Supposons, pour écarter toute hésitation, que la petite vérole soit la

seule maladie mortelle; on sait guérir toutes les autres; quiconque ne

meurt pas de celle-là atteindra l'âge de cent ans. Les ravages de cette

maladie unique sont cependant terribles; ils réduisent de

quatre-vingts ans à soixante la vie moyenne d'un homme de vingt ans.

L'inoculation--c'est l'hypothèse--fait mourir, le lendemain du jour

où elle est pratiquée, le cinquième de ceux qui s'y exposent. La vie

moyenne, si tous se font inoculer à vingt ans, s'élèvera--le calcul est

facile--de soixante ans à soixante-quatre. Qui oserait cependant,

dans de telles conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer

l'opération? Quel médecin consentirait à se présenter dans une ville,

offrant à mille habitants jeunes et bien portants d'accroître de quatre

ans leur vie moyenne, en se faisant accompagner de deux cents cercueils

destinés à recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas acquis la

certitude de vivre cent ans?

L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indifférent. Devant

la crainte de mourir demain, quels que soient les raisonnements,

disparaissent toutes les espérances et toutes les craintes relatives aux

quatre-vingts années qui suivent.

D'Alembert dans ses écrits mathématiques manque d'élégance et de clarté.

Comment ce savant universel, nourri aux études classiques, habile à

disserter spirituellement et avec éloquence sur les sujets les plus

divers, cet écrivain célèbre pour la vigueur et la précision de son

style, perd-il son habileté et sa grâce en rédigeant ses belles

découvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert à aucune époque

de sa vie n'a voulu être professeur. Au sortir du collège et pendant

ses études en droit, grâce aux 1200 livres léguées par son père, il

diminuait, en la partageant, la gêne de ses parents adoptifs. Leur

ordinaire de pauvres artisans suffisait à la simplicité de ses goûts.

Résigné comme son ami Diderot à revêtir souvent un costume en désaccord

avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui à échanger son temps

contre un salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de

toute occasion, il enseignait pour gagner le pain quotidien les sciences

aussi volontiers que les lettres.

«Que faisiez-vous dans l'allée des Soupirs?

--Une assez triste figure.

--Au sortir de là vous battiez le pavé.

--D'accord.

--Vous donniez des leçons de mathématiques.

--Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous voulez en venir?

--Justement.

--J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons élèves.»

D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, _dissemblait_

de son ami Diderot: Diderot enseignait les mathématiques sans les

savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre une heure de

son temps.

«Demandez, dit ailleurs à Diderot le neveu de Rameau, son cynique

interlocuteur, demandez à votre ami d'Alembert, le coryphée de la

science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire les éléments.»

D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a formé d'élève, et

jamais, dans le désir d'être compris des intelligences paresseuses

et rebelles, il n'a fait effort pour être, comme disait Descartes,

transcendentalement clair.

On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul différentiel y

rencontrait des contradictions qui, s'il est mal enseigné, peuvent

réellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre déjà et,

comme disait Diderot, coryphée admiré des sciences mathématiques. La

réponse est restée célèbre: «Allez en avant, la foi vous viendra».

Ce mot brillant, mais dépourvu de toute vérité, explique assez bien

les défauts de d'Alembert. Il se réserve d'éclairer chaque page par la

lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de méthode.

Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions géométriques le

style net et précis d'Euclide, il réunissait à un haut degré, avec une

réputation toujours croissante, les qualités désirées dans un secrétaire

perpétuel de l'Académie des sciences. Trop jeune pour remplacer

Fontenelle, il aurait été, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan

ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance

il fait allusion pour les démentir aux bruits répandus à ce sujet. La

voix publique une première fois le désignait pour remplir une place que

le titulaire n'avait pas le désir de quitter. D'Alembert ne pouvait

admettre qu'on lui prêtât de telles intentions. Il écrivait à Mme du

Deffant, amie dévouée de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert,

occupait la place:

«Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions où vous

m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais

pensé à la place de secrétaire de l'Académie des sciences, je serais

très fâché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit

bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montigny

qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson,

sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la préface de

l'Encyclopédie, ç'a été pour contribuer de mon mieux au bien de

l'ouvrage; à l'égard des deux éloges (allégués comme preuve de sa

candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du _Mercure_

me les ont demandés. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt et

de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut être géomètre et

avoir le sens commun.

