MOI, MA VIE PASSÉE.--MISÉRICORDE DE DIEU[3]

[3] Cette médiation qui est, croyons-nous, dans ce volume, le seul

fragment non inédit, a déjà été publiée dans la biographie de

Charles de Foucauld. Nous avons cru devoir la reproduire ici, parce

qu’elle fait partie intégrante de cette Retraite à Nazareth.

Mon Seigneur Jésus, faites mes pensées, faites mes paroles. Si, dans les

méditations précédentes j’étais impuissant, combien plus dans

celle-ci!... Ce n’est pas la matière qui manque..., au contraire, elle

m’écrase! Y en a-t-il, mon Dieu, des miséricordes! Miséricordes d’hier,

d’aujourd’hui, de tous les instants de ma vie, d’avant ma naissance, et

d’avant les temps! J’y suis noyé, j’en suis inondé, elles me couvrent et

m’enveloppent de toute part... Ah! mon Dieu, nous avons tous à chanter

Vos miséricordes, nous tous, créés pour la gloire éternelle et rachetés

par le sang de Jésus, par Votre Sang, mon Seigneur Jésus qui êtes à côté

de moi, dans ce tabernacle; mais si tous nous le devons, combien moi!

moi qui ai été, dès mon enfance, entouré de tant de grâces, fils d’une

sainte mère, ayant appris d’elle à Vous connaître, à Vous aimer et à

Vous prier aussitôt que j’ai pu comprendre une parole! Mon premier

souvenir n’est-il pas la prière qu’elle me faisait réciter matin et

soir: «Mon Dieu, bénissez papa, maman, grand-papa, grand’maman,

grand’maman Foucauld et petite sœur?» Et cette pieuse éducation!... ces

visites aux églises... ces bouquets au pied des croix, une crèche à

Noël, un mois de Marie, un petit autel dans ma chambre, gardé tant que

j’ai eu une chambre à moi dans ma famille, et qui a survécu à ma foi!

les catéchismes, les premières confessions surveillées par un grand-père

chrétien..., ces exemples de piété reçus dans ma famille;... je me vois

allant à l’église avec mon père (que cela est loin!) avec mon

grand-père; je vois ma grand’mère, mes cousines, allant à la messe tous

les jours... Et cette première Communion, après une longue et bonne

préparation, entourée des grâces et des encouragements de toute une

famille chrétienne, sous les yeux des êtres que je chérissais le plus au

monde, afin que tout fût réuni en un jour, pour m’y faire goûter toutes

les douceurs... Et puis ces catéchismes de persévérance, sous la

direction d’un prêtre bon, pieux, intelligent, zélé; mon grand-père

m’encourageant toujours de la parole et de l’exemple dans la voie de la

piété; les âmes les plus pieuses et les plus belles de ma famille me

comblant d’encouragements et de bonté, et Vous, mon Dieu, enracinant

dans mon cœur cet attachement pour elles, si profondément que les orages

de la suite n’ont pu l’arracher, et que Vous Vous en êtes servi plus

tard pour me sauver, alors que j’étais comme mort et noyé dans le mal...

Et puis lorsque, malgré tant de grâces, je commençais à m’écarter de

Vous, avec quelle douceur Vous me rappeliez à Vous par la voix de mon

grand-père, avec quelle miséricorde Vous m’empêchiez de tomber dans les

derniers excès en conservant dans mon cœur ma tendresse pour lui!...

Mais, malgré tout cela, hélas! je m’éloignais, je m’éloignais de plus en

plus de Vous, mon Seigneur et ma vie..., et aussi ma vie commençait à

être une mort, ou plutôt c’était déjà une mort à Vos yeux... Et, dans

cet état de mort, Vous me conserviez encore; Vous conserviez dans mon

âme les souvenirs du passé, l’estime du bien, l’attachement dormant

comme un feu sous la cendre, mais existant toujours, à certaines belles

et pieuses âmes, le respect de la religion catholique et des religieux;

toute foi avait disparu, mais le respect et l’estime étaient demeurés

intacts... Vous me faisiez d’autres grâces, mon Dieu, Vous me conserviez

le goût de l’étude, des lectures sérieuses, des belles choses, le dégoût

du vice et de la laideur... Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais

