«Je rentre dans ma vie «d’ouvrier, fils de Marie», me terrant, me
faisant petit, priant plutôt que lisant, me remettant de toutes mes
forces à cette chère dernière place, à cet état de Cendrillon,
travaillant, servant, pauvre et obscur.»
A sa Sœur,
Nazareth, 8 mai 1899.
... _Bona crux!_ C’est par la Croix que nous nous unissons à Celui qui y
fut cloué, à notre Époux céleste... Il faut recevoir comme une faveur
tout instant de la vie, avec tout ce qu’il apporte, bonheur ou malheur,
mais les croix avec plus de reconnaissance encore que le reste: les
croix nous détachent de la terre, et, par là, nous attachent à Dieu!...
A sa Sœur,
Nazareth, 21 juillet 1899.
«... N’attachons pas d’importance aux événements de cette vie ni aux
choses matérielles: ce sont les rêves de notre nuit d’auberge, cela
passera aussi vite que des songes et sans laisser plus de trace...
Qu’est-ce qui nous reste à l’heure de la mort, sinon nos mérites et nos
péchés? Voyons les choses comme elles sont, à cette grande lumière de la
foi qui éclaire nos pensées d’un jour si lumineux, qui nous fait voir
les choses d’un œil si différent de celui de ces pauvres âmes
mondaines... Comme la foi, l’habitude de regarder les choses à la
lumière de la foi, nous élève au-dessus du brouillard et de la boue de
ce monde! Comme cela nous met en une autre atmosphère, en plein soleil,
en plein rayonnement, dans un calme serein, dans une paix lumineuse
au-dessus de la région des nuages, des vents et des tempêtes, hors de la
zone du crépuscule et de la nuit!...
Vivons de foi, croyons ce que nous espérons dans la grâce, en attendant
que nous le possédions dans la gloire, et aimons Celui qui «sera notre
récompense infiniment grande», en tous les instants de notre existence,
dans le temps et dans l’éternité!...
A sa Sœur,
Nazareth, 1er septembre.
... Comme je suis content de savoir que tu es si près de l’église, du
Saint-Sacrement!... Le Saint-Sacrement, la Messe, la Sainte Communion,
quels bonheurs, quelles grâces...! Être aux pieds de notre Sauveur, Le
recevoir!... Comme nous sommes heureux!... Et puis, Dieu est en nous, au
fond de notre âme..., toujours, toujours, toujours là, nous écoutant et
nous demandant de causer un peu avec Lui... Habitue tes enfants à causer
avec le Divin Hôte de leur âme... rappelle-leur souvent que, pour nous,
chrétiens, il n’y a pas de solitude: «la solitude a germé et a fleuri
comme le lys» dit un psaume... C’est bien pour nous que c’est vrai:
Dieu, le doux Jésus, est au-dedans de nous... Nous pouvons nous consoler
en nous asseyant à Ses pieds et en Le regardant comme Madeleine à
Béthanie...
Oh! non, elle n’était pas seule, à la Sainte Baume, Ste Madeleine, elle
n’était pas plus seule qu’à Béthanie: au lieu d’avoir Dieu visible
devant elle sous une forme mortelle, elle L’avait invisible au fond de
son âme, mais Il n’était pas moins présent; elle était assise à Ses
pieds, ici comme là... C’est, autant que le peut ma faiblesse, ma
misère, mon indignité, ma tiédeur, ma lâcheté, ma vie à moi aussi, ma
chérie; tâche que ce soit de plus en plus la tienne; cela ne t’écartera
pas, ne te détournera pas de tes autres occupations, cela ne te prendra
pas une minute; seulement, au lieu d’être seule, vous serez deux à
remplir tes devoirs. De temps en temps, baisse tes yeux vers la
poitrine, recueille-toi un quart de minute et dis: «Vous êtes là, mon
Dieu, je Vous aime.» Cela ne te prendra pas plus de temps que cela, et
tout ce que tu feras sera bien mieux, ayant un aide et quel aide! Petit
à petit tu en prendras l’habitude, et tu finiras par sentir sans cesse
en toi ce doux compagnon, ce Dieu de nos cœurs...
