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D'ALEMBERT
PAR
JOSEPH BERTRAND
MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
ET SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE
L'ACADÉMIE DES SCIENCES
CHAPITRE I
L'ENFANCE DE D'ALEMBERT
Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui
donnait le droit d'être écouté quand il parlait de philosophie et de
religion. L'idée certes est généreuse et digne de son grand esprit, mais
si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par
être des Leibniz, ils deviendraient singulièrement rares. Quelque haut
d'ailleurs qu'ils fussent placés, leurs discours éloquents ou vulgaires,
orthodoxes ou hérétiques, vaudraient seulement par eux-mêmes et
nullement par le nom de l'auteur. Les plus illustres sur ce terrain sont
les égaux des plus humbles, et l'autorité n'y peut être acceptée dans
aucune mesure. Que les luthériens ne triomphent donc pas pour avoir
compté dans leurs rangs Képler et Leibniz, car les catholiques leur
opposeraient Descartes et Pascal, et si ces grands hommes se sont
hautement déclarés chrétiens, on pourrait, parmi les penseurs les plus
libres et les sceptiques les plus hardis, citer des génies du même
ordre, au premier rang desquels se place d'Alembert.
Le nom de d'Alembert rappelle aux géomètres l'émule de Clairaut et
d'Euler, le prédécesseur de Lagrange et de Laplace, le successeur
d'Huygens et de Newton; d'Alembert est, pour les lettrés, l'orateur
spirituel, dont l'éloquence toujours prête fut, pendant un quart
de siècle, pour deux Académies, le plus grand attrait des séances
solennelles.
Les curieux d'anecdotes littéraires savent ses relations avec un grand
homme et avec un grand roi, qu'il osait, tout en les respectant et
les aimant, et sans méconnaître l'honneur de leur amitié, contredire
souvent, blâmer quelquefois et conseiller avec une indépendante sagesse.
A la fin comme au commencement de sa vie, la destinée de d'Alembert le
mit en lutte avec le malheur. Vainqueur dans son enfance, il a su, par
la force de son caractère et la grâce de son esprit, triompher d'une
situation difficile et cruelle. Brisé par le chagrin aux approches de
la vieillesse, il a courbé tristement la tête et, sans accepter les
consolations de l'amitié ni se soucier des distractions de la gloire,
attendu la mort comme une délivrance.
D'Alembert fut exposé quelques heures après sa naissance, le 17 novembre
1717, sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond.
Cette petite église, démolie en 1748, avant d'être un sanctuaire
particulier, avait été une chapelle dépendant de la cathédrale ou, pour
parler plus exactement, le baptistère même de Notre-Dame de Paris,
accolé à la gauche de la façade, dont Claude Frollo, pendant sa chute,
apercevait le toit, «petit comme une carte ployée en deux».
Dans plusieurs églises, à Sens et à Auxerre notamment, les
chapelles réservées aux cérémonies du baptême s'appellent également
Saint-Jean-Lerond.
La mère de d'Alembert, en le livrant à la charité publique, s'était
réservé heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptisé
par les soins d'un commissaire de police, reçut le nom de Jean-Baptiste
Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Crémery, près de
Montdidier; il y resta six semaines. La première nourrice, Anne Frayon,
femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, reçut 5
livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze
premiers jours du second. Molin, médecin du roi, probablement accoucheur
de la mère, l'avait réclamé en prenant l'engagement de pourvoir à ses
besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention
de ce praticien célèbre par son avarice. «Jamais, disait-il, mes
héritiers n'auront autant de plaisir à dépenser mon bien que j'en ai eu
à l'amasser.» Cette fortune était grande, on le devine; d'Alembert n'en
eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'était que le prête-nom de son
père, le chevalier Destouches, général d'artillerie. Destouches, au mois
de novembre 1717, était en mission à l'étranger. Au retour, il s'informa
de l'enfant. La mère était Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur
cardinal-archevêque de Lyon. Nous n'avons ici qu'à nous détourner
d'elle.
Désireuse avant tout d'éviter le scandale, elle ne demandait à l'enfant,
s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. Cédant cependant aux
instances de Destouches, elle lui donna, quoique à regret, le moyen de
retrouver le pauvre abandonné.
Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726,
l'enfant, âgé de neuf ans, laissait prévoir déjà ce qu'il serait un
jour. On l'avait placé dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine,
celui de Bérée, où Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour
sa mère et méritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son
orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des leçons
de Bérée, qui, dès l'âge de dix ans, déclarait n'avoir plus rien à lui
apprendre.
Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans
appui: il lui léguait 1 200 livres de rente et le recommandait
à l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par
l'influence des parents de son père que d'Alembert, à l'âge de
douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au collège des
Quatre-Nations. C'était une grande faveur.
Ce collège, fondé par la volonté du cardinal Mazarin, ne recevait que
des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles
nobles, s'il était possible, et originaires de l'une des provinces
récemment annexées à la France. Jean Lerond y fut admis comme
gentilhomme.