ni ne l’aimais... Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une

tristesse, que je n’ai jamais éprouvée qu’alors;... elle me revenait

chaque soir, lorsque je me trouvais seul dans mon appartement... elle me

tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle les fêtes: je les

organisais, mais le moment venu je les passais dans un mutisme, un

dégoût, un ennui infinis... Vous me donniez cette inquiétude vague d’une

conscience mauvaise, qui, tout endormie qu’elle est, n’est pas tout à

fait morte. Je n’ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette

inquiétude qu’alors. Mon Dieu, c’était donc un don de Vous... comme

j’étais loin de m’en douter!... Que Vous êtes bon!... Et en même temps

que Vous empêchiez mon âme, par cette invention de Votre amour de se

noyer irrémédiablement, Vous gardiez mon corps: car si j’étais mort

alors, j’aurais été en enfer... Les accidents de cheval miraculeusement

évités, avortés! Ces duels que Vous avez empêché d’avoir lieu! Ces

périls en expédition, que Vous avez tous écartés! Ces dangers en voyage,

si grands et si multipliés, dont Vous m’avez fait sortir comme par

miracle! Cette santé inaltérable dans les lieux les plus malsains,

malgré de si grandes fatigues!... Oh! mon Dieu, comme Vous aviez la main

sur moi, et comme je la sentais peu! Que Vous êtes bon! Comme Vous

m’avez gardé! Comme Vous me couviez sous Vos ailes lorsque je ne croyais

même pas à Votre existence! Et pendant que Vous me gardiez ainsi, le

temps passait, Vous jugiez que le moment approchait de me faire rentrer

au bercail... Vous dénouâtes malgré moi toutes les liaisons mauvaises

qui m’auraient tenu éloigné de Vous;... Vous dénouâtes même tous les

liens bons qui m’eussent empêché de rentrer dans le sein de cette

famille, où Vous vouliez me faire trouver le salut, et qui m’auraient

empêché d’être un jour tout à Vous... En même temps, Vous me donnâtes

une vie d’études sérieuses, une vie obscure, une existence solitaire et

pauvre... Mon cœur et mon esprit restaient loin de Vous, mais je vivais

pourtant dans une atmosphère moins viciée; ce n’était pas la lumière ni

le bien, il s’en faut;... mais ce n’était plus une fange aussi profonde,

ni un mal aussi odieux... la place se déblayait peu à peu;... l’eau du

déluge couvrait encore la terre, mais elle baissait de plus en plus, et

la pluie ne tombait plus... Vous aviez brisé les obstacles, assoupli

l’âme, préparé la terre en brûlant les épines et les buissons... Par la

force des choses, Vous m’obligeâtes à être chaste, et bientôt, m’ayant,

à la fin de l’hiver 1886, ramené dans ma famille, à Paris, la chasteté

me devint une douceur et un besoin du cœur. C’est Vous qui fîtes cela,

mon Dieu, Vous seul; je n’y étais pour rien, hélas! Que Vous avez été

bon! de quelles tristes et coupables rechutes Vous m’avez

miséricordieusement préservé! Votre seule main a fait en cela le

commencement, le milieu et la fin! Que Vous êtes bon! C’était nécessaire

pour préparer mon âme à la vérité: le démon est trop maître d’une âme

qui n’est pas chaste, pour y laisser entrer la vérité... Vous ne pouviez

pas entrer, mon Dieu, dans une âme où le démon des passions immondes

régnait en maître... Vous vouliez entrer dans la mienne, ô bon Pasteur,

et Vous en avez chassé Vous-même Votre ennemi... et après l’avoir chassé

par la force, malgré moi, voyant ma faiblesse et combien seul j’étais

peu capable de garder mon âme pure, Vous avez établi pour la garder un

bon gardien, si fort et si doux que non seulement il ne laissait pas la

moindre entrée au démon de l’impureté, mais qu’il me faisait un besoin,

une douceur, des délices de la chasteté... Mon Dieu, comment

chanterai-je Vos miséricordes!... Et après avoir vidé mon âme de ses

ordures et l’avoir confiée à Vos anges, Vous avez songé à y rentrer, mon

Dieu, car après avoir reçu tant de grâces, elle ne Vous connaissait pas

encore! Vous agissiez continuellement en elle, sur elle, Vous la

transformiez avec une puissance souveraine et une rapidité étonnante, et

elle vous ignorait complètement... Vous lui inspirâtes alors des goûts

de vertu, de vertu païenne, Vous me les laissâtes chercher dans les

livres des philosophes païens, et je n’y trouvai que le vide, le

dégoût... Vous me fîtes alors tomber sous les yeux quelques pages d’un

livre chrétien, et vous m’en fîtes sentir la chaleur et la beauté...[4]

