BÉNI-ABBÈS

I.--_Préliminaires._--Imiter Jésus en faisant, du salut des hommes,

tellement l’œuvre de notre vie, que ce mot: Jésus, Sauveur, exprime

parfaitement ce que nous sommes, comme il signifie parfaitement ce qu’Il

est... Pour cela: «être tout à tous avec un unique désir au cœur, celui

de donner aux âmes Jésus!...»

* * * * *

«Tout ce que vous faites à un de ces petits, vous me le faites... Que

vos bonnes œuvres luisent devant les hommes, afin qu’ils glorifient Dieu

votre Père.»

Désir passionné de sauver les âmes: faire tout et ordonner tout pour

cela: faire passer le bien des âmes avant tout, faire tous nos efforts

pour nous servir parfaitement des sept grands moyens que Jésus nous

donne pour convertir et sauver les infidèles: oblations du

Saint-Sacrifice, présence au Tabernacle du Saint Sacrement, bonté,

prière, pénitence, bon exemple, sanctification personnelle--«Tel

pasteur, tel peuple»--«Le bien que fait une âme est en raison directe de

son esprit intérieur.» La sanctification des peuples de cette région est

donc entre mes mains: il sera sauvé si je deviens un saint.

«Si quelqu’un veut venir avec Moi, qu’il se renonce, prenne sa croix et

me suive...» Entrons par la voie étroite: cherchons la croix pour suivre

notre Époux crucifié, pour partager Sa croix et Ses épines: croix,

sacrifices, cherchons-les, soyons-en friands comme les mondains le sont

des plaisirs. «Si nous n’acceptons pas notre croix, nous ne sommes pas

dignes de Jésus.»

«Cherchez le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné

par surcroît.»--«Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous

devez manger, ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez.»--Nous

réjouir grandement chaque fois que nous manquons de quelque chose...

Partager d’ordinaire mon temps d’oraison en deux parties: pendant l’une

(au moins égale à l’autre), contempler, et, au besoin, méditer; pendant

l’autre, prier pour les hommes, pour tous, sans exception, et pour ceux

dont je suis spécialement chargé. Dire le saint Office avec un soin

extrême; c’est le bouquet quotidien de roses fraîches, symbole d’amour

toujours jeune, offert chaque jour au Bien-Aimé, à l’Époux...

Faire très, très souvent la _communion spirituelle_, sans autre limite

ni mesure que celle de mon amour appelant cent et mille fois par jour le

Bien-Aimé Sauveur de mon âme...

«Qui vous écoute, m’écoute»--«Celui qui se fera petit comme cet enfant

sera le plus grand dans le royaume des cieux»... Dans le doute, pencher

toujours du côté de l’obéissance... Faire, autant que possible, des

actes d’obéissance, non seulement pour être certain de faire la volonté

de Dieu, mais encore pour imiter Jésus soumis à Nazareth, pour obéir à

Jésus nous commandant de nous faire petit enfant, pour aimer le plus

possible Jésus au ciel, éternellement, en y ayant la meilleure place

réservée à ceux qui se sont faits les plus petits de tous, par

l’obéissance aux autres hommes, et l’humilité que cette obéissance

exige...

Je suis dans la maison de Nazareth, entre Marie et Joseph, _serré comme

un petit frère_ contre mon Frère aîné Jésus, nuit et jour présent dans

la Sainte Hostie.--Agir envers le prochain comme il convient en ce lieu,

en cette compagnie, comme je vois agir Jésus qui me donne l’exemple...

Dans la «Fraternité»[11], être toujours humble, doux et serviable comme

l’étaient Jésus, Marie et Joseph dans la Sainte Maison de

Nazareth.--Douceur, humilité, abjection, charité: servir les autres.

[11] Il appelait ainsi son ermitage de Béni-Abbès, où il accueillait

les visites des nomades, et des gens du village. Il aimait à se dire

le _frère universel_.

Laver le linge des pauvres (en particulier le Jeudi Saint) et nettoyer

leur chambre régulièrement, autant que possible _moi_. Faire, autant que

possible _moi_ et non un autre, tous les plus bas emplois de la maison;

maintenir en état de propreté les locaux occupés par les indigènes;

prendre sur moi tout ce qui est _service_, et ressembler à Jésus, qui

était parmi les apôtres comme «celui qui sert»... Et, soyons très doux

avec les pauvres et avec tous les hommes, c’est aussi une humilité.