D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa mère dans le
monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que
devenu célèbre il ait refusé de la voir. C'est Mme de Tencin qui le
fuyait comme un remords. Le récit de Mme Suard, dans ses Mémoires, a
toutes les apparences de la vérité:
«M. d'Alembert, dit-elle, m'a parlé avec la plus grande confiance de Mme
de Tencin, sa mère, et de son père, M. Destouches, militaire distingué
et le plus honnête homme du monde.
«M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reçu avec
une tête pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des
fuseaux, terminées par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son
père l'emporta bien enveloppé dans son carrosse et parcourut tout Paris
pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un
enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin
il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touchée de pitié pour ce
pauvre petit être, consentit à s'en charger et promit au père qu'elle
ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour le lui conserver: elle y
parvint à force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont été
témoins de la tendresse qu'il a conservée pour cette excellente femme,
qui s'est montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle
jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle
de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa chère nourrice, la
consoler de ses peines, faire des caresses à ses petits enfants, et la
laissait heureuse d'avoir un tel fils.»
«Son père le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert,
de ses gentillesses et bientôt de ses réponses, qui annonçaient, dès
l'âge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et
son maître était enchanté de son esprit.
«Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse à Mme de Tencin,
obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait où il l'avait placé, et par les
caresses et les questions qu'il adressa à son fils en tira beaucoup de
réponses qui le divertirent et l'intéressèrent. «Avouez, madame, dit M.
Destouches à Mme de Tencin, qu'il eût été bien dommage que cet aimable
enfant eût été abandonné.» D'Alembert, qui avait alors sept ans, se
souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de Mme de
Tencin, qui se leva à l'instant en disant: «Partons, car je vois qu'il
ne fait pas bon ici pour moi.»
«M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert à sa famille, qui
jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme
Suard, il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son père une
fois par semaine, et il était toujours reçu avec autant d'égards que
d'estime et d'amitié.
«En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa à lui
demander s'il était vrai que Mme de Tencin lui eût fait dire par un ami,
quand il eut acquis une grande célébrité, qu'elle serait charmée de
le voir: «Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de
semblable.--Cependant, monsieur, on vous prête dans cette occasion une
réponse très fière à une mère qui, jusqu'à votre célébrité, ne vous
avait pas donné un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes
applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment.--Ah! me dit-il,
jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'aurait
réclamé; il m'eût été trop doux de la recouvrer.»
«Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien à Astuc, son
médecin. On prétendit que c'était un fidéicommis et que le bien devait
passer à d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reçu; il disait qu'elle
aimait beaucoup Astuc et que, quant à lui, il était bien sûr qu'elle
n'avait pas plus pensé à lui à sa mort que pendant sa vie.»
L'éducation des pupilles du cardinal était complète et brillante. Cent
livres par an leur étaient accordées pour leur entretien et menues
dépenses: une _académie_ annexée au collège devait leur enseigner
l'équitation, l'escrime et la danse. L'Université de Paris, exécutrice
des volontés du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer.
D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manières et ne les
connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes études. La famille
de Destouches, heureuse sans doute de ses succès, ne cessa jamais de
veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Faculté
des arts. A la fin de l'année 1735, le jeune écolier, âgé de dix-huit
ans, fut reçu bachelier ès arts. Il est inscrit sous le nom de
Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches
perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la réclamation du candidat
Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille
veut lui imposer. Une note du recteur du collège des Quatre-Nations
atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une même personne et l'un des
plus brillants élèves du collège:
_Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a
parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis
Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio
Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo
alio cognomine._
_Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem
prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna
cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim
ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum
lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris
longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui
se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc
postulat inscribi se Joannem Lerond._
Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de
Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par
une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert,
qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles.
Je proposerai une remarque au moins singulière.
L'anagramme de
BATISTE LEROND
est
D'ALENBERT, SOIT.
Il n'est pas impossible que le jeune géomètre, familier avec la théorie
des permutations, ait tourné lui-même cette inversion assez conforme aux
habitudes de l'époque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on
le nommait dès l'enfance le chevalier Daremberg.
Les Archives nationales possèdent l'inventaire après décès de
Michel-Camus Destouches, commissaire général de l'artillerie, frère et
héritier du père de d'Alembert. On y lit:
«_Item_, une autre liasse contenant seize pièces qui sont mémoires
des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et
payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir
au compte des arrérages de la pension viagère de 1 200 livres par an à
lui léguées par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.»
Le testament de Louis-Camus Destouches, conservé dans l'étude de
Me Robineau, notaire à Paris, porte d'autre part: «Je donne et
lègue............., plus au sieur Jean d'Arembert à présent en pension
chez Bérée, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viagère, que
je veux et entends qui lui soient régulièrement payées et par préférence
à tous autres legs, en ayant touché les fonds de ceux à qui il
appartient, et, s'il est encore en bas âge quand je mourrai, on lui
nommera un tuteur _ad hoc_.»
Que signifient ces mots, _en ayant touché les fonds de ceux à qui il
appartient_?
Le legs serait-il un souvenir de sa mère, le seul qu'il en ait jamais
reçu?
Les Archives nationales possèdent une lettre de d'Alembert du mois de
mars 1779, adressée au ministre de la maison du roi et commençant par
ces mots:
«J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y
trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a été donné que dans
mon enfance et que j'ai toujours porté depuis, mais je suis connu
de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom
véritable.»