Vous me fîtes entrevoir que je trouverais peut-être là, sinon la vérité

(je ne croyais pas que les hommes pussent la connaître), du moins des

enseignements de vertu, et Vous m’inspirâtes de chercher des leçons

d’une vertu toute païenne dans des livres chrétiens... Vous me

familiarisâtes ainsi avec les mystères de la religion... En même temps

vous resserriez de plus en plus les liens qui m’unissaient à de belles

âmes; Vous m’aviez ramené dans cette famille, objet de l’attachement

passionné de mes jeunes années, de mon enfance... Vous m’y faisiez

retrouver, pour ces mêmes âmes, l’admiration d’autrefois, et à elles

Vous inspiriez de me recevoir comme l’enfant prodigue à qui on ne

faisait même pas sentir qu’il eût jamais abandonné le toit paternel,

Vous leur donniez pour moi la même bonté que j’eusse pu attendre si je

n’avais jamais failli... Je me serrai de plus en plus contre cette

famille bien-aimée. J’y vivais dans un tel air de vertu que ma vie

revenait à vue d’œil, c’était le printemps rendant la vie à la terre

après l’hiver;... c’est à ce doux soleil qu’avait crû ce désir du bien,

ce dégoût du mal, cette impossibilité de retomber dans certaines fautes,

cette recherche de la vertu... Vous aviez chassé le mal de mon cœur; mon

bon ange y avait repris sa place, et Vous lui aviez joint un ange

terrestre... Au commencement d’octobre 1886, après six mois de vie de

famille, j’admirais, je voulais la vertu, mais je ne Vous connaissais

pas... Par quelles inventions, Dieu de bonté, Vous êtes-Vous fait

connaître à moi! De quels détours Vous êtes-Vous servi? Par quels doux

et forts moyens extérieurs? Par quelle série de circonstances

étonnantes, où tout s’est réuni pour me pousser à Vous: solitude

inattendue, émotions, maladies d’êtres chéris, sentiments ardents du

cœur, retour à Paris par suite d’un événement surprenant!... Et quelles

grâces intérieures! ce besoin de solitude, de recueillement, de pieuses

lectures, ce besoin d’aller dans Vos églises, moi qui ne croyais pas en

Vous, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité,

cette prière: «Mon Dieu, si Vous existez, faites-le-moi connaître!» Tout

cela, c’était Votre œuvre, mon Dieu, Votre œuvre à Vous seul... Une

belle âme Vous secondait, mais par son silence, sa douceur, sa bonté, sa

perfection; elle se laissait voir, elle était bonne et répandait son

parfum attirant, mais elle n’agissait pas! Vous, mon Jésus, mon Sauveur,

Vous faisiez tout au dedans comme au dehors! Vous m’aviez attiré à la

vertu par la beauté d’une âme en qui la vertu m’avait paru si belle,

qu’elle avait irrévocablement ravi mon cœur... Vous m’attirâtes à la

vérité, par la beauté de cette même âme. Vous me fîtes alors quatre

grâces: la première fut de m’inspirer cette pensée: puisque cette âme

est si intelligente, la religion qu’elle croit si fermement ne saurait

être une folie comme je le pense. La deuxième fut de m’inspirer cette

autre pensée: puisque la religion n’est pas une folie, peut-être la

vérité, qui n’est sur la terre dans aucune autre, ni dans aucun système

philosophique, est-elle là? La troisième fut de me dire: étudions donc

cette religion: prenons un professeur de religion catholique, un prêtre

instruit, et voyons ce qu’il en est, et s’il faut croire ce qu’elle dit.