«Êtes-vous contente à présent, madame, et me condamnerez-vous sur la

parole de M. Simard, car, selon ce que l'abbé Canaye m'écrit, je vois

que vous êtes fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce

qu'il n'a point eu envie de me désobliger; je vous pardonne même de

l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.»

Il écrivait plus tard à Lagrange: «Depuis que je vous ai écrit, j'ai

acquis une dignité, celle de secrétaire de l'Académie française, vacante

par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse,

mais en récompense elle donne peu de besogne à faire, ce qui me convient

fort dans l'état où je suis. Il n'en est pas de même de la place de

secrétaire de notre Académie des sciences, qui vraisemblablement ne

tardera pas à vaquer, et que je travaille à faire retomber à notre ami

Condorcet qui la remplira merveilleusement.»

D'Alembert, élu à l'Académie française en 1755, sans jamais délaisser la

science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie

et les polémiques de parti la plus grande part de son activité. Le

dévouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait était sans limite et

toujours prêt, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les

indifférents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis

sans s'engager à rien, et sa verve satirique, qui souvent dépassait sa

pensée, prenait en s'exerçant sur eux l'apparence d'une trahison.

Il se plaisait peu parmi ses confrères de l'Académie des sciences et,

sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils

l'avaient été.

Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Académie des

sciences y semble occuper le centre de ses pensées et de sa vie. Dans

la liberté d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce

qu'il pense de chacun. Le secrétaire perpétuel, Grandjean de Fouchy,

dont il destine la succession à son ami Condorcet, est négligent et

inepte. L'épithète de Viédaze semble faite pour lui comme celle de: aux

pieds légers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa

plume, une épithète injurieuse le précède ou le suit. Les éditeurs de la

correspondance ont remplacé l'une d'elles par des points; nous imiterons

leur réserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la réconciliation de

d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un étonnement bien

naturel. D'Alembert lui répond: «A propos de Lalande, il est vrai que

nous sommes raccommodés parce qu'il en a témoigné un grand désir et

qu'au fond je suis bon diable». Le mot est très juste; d'Alembert a des

colères et des mots piquants, il dit sur tous toute la vérité, mais n'en

veut à personne.

Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'était ni estimé ni

aimé de d'Alembert. Il en parle souvent avec dédain, et quand il annonce

sa mort à Lagrange, c'est avec plus que de l'indifférence. «Monsieur

Fontaine est mort dans un état fort misérable, accablé de dettes et même

ruiné; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanité de vouloir être

seigneur de paroisse et d'avoir acheté pour cela une terre qu'on lui a

vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer.

«C'était un homme de génie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La

société gagne à sa mort encore plus que la géométrie n'y perd.» Fontaine

n'était pas un homme de génie, d'Alembert le savait bien, mais il

fallait aiguiser la pointe de l'épigramme.

Lagrange répond:

«J'ai été fort touché de la mort de M. Fontaine et surtout des

circonstances qui l'ont accompagnée, quoiqu'il se fût déchaîné contre

moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bontés pour moi

m'empêchait cependant de lui vouloir du mal.»

Les traits lancés par d'Alembert contre ses confrères sont continuels.

Lorsque Lagrange est nommé associé étranger de l'Académie des sciences,

une voix manque à l'unanimité. C'est celle d'un médecin nommé Hérissent,

«très plat sujet et bien méchant bougre».

Lorsque l'Académie choisit l'abbé Bossut, géomètre estimable, auteur

d'une très bonne histoire des mathématiques, d'Alembert écrit en

annonçant ce choix:

«Nous avions pourtant grand besoin de géomètres.» Deparcieux, homme à

projets utiles, que Voltaire a appelé grand géomètre, est caractérisé

par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir dans les

Académies afin que les gens en place soient persuadés qu'elles sont

bonnes à quelque chose.