L'orthographe des noms au XVIIIe siècle avait moins de fixité
qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de considérer d'Alembert,
d'Arenbert et d'Aremberg comme trois manières d'écrire le même nom.
D'Alembert apprit au collège ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit
excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le
texte Archimède et Ptolémée. On l'exerça, conformément à la tradition,
à _circonduire_ et allonger des périodes et à faire brillamment des
amplifications, nom très convenable, disait-il plus tard, non sans
quelque injustice, à noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on
pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en
amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles,
développé par ses maîtres au collège Mazarin, n'a pas peu contribué
sans doute, n'en déplaise à d'Alembert, à ses succès comme orateur
académique. S'ils n'ajoutent rien à sa gloire, ils ont pu, en procurant
à ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de
sa vie.
Après avoir passé--c'est ainsi que lui-même juge ses études--sept ou
huit ans à apprendre des mots ou à parler sans rien dire, il commença
ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'étude des choses:
c'était la définition de la philosophie. On désignait alors sous ce
nom la logique ou, à très peu près, ce que le maître de philosophie se
proposait d'apprendre à M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des
universaux; bien juger, par le moyen des catégories, et bien construire
un syllogisme, par le moyen des figures:
_Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._
On se demandait si la logique est un art ou une science, si la
conclusion est de l'essence du syllogisme.
Quoique la forme prête à la comédie, ne nous persuadons pas qu'une telle
étude ne fût alors qu'une inutile et ridicule curiosité. Nul ne songe
aujourd'hui à invoquer les règles du syllogisme, on ne le comprendrait
pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces règles rigoureuses et
irréprochables étaient connues de tous les honnêtes gens, il suffisait,
aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de résoudre
_in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun
félicitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait
avoir raison.
Par le respect de ces règles excellentes, ingénieux théorèmes dans la
science du raisonnement, on faisait preuve d'éducation classique, à
peu près comme la connaissance de l'escrime ou de l'équitation faisait
paraître un élève des académies vraisemblablement de bonne famille.
L'éducation, à toutes les époques--on aurait grand tort de s'en
plaindre,--a joint aux connaissances réellement utiles à tous un savoir
convenu, sorte de franc-maçonnerie entre ceux qui le possèdent. A quoi
sert l'orthographe, sinon à démontrer qu'on a été bien élevé? En Chine,
les lettrés ont une langue à part, cela n'est ni sans intention ni sans
avantage.
La physique de Descartes enseignée pendant les années de philosophie
convenait moins encore à l'esprit rigoureux de d'Alembert. Les
cartésiens de collège déraisonnaient en termes obscurs sur des questions
mal définies et mal comprises; d'Alembert ne conserva de ses maîtres en
physique que le souvenir de paralogismes qu'il parodiait avec gaieté.
C'est en songeant à son professeur de physique qu'il avait conçu l'idée
d'une antiphysique dans laquelle on expliquerait et démontrerait, par
des raisonnements non moins plausibles que ceux de l'école, le contraire
précisément de la vérité.
On dirait, par exemple: _Le baromètre hausse pour annoncer la pluie_.
_Explication_.--Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de
vapeurs, par conséquent plus pesant, par conséquent il doit faire
hausser le baromètre.
_Ce qu'il fallait démontrer._
_L'hiver est la saison où la grêle doit principalement tomber._
_Explication_.--L'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident
que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se
congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère.
_Ce qu'il fallait démontrer._
Par malheur pour ces explications, les faits y sont absolument opposés.
La baisse du baromètre annonce la pluie, et la grêle, en été, tombe plus
souvent qu'en hiver. Les raisons sont préférables cependant à celles
qu'on invoquait chaque jour dans l'étude de la physique. La liste peut
s'étendre, et d'Alembert formait le projet d'y introduire tous les
phénomènes physiques.
D'autres branches d'études, qui réclament aujourd'hui bien du temps et
provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun rôle.
Les plans d'études du XVIIIe siècle ne nous disent pas comment un
excellent élève, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le collège
que Charlemagne au IXe siècle avait renouvelé l'empire, et qu'un saint
roi nommé Louis s'était croisé au XIIIe. On pouvait mériter tous les
prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne
et que François Ier y a été prisonnier de Charles-Quint. Il ne paraît
pas que les générations instruites par cette méthode ignorassent plus
que celles d'aujourd'hui la géographie et l'histoire. L'excès du mal
était le meilleur des remèdes et l'ignorance complète le meilleur
stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les
histoires et consultaient les cartes, à leur jour et à leur heure, quand
ils en sentaient le désir et le besoin, avec profit par conséquent.
L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait
aussi laisser quelques souvenirs, mais il est à croire qu'on n'écoutait
guère.
Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au siècle
précédent, Corneille, Racine et Bossuet ont été instruits par cette
méthode; leur ignorance a été passagère. Le désir d'apprendre est le
meilleur fruit des premières études. On le fait naître en exerçant
l'esprit, non en fatiguant la mémoire. Quand l'ignorance devient un
ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les écoliers du XVIIIe siècle en
sortant du collège ne pouvaient pas s'écrier comme ceux d'aujourd'hui:
«Me voilà, grâce à Dieu, débarrassé de mes études!» Ils ne l'étaient
pas, et c'était un grand bien. Le but n'était pas alors de préparer
l'élève à une profession libérale, moins encore à un examen, on lui
livrait la source, c'était à lui d'y boire et d'apprendre, après son
entrée dans le monde, suivant ses besoins et son zèle, les vérités
utiles ou utilisables. Le collège l'y préparait par l'étude des bonnes
lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec
les honnêtes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en écrire au
besoin, en donnant à son esprit la politesse commune à tous les temps et
à toutes les nations. Deux conditions sont nécessaires, on ne saurait le
nier: la première est de connaître les choses; la seconde est de savoir
parler, raisonner et écrire sur celles que l'on a apprises.
La première n'est pas la plus importante; elle s'apprend à tout âge. Si
la seconde à vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer
toujours.
Jean Lerond, après avoir subi l'examen du baccalauréat es arts, suivit
pendant deux années les leçons de l'École de droit. Il s'inscrivit pour
les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrière et Rousseau. On
lit sur les registres dix mentions relatives à d'Alembert. Il suffira
d'en citer une:
_Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et
Legendre, octob. 1736 die ultimo._
Dans le registre intitulé _Registrum supplicantium pro assequendis
gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738_, _supplicaverunt pro examine gallico:
Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche,
Bernard._
D'Alembert, licencié en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit
lui promettait de grands succès, mais la profession ne lui plaisait pas.
Il n'aurait accepté que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut
se garder d'en évaluer le nombre à la moitié de celles qui se plaident.
Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait
raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200
livres de rente, il vivait chez sa mère adoptive, heureux d'apporter
dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la sécurité.
Jamais le Palais ne le vit à la barre. Il voulut étudier en médecine.
Lui-même l'a raconté, mais son passage à la Faculté n'a pas laissé de
traces.
Les professeurs du collège Mazarin, presque tous prêtres, se faisaient
aimer de leurs élèves. Jansénistes ardents, ils servaient volontiers de
directeurs à leurs consciences et de guides à leurs premiers pas dans le
monde.
Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs
livres de dévotion l'ennuyèrent, ils s'y attendaient: on lui prêta les
livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes.
D'Alembert, effrayé de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la
haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa répugnance,
devint l'adversaire, bientôt l'ennemi de ceux qui le lui présentaient.
Les invectives, dans les discussions théologiques, en 1736, allaient
jusqu'à la fureur. Jansénistes et jésuites, pour l'attaquer ou pour la
défendre, faisaient de la bulle _Unigenitus_ l'essentiel de la religion
et la pierre de touche de la foi.
Les pamphlets succédaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il
s'en est vanté, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prêtait, la
polémique la plus violente occupait une grande part de son temps.
Le livre du père Quesnel: _Réflexions sur le Nouveau Testament_ avait
été l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destinée de ce
livre est singulière. Publié en 1671, on le recommandait dans plusieurs
diocèses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus édifiant
de la foi, tiré des pures sources de l'Écriture et de la tradition. Son
succès pendant un quart de siècle s'accroissait sans cesse. L'archevêque
de Paris, écrit Bossuet qui l'approuve, étant encore évêque de Châlons,
crut trouver dans ce livre un trésor pour son Église. Le pieux évêque,
après l'avoir revu et annoté, l'adressa aux curés, aux vicaires et aux
autres ecclésiastiques de son diocèse pour servir de matière à leurs
instructions. Les _Réflexions du père Quesnel_ étaient reçues avec
avidité et édification, les libraires ne pouvaient suffire à la dévotion
des fidèles; chaque mois voyait naître une édition nouvelle.
«Il suffisait, si nous en croyons le témoignage de Bossuet, de lire le
livre des _Réflexions morales_ pour y trouver, avec le recueil des
plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour
l'édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles.»
Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations
cachaient le poison janséniste.
Les jésuites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion
anima leur zèle. La question fut portée à Rome. On s'y partagea comme à
Paris. La décision sans appel de la bulle _Unigenitus_ ordonna enfin, en
1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et
les plus tenaces qui furent jamais. Un livre édifiant et orthodoxe
pendant quarante ans était interdit. Les maximes et les conseils que
les jésuites eux-mêmes avaient eus en vénération devenaient, sur leur
insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions
d'autant plus coupables que le venin y était plus caché.
Il l'était extrêmement, et beaucoup de fidèles, une grande partie même
du clergé, habitués à en nourrir leur esprit, refusèrent de changer de
régime. La guerre fut déclarée et troubla la France pendant plus d'un
demi-siècle. Quarante ans après la publication de la bulle, le nombre
des lettres de cachet lancées à son occasion dépassait quarante mille.
Du haut en bas, la société était divisée. On était _appelant_ ou _non
appelant_; les plus ardents étaient _réappelants_; les non communiquants
refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le _silence
respectueux_ était blâmé de tous, le mépris prodigué à ceux qui
pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le
_tolérantisme_ flétri comme une faiblesse ou dénoncé comme un crime.
Pour délivrer la vérité retenue dans l'injustice, chacun se faisait
gloire de devenir une _ville forte_, une _colonne inébranlable_ et un
_mur d'airain_. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confié
ses souliers à un décrotteur ou sa malle à un commissionnaire sans
prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en
encourageant l'indifférence d'un non appelant ou l'erreur criminelle
d'un partisan de la bulle.