La quatrième fut la grâce incomparable de m’adresser, pour avoir ces

leçons de religion, à M. Huvelin[5]. En me faisant entrer dans son

confessionnal, un des derniers jours d’octobre, entre le 27 et le 30, je

pense, Vous m’avez donné tous les biens, mon Dieu: s’il y a de la joie

dans le ciel à la vue d’un pécheur se convertissant, il y en a eu quand

je suis entré dans ce confessionnal!... Quel jour béni, quel jour de

bénédiction!... Et depuis ce jour, toute ma vie n’a été qu’un

enchaînement de bénédictions! Vous m’avez mis sous les ailes de ce

saint, et j’y suis resté. Vous m’avez porté par ses mains, et ce n’a été

que grâces sur grâces. Je demandais des leçons de religion: il me fit

mettre à genoux et me fit me confesser, et m’envoya communier séance

tenante... Je ne puis m’empêcher de pleurer en y pensant, et ne veux pas

empêcher ces larmes de couler, elles sont trop justes, mon Dieu! Quels

ruisseaux de larmes devraient couler de mes yeux, au souvenir de telles

miséricordes! Que Vous avez été bon! que je suis heureux! Qu’ai-je fait

pour cela? Et depuis, mon Dieu, ce n’a été qu’un enchaînement de grâces

toujours croissantes..., une marée montant, montant toujours: la

direction, et quelle direction! la prière, la sainte lecture,

l’assistance quotidienne à la messe établies dès le premier jour de ma

vie nouvelle; la fréquente communion, la fréquente confession venant au

bout de quelques semaines; la direction devenant de plus en plus intime,

fréquente, enveloppant toute ma vie et en faisant une vie d’obéissance

dans les moindres choses, et d’obéissance à quel maître! La Communion

devenant presque quotidienne..., le désir de la vie religieuse naissant,

s’affermissant..., des événements extérieurs indépendants de ma volonté

me forçant de me détacher de choses matérielles qui avaient pour moi

beaucoup de charmes et qui auraient retenu mon âme, l’auraient attachée

à la terre! Vous avez brisé violemment ces liens comme tant d’autres!

Que Vous êtes bon, mon Dieu, d’avoir tout brisé autour de moi, d’avoir

tellement anéanti tout ce qui m’aurait empêché d’être à Vous seul!... Ce

sentiment d’autant plus profond de la vanité, de la fausseté de la vie

mondaine et de la grande distance qui existe entre la vie parfaite,

évangélique, et celle qu’on mène dans le monde... Ce tendre et croissant

amour pour Vous, mon Seigneur Jésus, ce goût de la prière, cette foi en

Votre parole, ce sentiment profond du devoir de l’aumône, ce désir de

Vous imiter, cette parole de M. Huvelin dans un sermon: que «Vous aviez

tellement pris la dernière place que jamais personne n’avait pu Vous la

ravir!» si inviolablement gravée dans mon âme, cette soif de Vous faire

le plus grand sacrifice qu’il me fût possible de Vous faire, en quittant

pour toujours une famille qui faisait tout mon bonheur, et en allant

bien loin d’elle vivre et mourir!... cette recherche d’une vie conforme

à la Vôtre, où je puisse partager complètement Votre abjection, Votre

pauvreté, Votre humble labeur, Votre ensevelissement, Votre obscurité,

recherche si nettement dessinée dans une dernière retraite à Clamart...

Le 15 janvier 1890, ce sacrifice s’effectuant et cette grande grâce

m’étant donnée de Votre main... La Trappe..., la Communion

quotidienne..., ce que j’ai appris pendant sept ans de vie

religieuse..., les grâces de Notre-Dame-des-Neiges..., la théologie, la

philosophie, les lectures, la vocation exceptionnelle à une vie

d’abjection et d’obscurité. Après trois ans et demi d’attente, le

révérendissime général me déclare, le 23 janvier 1897, que la volonté de

Dieu est que je suive cet attrait qui me pousse, hors de l’ordre de la

Trappe, vers la vie d’abjection, d’humble travail, d’obscurité profonde,

dont j’ai la vision depuis si longtemps... Mon départ pour la Terre

sainte..., le pèlerinage, l’arrivée à Nazareth;... le premier mercredi

que j’y passe, Vous me faites entrer, mon Dieu, par l’intercession de

saint Joseph, comme valet au couvent de Sainte-Claire... Paix, bonheur,

consolations, grâces, félicité merveilleuse que j’y éprouve...

_Misericordias Domini, in æternum cantabo... Venite et videte, quoniam

suavis est Dominus..._ Il n’y a qu’à défaillir, mon Dieu, devant de

telles miséricordes; à supplier la sainte Vierge et les saints et toutes

les pieuses âmes de remercier pour moi, car je succombe sous les

grâces... Oh! mon Époux, que n’avez-Vous pas fait pour moi! Que

voulez-Vous donc de moi pour m’avoir comblé ainsi? Qu’attendez-Vous de

moi pour m’avoir accablé ainsi? Mon Dieu, remerciez-Vous en moi, faites

Vous-même en moi la reconnaissance, le remerciement, la fidélité,

l’amour; je succombe, je défaille, mon Dieu; faites mes pensées, mes

paroles et mes œuvres, afin que tout Vous remercie et Vous glorifie en

moi. _Amen, amen, amen._»

[4] Nous croyons qu’il s’agit des _Élévations sur les mystères_, de

Bossuet.

[5] M. l’abbé Huvelin, ancien élève de l’École normale Supérieure,

devenu prêtre, et qui a laissé, dans Paris, le souvenir d’une âme

très sainte.

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 43 / 139 题