Faire la cuisine des pauvres, quand j’en aurai le pouvoir; leur porter à

boire, à manger, ne pas laisser ce service à d’autres...

En tout malade, voir non un homme, mais Jésus, d’où respect, amour,

compassion, joie et reconnaissance d’avoir à Le soigner, zèle,

douceur... Servir les malades comme les pauvres, en m’efforçant de

rendre aux uns et aux autres les services les plus abjects, comme Jésus

lavant les pieds des apôtres...

Supporter la présence des mauvais, pourvu que leur méchanceté ne

corrompe pas les autres: comme Jésus supporta Judas.--Ne pas résister au

mal... Accéder aux demandes même injustes, par obéissance à Dieu et pour

faire, par cette condescendance, du bien aux âmes, et faire aux autres

ce que Dieu fait... Continuer à faire du bien aux ingrats pour imiter

Dieu qui pleut sur les bons et les méchants.--«Si vous n’êtes bon que

pour les bons, où est votre mérite?» «Soyez bons pour les mauvais, pour

les ingrats, pour les ennemis, comme Dieu même.»--Tout homme _vivant_,

si mauvais qu’il soit, est enfant de Dieu, image de Dieu, membre de

Jésus: respect, amour, attentions, tendresses pour le soulagement

matériel, zèle extrême pour la perfection spirituelle de chacun d’eux!

Ne pas chercher à avoir beaucoup pour faire de grandes aumônes, ce qui

serait très contraire à l’exemple du Seigneur; mais, comme Lui, vivre du

travail de mes mains et donner ce peu, comme Lui, à qui demande... ou a

besoin.

* * * * *

«Je suis venu appeler non les justes, mais les pécheurs»...--N’avoir

qu’un désir au cœur, donner à tous Jésus... M’occuper spécialement des

brebis perdues, des pécheurs, des mauvais, ne pas laisser les

quatre-vingt-dix-neuf brebis égarées pour me tenir tranquillement au

bercail avec la brebis fidèle... Vaincre cette sévérité naturelle que

j’éprouve contre les pécheurs et aussi ce dégoût, et les remplacer par

la compassion, l’intérêt, le zèle et les soins empressés donnés à leurs

âmes...

Désirer, aimer, être joyeux de souffrir du froid, du chaud, de tout:

pour avoir un plus grand sacrifice à offrir à Dieu, être plus uni à

Jésus, être plus capable de Le glorifier en payant un surcroît de tribut

de souffrances, recevoir sur la terre et au ciel plus de connaissance et

d’amour de Jésus... Plus tout nous manque, plus nous sommes semblables à

Jésus crucifié... plus nous sommes attachés à la croix, plus nous

étreignons Jésus qui y est cloué... Toute croix est un gain, car toute

croix nous unit à Jésus...

Ne rien avoir de plus ni de mieux que ce que pouvait avoir Jésus de

Nazareth. Se réjouir et désirer d’avoir moins plutôt que plus.

... A toute minute, _vivre aujourd’hui comme devant mourir ce soir

martyr_.

«Une seule chose est nécessaire», faire à tout instant ce qui plaît le

plus à Jésus. Se préparer _sans cesse_ au martyre et le recevoir _sans

ombre de défense_, comme l’Agneau divin, en Jésus, par Jésus, comme

Jésus et pour Jésus...

... Nous réjouir, non d’avoir mais de manquer, de l’insuccès et de la

pénurie, car alors j’ai la Croix et la Pauvreté de Jésus, les plus

grands biens que puisse donner la terre...

_Abjection_: service des autres... Me fixer un certain nombre de travaux

journaliers bien abjects et les faire, comme Jésus à Nazareth «venu pour

servir»... Supprimer l’ordonnance[12]: «Servir, non être servi.»

[12] Un des soldats de la garnison de Béni-Abbès était venu

bénévolement à l’ermitage pour faire quelques travaux manuels.

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 98 / 139 题