Il fallait être janséniste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort
oublié, disait: «Entre Dumarsais et moi la différence est grande:
Dumarsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste».
Quoique la bulle fût de 1713, au moment où d'Alembert quitta le collège,
en 1735, la polémique redoublait de violence. Les guérisons du cimetière
de Saint-Médard sur le tombeau du diacre Pâris accroissaient l'ardeur
fanatique des jansénistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour
eux.
On discutait sur les limites de l'observance due à la cour de Rome:
s'étend-elle aux questions de fait? Le problème, comme au temps de
Pascal, avait deux solutions opposées, évidentes chacune pour ceux qui
l'adoptaient. Pour se faire une idée de l'acharnement des partis, il
faut les laisser parler.
«La charité chrétienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans
se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la
vérité, descendent tout vivants dans l'Enfer?»
«Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois
condamner cent une vérités qui sont l'élixir de la tradition, l'abrégé
du christianisme, le rempart de l'Église, le fondement de la religion,
dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle
est visiblement subreptice et porte tous les caractères de la plus
pernicieuse nouveauté.»
C'est sur ce ton que, par des milliers de pamphlets se répondant comme
les voix d'un choeur d'anathèmes, les partis, pendant un quart de
siècle, se maudissent, se déchirent et s'insultent. Pour ceux qui
prendraient intérêt au fond, ils sont rares aujourd'hui, il serait
malaisé de les instruire. Pour voir ce venin si bien caché et comprendre
ces subtiles distinctions, il faut regarder de près et avoir de bons
yeux.
Quand Dieu veut sauver l'âme, en tout temps, en tout lieu,
L'inévitable effet suit le vouloir de Dieu.
L'innocence de ces deux vers semble égaler leur platitude. C'est une
dangereuse erreur: ils contiennent deux hérésies condamnées par la
bulle.
Dans les miracles accomplis sur le tombeau d'un appelant, le bienheureux
Pâris, les jésuites n'accordaient aucun sujet de triomphe à leurs
adversaires.
Il fallait avant tout définir le mot miracle. Comment espérer sans cela
une argumentation solide? Un miracle, disaient-ils, doit être instantané
et complet. Tout ce qui vient de Dieu a d'abord sa perfection. Ses
oeuvres sont achevées suivant la force du terme. C'est une vérité dont
Moïse nous est garant. Quelque chose que Dieu fasse, il est impossible,
dit le Sage, d'y ajouter ou d'en retrancher.
Oserait-on prétendre qu'il est impossible d'ajouter à une guérison
imparfaite? Elle n'est donc pas l'oeuvre de Dieu.
Satan, le père du mensonge, qui remue le ciel et la terre pour susciter
des ennemis à Dieu parmi les hommes, ne peut-il pas aussi faire des
miracles? On n'en peut pas chrétiennement douter. Les maléfices
sont constants, les histoires en sont remplies, les confessions des
malfaiteurs en font foi, les arrêts des cours souveraines le confirment.
Mais le démon n'a pas la toute-puissance, il essaye, il tâtonne, il s'y
reprend à plusieurs fois. Entre sa folle malice et la sage bonté de
Dieu, la distinction devient facile.
Les malades guéris à Saint-Médard, après avoir ajouté neuvaines sur
neuvaines, ne peuvent être, suivant cette doctrine, que des imposteurs
ou des démoniaques. Un paralytique jette ses béquilles sur le tombeau du
diacre, et rentre à pied chez lui, mais _en boitant_. Ce n'est pas Dieu
qui fait ainsi les choses à demi, le miracle est un piège, l'apparente
promesse une menace, et les convulsions qui la précèdent, les effets,
dans ce lieu maudit, de la rage et de la furie du démon. Il n'est rien
de mieux fondé sur les Écritures.
N'a-t-il pas été dit dans l'Apocalypse: _Vae terrae et mari, quia
descendit diabolus ad vos habens iram magnam!_
A ces preuves en apparence si solides on opposait l'évidence des faits.
La première oeuvre de Dieu a été la production du chaos, et la terre fut
d'abord sans beauté, afin que l'on apprît que toute créature ne devient
parfaite qu'à mesure que Dieu l'enrichit.
L'enfant ressuscité par Élie ne l'a été qu'après que le prophète se fut
étendu trois fois sur lui. Le même prophète, le texte est formel, a
envoyé sept fois son serviteur avant que la pluie promise à Achab eût
commencé à tomber. Élisée s'est couché sept fois sur l'enfant de la
Sunamite, il a frappé sept fois le Jourdain. Naaman, qu'il envoya au
Jourdain, s'y est baigné sept fois consécutives, et Ezéchias, personne
ne l'ignore, n'a été guéri que _le troisième jour_; si Dieu eût voulu le
guérir subitement, on ne lui aurait pas promis comme une grande grâce
qu'il irait au temple dans trois jours. Comme dans l'antiphysique de
d'Alembert, les faits démentent la théorie.
Cette théorie d'ailleurs suppose ce qui est en question.