Alors, il n’y aura plus de solitude pour toi. Nous serons plus unis que
jamais alors, car nous aurons identiquement la même vie...
Notre temps se passera de la même manière, avec le même très doux
Compagnon... Prions l’un pour l’autre, afin que nous tenions bien
tendrement compagnie à ce cher Hôte de nos âmes.
... Et que mon exemple te montre que nous ne pouvons jamais savoir si
nous serons plus heureux dans un lieu ou dans un autre, dans un état ou
dans un autre, pour une raison bien simple: c’est Dieu, Maître
Tout-Puissant de nos âmes, qui nous donne la consolation et la joie, où,
quand et comme Il le veut... En un instant, Il détruit les rêves de
bonheur; en un instant, Il «fait germer et fleurir comme un lys la
solitude» et Il fait de «la nuit une illumination pleine de délices»
comme dit aussi un Psaume...
A sa Sœur,
Nazareth, 13 octobre 1899.
«Merci de tes souhaits pour mon jour de naissance... Oui, j’ai pris
joyeusement mes 41 ans, heureux de voir le corps se dissoudre et la fin
du pèlerinage approcher.
Je me porte très bien, mais j’entends la voix du Prophète: «_Toute chair
est comme l’herbe et passe comme la fleur des champs; le matin elle
verdit et le soir elle est desséchée, parce que le souffle du Seigneur a
passé sur elle..._»
Je bénis Dieu de ce qu’Il te donne encore un enfant, encore une âme, un
saint: quel bonheur et quel honneur!... Sous la protection de quel
habitant des cieux mettrez-vous cet enfant béni?
Oui, ma chérie, je prie, je prierai de plus en plus pour toi. Surtout,
ne te tracasse pas!... Surtout, ne t’inquiète pas!... Oui, sois simple,
oui, évite toute dépense inutile, oui, écarte-toi de plus en plus, dans
ta manière d’être et de vivre, de tout ce qui sent le monde, la vanité,
l’orgueil..., folies qui ne servent qu’à diminuer notre gloire future au
ciel, qu’à prolonger notre purgatoire, qu’à faire peser sur nous la
responsabilité d’un exemple malsain donné aux autres, qu’à nous rendre
solidaires d’une manière de faire que la raison naturelle condamne, que
réprouve encore bien plus la religion chrétienne, et qu’on ne suit,
quand on a du sens, que pour faire comme les autres, quand il vaudrait
bien mieux leur donner le bon exemple qu’imiter leur insanité... Oui,
supprime tout l’inutile, tout ce qui sent le monde... Mais ne te
tracasse pas, ne crains pas pour l’avenir...!
Ne supprime rien, rien, rien de ce qui peut contribuer à la bonne
éducation morale et intellectuelle de tes enfants, ni rien non plus de
ce qui peut être utile à ton progrès spirituel intérieur, à toi; pas
d’économies de bons livres; si les âmes consacrées à Dieu, les moines
qui pensent à la perfection du matin au soir, sentent, jusqu’à la fin de
leur vie le besoin de lire et relire les ouvrages des maîtres de la vie
spirituelle, les vies des saints leurs devanciers; combien plus en
a-t-on besoin quand on vit dans le monde, au milieu de tant
d’occupations distrayantes?... Pas d’économie dans les aumônes; ne
supprime rien de ce côté, augmente au contraire: «Donnez et on vous
donnera..., la mesure que vous ferez aux autres, on vous la fera..., ce
que vous donnez aux pauvres, c’est à Moi que vous le donnez»...
Le meilleur moyen de ne manquer de rien est de toujours partager très
généreusement avec les pauvres, voyant en eux les représentants de
Jésus, et Jésus Lui-même...