D'Alembert d'ailleurs--c'est à la fois une explication et une

excuse--n'épargne pas à ses propres ouvrages ses jugements dédaigneux ou

sévères. «Je m'amuse, écrit-il à Lagrange, à faire imprimer deux

volumes d'opuscules qui comprennent tous les rogatons géométriques que

j'imprime, pour m'en débarrasser, comme les femmes qui épousent leurs

amants pour s'en défaire.»

Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans

y relever un trait piquant qui trouverait difficilement place ailleurs.

D'Alembert protégeait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors

d'un voyage de Turin à Paris, recommandé le grand géomètre à son ami

Voltaire, dont le domaine des Délices se trouvait sur la route. Le jeune

protégé de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de _la

Henriade_, de _Zaïre_, de _l'Essai sur les moeurs_ et de _Candide_, il

y en avait pour tous les goûts, ne parut nullement ébloui. Il écrit à

d'Alembert: «J'ai passé par Genève, comme je me l'étais proposé, et,

à la faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de dîner chez

Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un très gracieux accueil. Il était ce

jour-là en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme

de coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie.

C'est, en vérité, un original qui mérite d'être vu.»

Voltaire n'a pas même remarqué le géomètre; le nom de Lagrange dans ses

lettres n'est pas prononcé. On l'aurait bien surpris en lui prédisant

que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux à voir,

occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon

plus grande que la sienne.

L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile à

connaître. L'effort nécessaire pour la dissimulation dépassait ses

forces. Ses amitiés, ses amours, ses dédains et ses haines, son

incrédulité et son scepticisme étaient connus de quiconque l'approchait,

et lorsque, désireux de tranquillité, il prenait la résolution d'être

correct et prudent, il ne tardait pas à rire de lui-même, comme il

voulait rire de Tout.

CHAPITRE III

D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPÉDIE

Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et

injuste fortune, les vers ingénieusement méchants sont presque tous

demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid d'Alembert:

...Chancelier du Parnasse,

Qui se croit un grand homme et fit une préface.

On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient

d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire était

certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand,

jamais il ne fut fier.

Simple et sans prétentions, il comprenait tout et s'intéressait à tout.

Son rire étincelant bravait les lois du décorum; prompt à saisir les

ridicules, habile à les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon,

d'Alembert se plaisait à l'étonnement de ceux qui mesurent l'importance

d'un personnage à la dignité de ses manières.

Diderot, dont l'influence fit partager à d'Alembert la tâche immense de

l'Encyclopédie, avait avec lui, malgré la grande différence de caractère

et de talent, un fonds d'idées communes qui les rapprochaient et

pouvaient maintenir leur amitié. Libres tous deux de toute ambition,

avec la même ardeur pour l'étude et pour les travaux de l'esprit,

ils étaient également curieux de science, d'art, de littérature,

de philosophie, en enveloppant dans un même scepticisme toutes les

questions qui, de près ou de loin, appartiennent à la théologie.

L'exemple de leur vie et de leur noble caractère peut servir d'argument

sans réplique à qui voudra convaincre les esprits les plus prévenus

que la bonté, le dévouement, le désintéressement et la vertu ne sont

l'apanage d'aucune secte, le privilège d'aucune croyance.

L'Encyclopédie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polémiques

religieuses n'inspiraient à d'Alembert qu'éloignement et dédain.

Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la

tolérance, mais il la voulait pour lui-même et pour tous. C'était une

déclaration de guerre.

L'Encyclopédie anglaise de Chambers, à Londres, enrichissait les

éditeurs. Le premier projet était de la traduire. Diderot avait fait ses

preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prêtant à un auteur

obscur l'éclat de son propre style et la hardiesse de ses pensées, il

ne trahissait que lui-même; sa plume infidèle ne pouvait rien écrire de

médiocre.

La tâche, même restreinte au programme primitif, était immense. En

s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite armée, dont il devint

l'âme, Diderot ne prévoyait pas la campagne retentissante qu'il devait

diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refusé de s'y

associer.

Le prospectus de l'Encyclopédie lui donnait pour titre:

_Encyclopédie

ou

Dictionnaire raisonné des sciences, des arts

et des métiers._

L'ordre alphabétique était adopté.