Les maladies du corps sont l'image des maladies de l'âme, c'est-à-dire
des péchés; les guérisons miraculeuses que Dieu opère des maladies du
corps sont l'image de celles qu'il opère dans nos âmes.
La conséquence est évidente: Dieu quelquefois convertit un pécheur en un
moment par un coup extraordinaire de sa grâce, mais cela arrive aussi
rarement dans cette lie des siècles, qu'il arrivait fréquemment dans
l'Église naissante.
Dans les efforts que fait un pécheur pour rompre ses liens et ses
mauvaises habitudes, l'âme souffre des espèces de convulsions dont
celles des corps malades dans le cimetière de Saint-Médard ne sont
aujourd'hui que l'image.
Le père Quesnel a dit:
«On ne sait ce que c'est que le péché et la vraie pénitence, quand on
veut être rétabli d'abord dans la possession des biens dont le péché
nous a dépossédés et qu'on ne veut pas porter la confusion de cette
séparation»; et là-dessus les deux partis triomphaient, car cette
maxime, acceptée par les appelants et favorable aux miracles lentement
accomplis, est la quatre-vingt-huitième proposition condamnée par la
bulle.
Les miracles du démon sont des crimes. Ceux qui en profitent méritent la
mort, et la responsabilité s'étend fort loin.
Toute la postérité d'Aman fut pendue comme lui, et les enfants des
accusateurs de Daniel furent jetés avec eux dans la fosse aux lions.
La peine est portée plus loin parmi les Chinois: les mandarins sont
déposés en même temps que leurs parents sont punis lorsqu'il se consomme
quelque grand crime, comme quand les enfants ont dit des injures à leurs
pères. Sur ce pied, la punition des convulsionnaires irait bien loin,
puisque leur état criminel est injurieux à Dieu, le père de tous les
chrétiens.
L'ironie est une arme puissante. On lisait beaucoup en 1735 _Cartouche,
ou le Scélérat sans reproche par la grâce du père Quesnel._
Cartouche est un honnête homme, un fort honnête homme, en un mot un
homme irréprochable, et ceux qui en jugent autrement sont obligés en
conscience d'abjurer le père Quesnel ou de faire réparation à Cartouche.
Pourquoi le blâmer? Pouvait-il, si la grâce lui a manqué, se défendre
des crimes dont il était tenté? car les commandements sont impossibles à
qui les transgresse.
«Un jour, dit la _Correspondance_ de Grimm, le cardinal de Rochechouart,
ambassadeur de France à Rome, entre chez le pape Benoît XIV avec un
visage fort allongé: «Eh bien, qu'y a-t-il, monsieur l'ambassadeur? lui
dit-il.--Je viens de recevoir la nouvelle, lui dit l'ambassadeur, que
l'archevêque de Paris est de nouveau exilé.--Et toujours pour cette
bulle? demande le pape.--Hélas! oui, Saint-Père.--Cela me rappelle,
reprend le pontife, une aventure du temps de ma légation à Bologne. Deux
sénateurs prirent querelle sur la prééminence du Tasse sur l'Arioste.
Celui qui tenait pour l'Arioste reçut un bon coup d'épée dont il mourut.
J'allai le voir dans ses derniers moments: «Est-il possible, me dit-il,
qu'il faille périr dans la force de l'âge pour l'Arioste que je n'ai
jamais lu!»
C'est à Benoît XIV si peu confiant dans les lumières des défenseurs de
la bulle, que Voltaire a dédié sa tragédie de _Mahomet_, pour l'examen
de laquelle, par une fantaisie singulière de M. d'Argenson, d'Alembert
avait été pour une fois transformé en censeur.
Benoît XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal
comprises par les plus ardents s'agitait déjà la prétention de penser
librement. Les jansénistes n'en convenaient pas, mais les jésuites
montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en préférant la
persuasion de chacun à toute autorité visible, on fait de l'Église une
république où le scepticisme doit triompher. Les pères fondaient de
grandes espérances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant élève
faire un ennemi des jésuites. Leur pieux désir eut un succès complet,
mais ils dépassèrent le but, et d'Alembert devint également hostile aux
deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture,
qu'il serait injuste d'appeler théologique, une répugnance mêlée de
colère, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles
sacrées, troublaient la tranquillité des citoyens et la paix des
esprits.
D'Alembert aimait à rire. Les histoires de convulsionnaires, premier
aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me
permettra cependant, dans la _Vie du diacre Pâris_ condamnée au feu par
l'Inquisition et solennellement brûlée à Rome, de signaler une anecdote
fort oubliée et cependant devenue célèbre. Labiche en a fait le sujet
de sa charmante pièce _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Bien peu de nos
contemporains, en l'applaudissant au théâtre du Palais-Royal, y ont
soupçonné une réminiscence des convulsionnaires de Saint-Médard.
Le diacre Pâris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile,
vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait.
Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune supérieure à ses
besoins. Sa conscience timorée se reprochait chaque jour des faiblesses
qu'il était seul à apercevoir.