Et puis, confiance: «Celui qui donne la vie, donnera aussi la
nourriture, Celui qui a donné le corps donnera à plus forte raison le
vêtement. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice (c’est-à-dire la
perfection) et le reste vous sera donné par surcroît.» C’est dit pour
tous les chrétiens et non pas pour les seuls moines...
Confiance, confiance... Oh! garde-toi de toute inquiétude; élève bien
tes enfants pour le Bon Dieu..., et le Bon Dieu arrangera tout leur
avenir cent mille fois mieux que tu ne saurais le faire, et que ne
pourraient tous les hommes réunis.
A un Trappiste,
Nazareth, 28 janvier 1900.
«Mon bien cher Père, mon bon frère en Jésus, nous sommes encore dans le
temps de Noël. De corps je suis à Nazareth, mais d’esprit, il y a plus
d’un mois que je suis à Bethléem: c’est donc à côté de la crèche, entre
Marie et Joseph, que je vous écris. Il fait bien bon! Au dehors, c’est
le froid et la neige, images du monde... mais, dans la petite grotte,
éclairée par Jésus, qu’on est bien! comme elle est douce, chaude,
lumineuse!... Notre bon et cher Père Abbé veut savoir ce que le si doux
Enfant Jésus m’y murmure, depuis un mois, quand je Le regarde, quand je
veille à Ses pieds, la nuit, entre Ses saints parents, quand Il vient
entre mes bras, sur mon cœur et dans mon cœur par la Sainte Communion...
Il me répète: «VOLONTÉ DE DIEU..., VOLONTÉ DE DIEU...» «Voilà que je
viens: il est écrit de moi en tête du livre de mes destinées que je
ferai _Votre Volonté_...»
«La Volonté de Dieu, et la Volonté de Dieu par l’obéissance, voilà ce
que me répète, me murmure doucement, la voix bien-aimée du divin Enfant
Jésus.
A un Trappiste,
Nazareth, 8 mars 1900.
Qu’il fait bon vider sa mémoire de toutes les choses visibles, pour ne
la remplir que de l’espérance des biens célestes!... Et dès ici-bas, que
nous sommes heureux!... Sans doute, il y a des misères, nos péchés
surtout, avec le long cortège de nos imperfections et de nos faiblesses,
mais quand on pense que notre Bien-Aimé Jésus est toujours avec nous
dans nos tabernacles, qu’Il vient si souvent sur nos lèvres, qu’Il est
toujours dans nos âmes; quand on voit la Sainte Hostie, que dire, sinon
que la nuit de cette vie a perdu ses ténèbres: «_nox illuminatio mea in
deliciis meis_»? Cette pauvre terre si noire se transforme en une
illumination délicieuse sous les rayons de la divine Hostie «lumière du
monde... jusqu’à la consommation des siècles»... Non pour tous:
beaucoup, hélas! restent dans l’ombre de la mort; mais pour nous,
privilégiés, pour nous favoris, pour nous «qui avons été choisis et
n’avons pas choisi les premiers...» Ah! cher frère en Jésus, que nous
sommes heureux!
... Parlez-moi de votre santé: je ne m’affligerai pas si elle est
mauvaise: la vie ou la mort, la santé ou la maladie, c’est l’affaire du
bon Dieu et non la nôtre: ce qu’Il nous donne en cela est toujours ce
qui nous est bon. Il n’y a qu’à toujours, toujours s’en réjouir...»
A sa Sœur,
Nazareth, 12 février 1900.
