serviteurs fidèles, selon la volonté du Maître, pour faire aux autres du
bien spirituel et temporel, donner des ressources matérielles là où
elles sont nécessaires pour l’accomplissement du bien spirituel. Ils
auront à rendre compte du bien qu’ils auraient dû faire et qu’ils n’ont
pas fait. Combien, dans le saint Évangile, Jésus nous a dit et redit:
«Aimez-vous les uns les autres..., faites à autrui ce que vous voudriez
qu’on vous fît..., aimez votre prochain comme vous-mêmes...» Si, après
des paroles si souvent lues, si souvent entendues et méditées, les
fidèles et surtout les prêtres, les religieux, les religieuses, tout aux
âmes qui sont près d’eux, négligent et délaissent ces âmes éloignées
dont les besoins sont si grands et le péril si extrême, quels reproches
n’ont-ils pas à craindre, pour une omission si grave, de la part de
Celui qui a dit: «Chaque fois que vous ne l’avez pas fait à un de ces
petits, c’est à Moi que vous ne l’avez pas fait.» Plus que jamais, au
XXe siècle, l’évangélisation des peuples infidèles est devenue un devoir
strict pour les peuples chrétiens. Autrefois, l’ignorance des contrées
habitées par eux, l’extrême longueur des voyages et la difficulté très
grande des communications, l’impossibilité d’entrer en relations avec
des populations fanatiques ou sauvages, chassant ou martyrisant tout
missionnaire, souvent même tout Européen, étaient autant de motifs
excusant le retard de l’évangélisation. Aujourd’hui, ces causes
d’excuses n’existent plus. Les voyages les plus lointains sont devenus
courts et faciles. Les peuples infidèles sont la plupart soumis aux
Européens, et les autres forcés à les respecter. Sur tous les points du
globe où il y a des infidèles, le contact existe entre eux et les
Européens, et là où un missionnaire veut aller, il le peut; il ne le
peut pas toujours en se disant ouvertement missionnaire, il le peut
toujours en dissimulant ce qu’il est sous des apparences de commerce,
d’agriculture ou d’autres...
La patrie est l’extension de la famille. Dieu, en mettant les personnes
de notre famille plus près de nous que les autres dans la vie, nous a
donné des devoirs particuliers envers elles; d’une manière plus large,
il en est de même des compatriotes, et par conséquent des colonies de la
patrie, qui font partie de la grande famille nationale. Ce motif,
incontestable et très fort, est le premier pour lequel nous devons
travailler particulièrement à la conversion des infidèles des colonies
de notre patrie. Un autre s’y ajoute, c’est que, si nous les négligeons,
il est à craindre qu’ils ne soient totalement délaissés. Par là même
qu’ils appartiennent à notre patrie, les chrétiens des autres pays ne
s’en occuperont pas, nous en laissant la charge... La conversion des
infidèles est souvent très difficile. Elle l’est surtout lorsque le
gouvernement local y met des obstacles et est contraire à la religion
catholique. Cela ne doit en rien décourager..., au contraire, cela doit
faire travailler avec plus d’ardeur, les obstacles montrant que le
succès demande plus d’effort... Quels que soient les infidèles des
colonies de leur patrie, ils ne sont pas plus difficiles à convertir que
les Romains et les barbares des premiers siècles du christianisme; si
opposé que puisse être à l’Église le gouvernement de leur pays, il ne
l’est pas plus que Néron et ses successeurs. Que les frères et sœurs
aient le même zèle des âmes, les mêmes vertus que les chrétiens des
premiers siècles, ils accompliront les mêmes œuvres. Ils feront, comme
eux, cachés dissimulés, à la dérobée, le bien qu’ils ne peuvent faire
ouvertement. L’amour leur fera trouver les moyens, et Jésus rendra
efficaces des efforts qu’Il inspire. Redisons: «Il ne faut pas mesurer
nos travaux sur notre faiblesse mais nos efforts sur nos travaux». Si
les difficultés sont grandes, hâtons-nous d’autant plus de nous mettre à
l’œuvre et multiplions d’autant plus nos efforts.»