Un prêtre du diocèse d'Orléans s'était rendu célèbre par son humeur
frondeuse et son caractère difficile. Il avait dans plusieurs paroisses
apporté la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jansénisme et
condamné par son évêque, il était tombé dans la pauvreté. Le bon diacre
lui offrit l'hospitalité avec l'injonction formelle de tout observer
dans la maison et d'étudier, sans craindre l'indiscrétion, les
imperfections et les péchés de son hôte. Pâris couchait sans draps et
vivait de légumes. En échange de cette maigre chère, la tâche imposée
à son surveillant était facile. Le saint homme péchait rarement. La
situation était celle de Machavoine chez Chiffonet. Le dénouement fut
le même; un jour vint où le diacre, à bout de patience, s'écria:
«Véritablement, il va un peu loin!»
Les livres jansénistes prêtés à d'Alembert contenaient peu d'histoires
de ce genre; il s'en dégoûta bien vite. Pendant ses études de médecine
comme à l'École de droit, d'Alembert s'exerçait aux mathématiques.
Les leçons élémentaires reçues au collège étaient excellentes, et un
souvenir reconnaissant est dû à son maître M. Caron.
Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathématiques
comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour
le décider à se séparer pour un temps de ses livres de science. Il les
porta chez un ami, chez Diderot peut-être. La médecine restait sa seule
étude, mais la géométrie, quoi qu'il fît, le divertissait sans cesse.
Les problèmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, même
volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficulté l'arrêtait, allait
chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La
maladie était sans remède: il l'accepta comme un bonheur. La médecine
fut abandonnée; les problèmes, résolus sans scrupule, furent discutés
avec persévérance. D'Alembert, à l'âge de vingt ans, avait, sans rien
rêver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand
géomètre.
CHAPITRE II
D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE DES SCIENCES
D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux,
écrivait avec émotion: «Les mathématiques ont été pour moi une
maîtresse!»
Cette maîtresse, quoique souvent négligée, ne l'a jamais trahi. Le temps
pendant lequel des succès sans éclat couronnaient des travaux sans
ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regretté. Sous
le modeste toit de celle qui lui servait de mère, il trouvait la
tranquillité nécessaire à ses profondes recherches. En se réveillant
dans sa petite chambre mal aérée, et de laquelle on voyait trois aunes
de ciel, il songeait avec joie à la recherche commencée la veille et qui
allait remplir sa matinée, au plaisir qu'il allait goûter le soir au
spectacle, et, dans les entr'actes des pièces, au plaisir plus grand
encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde--je veux
dire les sociétés brillantes dans lesquelles d'Alembert devait être
bientôt recherché et admiré était pour lui sans attrait; il ne le
connaissait ni ne le désirait.
Quelques amis, dont quelques-uns devinrent célèbres ou illustres,
formaient sa société habituelle. Le profond géomètre était cité comme le
plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous.
La première communication de d'Alembert à l'Académie des sciences est
du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque
relative à un passage d'un livre classique alors, l'analyse démontrée
du père Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'écrire sans travail
en marge de son exemplaire. Clairaut, nommé rapporteur, loua avec
bienveillance le jeune géomètre de vingt et un ans pour son exactitude
et son zèle.
Un an après, en 1740, d'Alembert aborde la mécanique des fluides. Il
vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgré
les progrès ou, pour mieux dire, à cause des progrès de la science,
reculeraient devant les difficultés qu'il accumule. Il étudie la
réfraction d'un corps solide lancé obliquement dans un liquide.
Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup
de savoir et y loue beaucoup d'habileté.
Trois mémoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugés dignes, non plus
que les précédents, de figurer dans ses opuscules imprimés, confirmèrent
l'opinion très favorable qu'il avait su dès le premier jour donner de
ses talents.
Sans attendre d'autres titres à la confiance des géomètres, le 1er mars
1741, à l'âge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander à l'Académie
des sciences une place d'_associé_ devenue vacante. On débutait
habituellement par le titre d'_adjoint._ L'Académie préféra Lemonnier,
qui, depuis cinq ans déjà, avait franchi ce premier pas de la carrière
académique.
La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint:
d'Alembert la demanda. L'Académie nomma l'abbé de Gua. Vaincu une
troisième fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin
nommé, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il était
âgé de vingt-quatre ans.
L'extrême jeunesse des candidats proposés au choix du roi pourrait
surprendre. Lemonnier, préféré à d'Alembert lors de sa première
candidature, était entré à l'Académie à l'âge de vingt et un ans,
Clairaut à dix-huit ans; Lacaille, âgé de vingt-huit ans, était un
candidat déjà mûr.
Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Académie s'ouvrent
avant leur trentième année sont fort rares. L'avantage accordé à nos
anciens ne révèle ni des génies plus précoces, ni des efforts plus
heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis
autrefois comme adjoints ou même comme associés de l'Académie, ne
porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit
d'assister aux séances et d'y demander la parole: rien de plus; ils ne
votaient pas dans les élections. Les pensionnaires, seuls pensionnés
comme l'indique leur nom, se partageaient les jetons de présence.
L'étude des procès-verbaux suffirait pour fournir une de ces preuves
dont l'histoire souvent doit se contenter. En relevant pour plusieurs
années le nombre des signatures, j'ai trouvé, pour toutes, les
pensionnaires plus exacts que leurs jeunes confrères. La conséquence
est évidente; la probabilité ne peut se calculer, mais la vraisemblance
n'est pas contestable.
