RETRAITE DE 1898

du Lundi après le IIIe Dimanche de Carême

au Lundi après le IVe Dimanche de Carême

Nous ignorons si Charles de Foucauld fit réellement cette retraite à

Ephrem. Peut-être, méditant dans sa cellule ou dans la chapelle de

Sainte-Claire, à Nazareth, se transportait-il simplement en esprit à

Ephrem, pour écouter les enseignements de Notre-Seigneur, comme s’il

avait vécu au temps de la Vie publique, et joui, avec les apôtres et

Sainte Magdeleine, de la présence du Maître. Il se conforme ici au

conseil de Saint Ignace: «_Je verrai les personnes du mystère que je

médite. Je me tiendrai en leur présence comme un petit mendiant et un

petit esclave, indigne de paraître devant eux. Je les considérerai, je

les contemplerai, je les servirai dans leurs besoins avec tout

l’empressement et tout le respect dont je suis capable, comme si je me

trouvais présent. Ensuite je réfléchirai en moi-même, pour tirer de là

quelque profit._» (Exercices spirituels, seconde semaine.)

_Lundi, 3 h. du matin._--Mon Seigneur Jésus, merci de m’avoir éveillé,

merci de m’avoir appelé pour veiller avec Vous, entre la Sainte Vierge

et sainte Magdeleine. Que Vous êtes bon!... Tout sommeille encore, à la

maison et au dehors! Seul Vous veillez avec votre Mère et Votre

adoratrice fidèle... oh! que Vous êtes bon, mon Dieu, de m’avoir fait

lever et appelé à veiller, avec Vous, entre elles!... Vous, êtes

silencieux, à genoux; Vous priez votre Père, Vous Le contemplez, Vous

Lui offrez ces hommes pour lesquels Vous êtes venu sur la terre; ceux

qui Vous entourent d’abord, puis tous les autres, présents et futurs...

Votre Mère et sainte Magdeleine sont à genoux près de Vous, bien près de

Vous, contre Vous, un peu en arrière, de manière à Vous voir, et elles

Le contemplent en Vous, elles ne Vous perdent pas des yeux: muettes,

elles Vous adorent intérieurement, et leur âme s’abîme en Vous, en un

amour et une adoration sans fin. Leur cœur est partagé entre la

jouissance et la douleur: tantôt elles jouissent profondément de se

sentir si près de Vous, seules avec Vous, de Vous posséder, de Vous

avoir si près d’elles dans cette solitude et ce silence, pendant ces

heures de calme, de paix et de prière... tantôt une vision sanglante

passe devant leurs yeux, et elles se disent douloureusement: dans

vingt-cinq jours, où sera-t-Il? Entre ses bourreaux, lié, souffleté,

frappé, et, quelques heures après, tout ce Corps bien-aimé, que nous

adorons si doucement, ne sera plus qu’une plaque de sang. Il sera cloué

à une croix, et Il mourra!... Et alors, votre douleur, ô ma Mère, ô

Magdeleine, est grande comme la mer; vos yeux se mouillent, et, anges de

paix, vous pleurez amèrement... O ma Mère, Mère du Perpétuel Secours et

vous, ma mère sainte Magdeleine, mettez-moi entre vous pendant ces

heures de veille; je vous donne mon âme, faites-lui partager vos

sentiments, votre amour, vos joies et vos douleurs, faites-en ce qu’il

vous plaira, je ne vous demande qu’une chose, une seule chose pour elle:

servez-vous-en pour faire d’elle ce qui consolera le plus le Cœur de

Notre-Seigneur!... Je me remets à vous pour toujours, ô mes mères

bien-aimées; que je console Notre-Seigneur Jésus le plus possible

pendant tous les moments de ma vie!...

O mon Dieu, merci d’être à Vos pieds!... _Deficit anima mea._ Que Vous

êtes divinement bon! Vous m’aimez... n’est-ce pas folie de le penser?...

Vous, Dieu parfait, m’aimer, moi, créature si pauvre et, hélas! si

maligne, si lâche, tombant mille fois par jour; non, ce n’est pas folie,

c’est vérité, c’est la vérité de Votre Cœur divin, et Votre Amour est

loin de nos amours, et Votre cœur loin de nos cœurs!... Oui, c’est

vérité, Vous m’aimez, tout néant et misère que je suis... Vous nous le

dites, Vous daignez nous le dire, cela suffit..., mais, quand Vous ne me

l’auriez pas dit, le seul fait de me faire lever, de m’appeler pour

veiller avec Vous, entre Votre Mère et sainte Magdeleine, ne le

prouve-t-il pas assez? Oh! mon Dieu, que Vous êtes bon! que je suis

heureux! Mon Dieu je Vous aime, je Vous adore, faites-moi, mon Dieu,

avec votre Mère et sainte Magdeleine, me perdre et m’abîmer dans Votre

contemplation et Votre amour!...

_8 heures matin._--Nous sommes autour de Vous: la Sainte Vierge, sainte

Magdeleine, les apôtres, et cet être indigne et misérable à qui Vous

permettez de se tenir à Vos pieds. La chambre est close... aucun bruit

du dehors n’y parvient, si ce n’est le son de la pluie. Vous ouvrez la

bouche et Vous parlez, mon Dieu... tous Vous regardent, tous Vous

écoutent, avec quel amour et quel soin!... Vous avez, dites-Vous, encore

huit jours à passer à Ephrem, Vous en partirez mardi prochain, demain en

huit, pour aller en Galilée, où Vous ne ferez que passer, car vendredi

en quinze, Vous serez de retour à Béthanie, et vendredi en trois

semaines, jour de l’immolation de la Pâque, ce sera aussi le jour de

l’Immolation de l’Agneau de Dieu (ô Jésus, que dites-Vous?)... Pendant

ces huit derniers jours de retraite, Vous allez repasser avec Vos

enfants, qui font cercle autour de Vous, les principaux actes de Votre

vie... Vous êtes la _voie_, la _vérité_ et la _vie_. Vous serez

toujours, par Votre grâce et Vos sacrements, la _vie_ des âmes, et Vous

y verserez toujours largement cette vie; quant à la _vérité_ et à la

_voie_, Vous les avez données depuis trente ans, et Vous continuerez à

les donner à la terre jusqu’à l’Ascension: mais alors ce sera fini; il

faudra que la terre vive de souvenir, jusqu’à la fin des temps; _Vos

enseignements et Vos exemples_ sont ensemble tout à la fois et la _voie_

et la _vérité_.

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 60 / 139 题