Ma chère Mimi, je viens de recevoir la dépêche envoyée hier[7]... Tu as
dû avoir de la peine de la mort de cet enfant, et j’en ai aussi à la
pensée de la tienne..., mais je t’avoue que j’ai aussi une admiration
profonde et que j’entre dans un ravissement plein de reconnaissance,
quand je pense que toi, ma petite sœur, toi, pauvre voyageuse et
pèlerine sur la terre, tu es déjà mère d’un saint... que ton enfant,
celui à qui tu as donné la vie, est dans ce beau ciel auquel nous
aspirons, après lequel nous soupirons... Le voici devenu, en un instant,
l’aîné de ses frères et sœurs, l’aîné de ses parents, l’aîné de tous les
hommes mortels: oh! comme il est plus savant que les plus savants! Tout
ce que nous connaissons en énigme, il le voit clairement... tout ce que
nous désirons il en jouit..., le but que nous poursuivons si
péniblement, que nous nous estimerons trop heureux d’atteindre au prix
d’une longue vie de combats et de souffrances, il y est arrivé dès le
premier pas... Ces merveilles, «que l’œil de l’homme ne peut voir, ni
ses oreilles entendre, ni son esprit comprendre», il les voit, les
entend, en jouit..., il nage pour l’éternité dans un bonheur sans fin,
et il s’enivre à la coupe des délices divines. Il contemple Dieu dans
l’amour et la gloire, parmi les saints et les anges, dans ce chœur des
vierges dont il fait partie, et qui suit l’Agneau partout où Il va...
[7] Charles de Foucauld avait appris la naissance, et la mort presque
aussitôt après le baptême, d’un petit enfant de sa sœur, Régis.
Tous tes autres enfants marchent péniblement vers cette Patrie céleste,
espérant l’atteindre, mais n’en ayant pas la certitude, et pouvant en
être à jamais exclus; ils n’y arriveront, sans doute, qu’au prix de bien
des luttes et des douleurs en cette vie, et peut-être encore après un
long purgatoire: lui, ce cher petit ange, protecteur de ta famille, il
a, d’un coup d’aile, volé vers la Patrie, et, sans peine, sans
incertitude, par la libéralité du Seigneur Jésus, il jouit pour
l’éternité de la vue de Dieu, de Jésus, de la Sainte-Vierge, de saint
Joseph et du bonheur infini des élus... Comme il doit t’aimer!... Tes
autres enfants pourront compter, ainsi que toi, sur un protecteur bien
tendre! avoir un saint dans sa famille, quelle force! être mère d’un
habitant du Ciel, quel honneur et quel bonheur! Je le répète, j’entre
dans une admiration ravie en pensant à cela: on estimait la mère de
saint François d’Assise bienheureuse parce que, de son vivant, elle
assista à la canonisation de son fils; mille fois plus heureuse es-tu!
tu sais, avec la même certitude qu’elle, que ton fils est un saint dans
les cieux, et tu le sais dès le premier jour de ce fils chéri, sans le
voir traverser, pour arriver à cette gloire, toute une vie de douleurs.
Comme il t’est reconnaissant! à tes autres enfants, tu as donné, avec la
vie, l’espoir du bonheur céleste et, en même temps, une condition
soumise à bien des souffrances; à celui-ci tu as donné, dès le premier
instant, la réalité du bonheur des cieux, sans incertitude, sans
attente, sans nul mélange d’aucune peine... Comme il est heureux et
comme Jésus est bon de récompenser cet innocent d’une couronne
immortelle et d’une gloire ineffable, sans qu’il ait jamais combattu!
C’est le prix du saint baptême, c’est le prix du Sang de Jésus. Lui qui
a souffert et combattu assez pour avoir le droit de sauver les siens
sans nul mérite de leur part, Il a assez de mérites pour introduire tous
ceux qu’Il veut, à l’heure qu’Il veut, dans le royaume de Son Père.
Ma chérie, ne sois donc pas triste, mais répète plutôt avec la très
Sainte-Vierge: «Le Seigneur a fait en moi de grandes choses... les
générations me proclameront bienheureuse...» oui, bienheureuse, parce
que tu es la mère d’un saint, parce que celui que ton sein a porté est
déjà, à cette heure, éclatant de la gloire éternelle; parce que, comme
la mère de Saint François d’Assise, tu as, encore vivante, le bonheur
pénétrant et incomparable, bonheur vraiment ravissant et extasiant, de
penser que ton fils est un saint, éternellement assis aux pieds de
Jésus, éternellement appuyé sur Son Cœur, dans l’amour et la lumière des
Anges et des Bienheureux.
A sa Sœur,