On comprend mal la convenance d'associer le tableau des idées et du

savoir humain à une série d'articles se succédant sans ordre ni méthode.

Les éditeurs pensaient autrement, et le discours préliminaire, en

assignant dans chaque science la place de chaque question, et à chaque

science sa place dans le développement de l'esprit humain, devait

corriger, en instruisant le lecteur, le défaut de méthode accepté pour

la commodité des recherches. Un chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours

bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement soucieux de

l'intérêt de l'oeuvre, au-dessus, par son caractère, de la vanité et

même de l'orgueil, il lui importait surtout de préparer un succès à son

ami.

Le discours préliminaire servant de préface à l'Encyclopédie contient,

dit d'Alembert, la quintessence des connaissances mathématiques,

philosophiques et littéraires acquises par vingt années d'études. Il

fait ainsi remonter ses méditations au jour de son entrée au collège des

Quatre-Nations.

Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition détaillée de

l'ordre dans lequel sont nées les diverses branches du savoir humain,

et le tableau historique du progrès depuis la Renaissance jusqu'à nos

jours. Le premier problème est insoluble. Nous ne savons les origines

en aucun genre. Il faut donc deviner. On est certain de proposer des

vérités douteuses, certain aussi de n'être pas convaincu d'erreur.

Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de

départ de d'Alembert. La précision n'est qu'apparente, l'assertion est

vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance, dépourvu

des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait

vivre, qu'un bien petit nombre d'idées?

On l'accordera sans peine.

Les sens sont nécessaires assurément. Tout vient-il d'eux? et

qu'entend-on par là?

Les sens des animaux valent les nôtres pour le moins: la source des

idées pour eux n'est donc pas moins riche que pour nous. Pourquoi

n'arrivent-ils pas à nous égaler? Helvétius a fait l'objection et trouvé

la réponse. Les animaux n'ont pas de mains.

L'idée du moi est la première. La première chose que nos sensations

nous apprennent, c'est notre existence. Les sensations sont-elles

indispensables? Pourrait-on concevoir un être intelligent dépourvu,

faute de sensations, du sentiment de sa propre existence?

Après avoir connu notre propre existence, nous devons à nos sensations

la connaissance des objets extérieurs et, parmi eux, celle de notre

corps; un sentiment irrésistible nous fait croire à la réalité de ces

objets. D'Alembert, à l'appui de cette idée, propose un singulier

argument.

N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui

l'occasionne ou du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas

qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un à

l'autre. Il n'y a qu'une espèce d'instinct plus sûr que la raison même

qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle.

N'est-on pas tenté de traduire ainsi: la croyance à la réalité des

objets extérieurs n'est pas justifiable par la raison; elle n'en est que

plus certaine?

Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble

pas qu'on puisse avoir d'idée distincte, moins encore d'idée complète ni

de la matière ni d'autre chose. «Quand je me perds dans mes réflexions

à ce sujet, écrivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les

fois que j'y pense, je suis tenté de croire que tout ce que nous voyons

n'est qu'un phénomène qui n'a rien, hors de nous, de semblable à ce que

nous imaginons, et j'en reviens toujours à la question du roi indien:

Pourquoi y a-t-il quelque chose?»

Le grand Ampère, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de

confiance et plus d'espoir, aimait à s'égarer dans les ténèbres de la

métaphysique, trouvait aussi la différence entre les _phénomènes_ et les

_noumènes_ difficile et incertaine.

La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le problème du

moi et du non-moi. Quand les savants s'embarrassent pour le résoudre, on

pourrait leur répondre, en parodiant le vers d'un grand poète:

Il faut pour _l'ignorer_ avoir fait ses études.

L'étude des objets extérieurs est le premier soin de l'homme: elle a

pour origine la nécessité de garantir notre propre corps de la douleur

et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est

utile ou nuisible. Cette recherche nous révèle nos semblables et nous

sommes attirés vers eux.

L'explication du rapprochement des hommes est étrange, il faut l'avouer.