En réalité, les adjoints louchaient les jetons de présence, qui étaient
de deux francs, dans un cas seulement, celui de l'enterrement d'un
confrère.
D'Alembert fut promu en 1746 au rang d'associé géomètre. On lit sur les
registres, à la date du 26 février 1746:
«MM. d'Alembert et Bélidor obtiennent la majorité des voix pour la place
d'associé géomètre vacante par la promotion de Lemonnier à celle de
pensionnaire astronome.»
Deux pages plus loin:
«Le roy a choisi M. d'Alembert pour la place d'associé géomètre.»
D'Alembert, par une faveur spéciale et fort rare, avait obtenu en
1745, étant encore adjoint, une pension de 500 livres sur les fonds de
l'Académie.
Le 7 avril 1756, d'Alembert figure encore parmi les associés. Le 10
avril 1756, sans qu'aucune mention soit faite d'une nomination, il est
inscrit au nombre des pensionnaires.
Le 8 mai 1756, le comte d'Argenson écrit:
«Je vous donne avis que le roy désire qu'il soit incessamment procédé à
l'élection à la place d'associé qui vaque à l'Académie des sciences par
la promotion de M. d'Alembert à celle de pensionnaire surnuméraire.»
M. de Parcieux est nommé.
C'est seulement en 1765 que d'Alembert, plus de vingt ans après son
entrée à l'Académie, échangea le titre de pensionnaire surnuméraire pour
celui de pensionnaire titulaire, et fut enfin mis en possession de tous
les avantages et de tous les droits accordés aux membres de l'Académie
des sciences.
Le traité de dynamique de d'Alembert, publié en 1743, plaça
immédiatement son auteur au nombre des premiers géomètres de l'Europe.
La matière, difficile et nouvelle, était traitée de main de maître. Le
livre de d'Alembert, aujourd'hui rarement consulté, fait époque dans
l'histoire de la mécanique. Lagrange, un demi-siècle plus tard, écrivant
avec élégance et profondeur l'histoire de la science qu'il transformait
de nouveau, dit en parlant du livre de d'Alembert:
«Le traité de dynamique de d'Alembert, qui parut en 1743, mit fin à
ces espèces de défis, en offrant une méthode directe et générale pour
résoudre ou du moins pour mettre en équations tous les problèmes de
dynamique qu'on peut imaginer. Cette méthode réduit toutes les lois
du mouvement des corps à celle de leur équilibre et ramène ainsi la
dynamique à la statique.» Ramener la dynamique à la statique! Le
progrès accompli par d'Alembert se résume en effet par ces paroles, qui
malheureusement, pour qui n'a pas approfondi la question, ne peuvent
avoir aucun sens; incompréhensible pour les uns, la phrase, dans sa
concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement--il
faut appeler sur ce point l'attention--de la mise du problème en
équations. La résolution de ces équations par des méthodes qui varieront
d'un cas à l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La
statique fait connaître les conditions de l'équilibre. Qu'ont-elles de
commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le comprendre,
nous considérons le cas le plus simple, celui d'un point matériel isolé,
les deux problèmes restent entièrement distincts. On peut approfondir
les conditions d'équilibre sans avoir fait un pas dans l'étude du
mouvement; la dépendance mutuelle des deux théories n'existe que pour
les _systèmes_ dans lesquels les points liés les uns aux autres sont
rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est celui du pendule.
Le pendule simple, formé par un _point_ pesant oscillant à l'extrémité
d'un fil dépourvu de masse, est une abstraction mathématique; c'est le
plus simple des _systèmes_. Le point n'est pas libre; il ne peut quitter
le cercle dont l'extrémité fixe du fil est le centre. Le pendule
composé, dans lequel oscille une masse do dimensions appréciables
suspendue à une tige pesante comme elle, présente un second cas,
beaucoup moins simple. Si chaque point était libre, il oscillerait
d'autant plus vite qu'il serait plus rapproché du centre; il ne peut en
être ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine oscillent dans le
même temps. Les points se font des concessions, ils y sont forcés. Ceux
d'en bas iront plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils
étaient seuls. Les liaisons, pour imposer ces changements, font naître
des forces, et ces forces doivent être introduites dans les équations du
problème; elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant
d'Alembert avaient rencontré ce problème, dont la solution préalable
semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au
détail, ce qui serait impossible, nous réduirons la grande découverte de
d'Alembert à la remarque qui lui sert de base.
Le système, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le
définissent, est capable de produire certaines forces. _Ces forces sont
les mêmes dans l'état d'équilibre et dans l'état de mouvement._ Les lois
de la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent
un rôle, et, par cette étude antérieure, le problème auxiliaire, si
difficile en apparence, se trouve résolu d'avance ou, pour mieux dire,
éludé.
Dans le discours préliminaire qui précède le traité de mécanique,
apparaissent pour la première fois quelques-unes des qualités qui
devaient appeler si souvent d'Alembert loin du théâtre de ses premiers
succès. On rencontre déjà l'écrivain habile et le philosophe hardi
qui ose aborder les questions les plus hautes, discutant le degré de
certitude de toute vérité acceptée.