31 janvier 1897.

«... Comme c’est bon, n’est-ce pas, de s’abandonner au Cœur de Jésus, de

se laisser faire par Lui, de bien penser que tout ce qui arrive, excepté

le péché, arrive par Sa volonté, que même le péché est «permis» par Lui,

et que de tout, absolument de tout, même des fautes, on peut et on doit

tirer le plus grand bien...! Comme c’est doux de nous sentir dans de

telles mains, et appuyé sur un tel Cœur! Avons-nous en Jésus un Père, un

Frère, un Époux assez tendre, assez sage, assez puissant! Que nous

sommes heureux, nous, pauvres petites créatures! Que le Bon Dieu est bon

pour nous! _Misericordias Domini in aeternum cantabo_: on voudrait ne

dire que ces mots-là pendant toute la vie comme on ne dira qu’eux, comme

on ne vivra que d’eux pendant l’éternité... Fondons-nous en

reconnaissance, en joie, en bénédictions, en regardant les bontés de

Dieu pour tous les hommes, Son amour inouï pour chacun de nous;

contemplons-Le et disons-nous que nous sommes un de ces petits êtres

qu’Il a tant aimés, pour lesquels Il a vécu et Il est mort: Il a donné

tout Son sang pour chacun de nous! Quel amour! Quel bonheur d’être ainsi

aimé! et d’être aimé par qui? par l’Être infiniment parfait, par la

Beauté infinie et souveraine... Qui sommes-nous, pour être tant chéris,

et chéris par Dieu?... Qu’il fait bon causer de cela, et vivre, pendant

quelques minutes, ensemble, de la vie du Ciel, en attendant que, par la

grande miséricorde de Dieu, nous la partagions ensemble pour

l’éternité!...

A un Trappiste,

Lundi après l’Ascension 1898.

«Votre occupation maintenant, c’est de vivre seul avec Dieu seul, c’est

d’être, jusqu’à votre sacerdoce, comme si vous étiez seul avec Dieu dans

l’univers... Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir

la grâce de Dieu... C’est là qu’on chasse de soi tout ce qui n’est pas

Dieu... Il faut à l’âme ce silence, ce recueillement, cet oubli de tout

le créé au milieu desquels Dieu établit en elle Son Règne et forme en

elle l’esprit intérieur, la vie intime avec Dieu... la conversation de

l’âme avec Dieu dans la foi, l’espérance et la charité... Plus tard,

l’âme produira des fruits exactement dans la mesure où l’homme intérieur

se sera formé en elle... Si cette vie intérieure est nulle, il y aura

beau avoir du zèle, de bonnes intentions, beaucoup de travail, les

fruits sont nuls; c’est une source qui voudrait donner la sainteté aux

autres, mais qui ne peut, ne l’ayant pas: on ne donne que ce qu’on a.

C’est dans la solitude, dans cette vie seule avec Dieu seul, dans ce

recueillement profond de l’âme qui oublie tout le créé, que Dieu se

donne tout entier à celui qui se donne ainsi tout entier à Lui...

A un Trappiste,

qui étudiait la théologie à Rome,

Nazareth, 21 juin 1898.

«J’espère que votre vie continue, de plus en plus perdue, ensevelie,

noyée en Jésus, entre Marie et Joseph... Vous êtes maintenant dans la

période de vie qui représente la petite enfance de Jésus... Il apprend à

lire sur les genoux de Ses saints parents. Il ne s’occupe pas encore du

salut des âmes, si ce n’est par les élans intérieurs de Son Cœur priant

Dieu pour le salut de tous les hommes..., mais Il ne s’occupe d’aucune

âme en particulier: Il est petit enfant. Il n’aide pas Joseph dans son

travail, Il ne peut pas: Il est petit enfant. Il apprend à lire sur les

genoux de Marie, s’assied à ses pieds et lui sourit, l’embrasse, se

tient muet et tranquille en la regardant. Cette vie Lui suffit, à Lui,

Fils de Dieu, pendant plusieurs années. Qu’elle vous suffise, mon bien

cher Père, c’est la vôtre pendant plusieurs années: vous avez cinq ans,

vous apprenez à lire, vous étudiez petitement, par obéissance, vous

faites tout ce qu’on vous dit, comme Jésus âgé de cinq ans faisait tout

ce que Lui disaient Ses parents...

Plus tard, Il vous mènera au désert, et de là à Gethsémani... et au

Calvaire... Maintenant, vivez avec Jésus, Marie et Joseph comme si vous

étiez seul au monde en leur compagnie, au petit foyer de Nazareth.

A sa Sœur,

Jérusalem, 19 novembre 1898.

Quand on est bien persuadé qu’une chose est la volonté du Bon Dieu, il

est si doux de faire la volonté du Bien-Aimé que rien ne coûte... Il est

ici comme à Nazareth, Il est partout, que m’importe d’être ici ou là?

Une chose seule m’importe, c’est d’être où Il me veut, de faire ce qui

Lui plaît le plus... Oublions-nous, oublions-nous et vivons en Jésus, en

L’aimant de tout notre cœur: car, tu le sais, quand on aime, on vit

moins en soi que dans celui qu’on aime, et, plus on aime, plus on

établit sa vie hors de soi, dans celui qu’on aime...

Si nous aimons Jésus, nous vivons bien plus en Lui qu’en nous, nous

oublions ce qui nous touche, pour ne penser qu’à ce qui Le touche et,

comme Il est dans une paix et une béatitude ineffable, assis à la droite

de son Père, nous participons, dans la mesure même de notre amour, à la

paix et à la béatitude de notre Divin Bien-Aimé...

Tu me dis de demander pour toi la paix... Ma chérie, en voici le secret:

aime, aime, aime...

Oui, je demanderai la paix, ou plutôt je demanderai pour toi l’amour de

Jésus qui seul peut donner la paix, et qui la donne nécessairement, la

portant toujours avec lui... Demande-la aussi, demande d’aimer; dis:

«J’aime; faites que je Vous aime davantage...» Et pense, dis, fais tout

ce qui est selon l’amour, tout ce qui peut exciter en toi l’amour, tout

ce qui peut porter les autres à aimer ce Divin Époux de nos âmes...

Si tu as des moments de tristesse, récite ton chapelet en méditant les

mystères glorieux, et dis à Jésus: «Oui, moi je suis sur la terre

pauvre, misérable et secouée par l’orage, et ballottée par la tempête;

mais, Vous, Jésus, mon amour, Vous êtes ressuscité et Vous ne connaîtrez

plus jamais la souffrance, Vous voici bienheureux pour l’éternité...

Vous, Jésus, mon Époux, Vous êtes assis au plus haut des cieux, dans une

gloire et une félicité souveraines... Est-ce moi que j’aime ou est-ce

Vous? Oh! ce n’est pas moi que je veux aimer, c’est Vous, mon Bien-Aimé;

Vous êtes heureux à jamais; qu’importe ma peine? Je ne veux avoir que

des paroles de bénédiction; mon Bien-Aimé, Vous êtes heureux, je suis

heureuse aussi; pourrai-je me plaindre quand mon Bien-Aimé est

infiniment heureux pour l’éternité?»...

A un Trappiste,

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 88 / 139 题