Mais ce qui suit l'est plus encore. L'homme cherche l'homme, on en

convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice, dont

la vue lui enseigne la justice et la vertu. «Le mal que nous éprouvons

par les vices de nos semblables, produit en nous la connaissance

réfléchie des vertus opposées, connaissance précieuse dont une union et

une égalité parfaite nous auraient peut-être privés. De l'idée de vertu

l'homme s'élève à comprendre la spiritualité de l'âme, l'existence de

Dieu et nos devoirs envers lui.»

Malgré l'intérêt de ces hautes vérités, il ne faut pas, comme on l'a dit

plaisamment, que le corps soit la dupe de l'immortalité de l'âme.

Telle est l'origine de l'agriculture, de la médecine et des arts

nécessaires. Avides de connaissances utiles, les premiers hommes ont

dû écarter d'abord toute spéculation oisive; mais l'étude de la nature

entreprise pour nous donner le nécessaire fournit avec profusion à nos

plaisirs. La satisfaction d'apprendre des vérités même inutiles est une

espèce de superflu qui supplée à ce qui nous manque. En recueillant

ce superflu pour goûter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain

rencontre la physique et la mécanique, et l'abstraction des propriétés

sensibles autres que l'étendue fait naître la géométrie.

Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des

propriétés de la matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions

aller plus loin sans sortir de l'univers matériel; mais telle est la

marche de l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé

les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de nouveau les

perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation des êtres

réels qui sont l'objet immédiat et direct de nos sensations. La

physique mathématique, l'astronomie et, quand le raisonnement se trouve

impuissant à tout enchaîner, la physique expérimentale, sont nées de ce

mouvement rétrograde fait par l'esprit.

Entre les limites très éloignées de nos «connaissances certaines, dont

l'une est l'idée de nous-même et l'autre cette partie des mathématiques

qui a pour objet les propriétés générales des corps, se trouve un

intervalle immense ou l'intelligence suprême semble avoir voulu se jouer

de la curiosité humaine, tant par les nuages qu'elle y a répandus sans

nombre que par quelques traits de lumière qui semblent échapper de

distance en distance pour nous attirer.

«La nature de l'homme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère

impénétrable à l'homme même quand il n'est éclairé que par la raison

seule.

«Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous

instruise sur tant de divers objets. Destinée à servir de supplément à

la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était

caché, mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de

connaître. Le reste est fermé pour nous et apparemment le sera toujours.

Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer,

voilà à quoi la religion révélée se réduit: néanmoins, à la faveur des

lumières qu'elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme

et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que ne

l'ont été toutes les sectes de philosophes.»

Les lecteurs de l'Encyclopédie étaient prévenus. Ces lignes marquent

aussi franchement qu'on pouvait le faire sans imprudence tout le

programme théologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se

serait fermée.

Quelquefois cependant, mais avec moins de légèreté, d'Alembert imite

le tour habituel de Voltaire. «D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque

absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut

faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent.

Lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer

sans forcer personne à la connaître.»

L'avantage que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées

soit par leurs propres efforts, soit par le secours de leurs semblables,

leur a fait penser qu'il serait utile de réduire en art la manière même

d'acquérir des connaissances et celle de se communiquer réciproquement

leurs pensées. Cet art a donc été trouvé et nommé _logique._ La science

de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans

les idées mêmes; elle doit apprendre encore à exprimer chaque idée de la

manière la plus nette. La science du langage est devenue nécessaire, et

comme les hommes en se communiquant leurs idées cherchent aussi à se

communiquer leurs passions, l'éloquence est une arme nécessaire. Faite

pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent à

l'esprit, elle impose silence à la raison même, mais les règles ici ne

peuvent suppléer au talent, et le génie ne peut se réduire en préceptes.

Il ne nous suffit pas de vivre avec nos contemporains et de les dominer

pour embrasser le passé et l'avenir. De là, l'origine de l'histoire.

Les branches principales se divisent en une infinité d'autres, dont

l'énumération serait immense et appartient plus à l'Encyclopédie qu'à la

préface.

Les beaux-arts jusqu'ici n'ont pas été mentionnés. Est-il nécessaire de

les définir et d'en chercher l'origine?

D'Alembert s'est donné la tâche de tout enchaîner logiquement.

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