Le lendemain, le premier réveillé tira les autres du sommeil et nous
nous mîmes aussitôt à discourir sur l'issue probable des événements.
Les uns soutenaient que les décapités revivraient tous ensemble;
d'autres les contredisaient parce que la disparition des vieux devait
donner aux jeunes non seulement la vie mais encore la faculté de se
reproduire. Quelques-uns pensaient que les personnes royales n'avaient
pas été tuées mais que d'autres avaient été décapitées à leur place.
Quand nous eûmes ainsi conversé pendant quelque temps le vieillard
entra, nous salua et examina si nos travaux étaient terminés et si
l'exécution en avait été correcte; mais nous y avions apporté tant de
zèle et de soins qu'il dut se montrer satisfait. Il rassembla donc les
fioles et les rangea dans un écrin.
Bientôt nous vîmes entrer quelques pages portant des échelles, des
cordes et de grandes ailes, qu'ils déposèrent devant nous et s'en
furent. Alors le vieillard dit:
«Mes chers fils, chacun de vous doit se charger d'une de ces pièces
pendant toute la journée, vous pourrez les choisir ou les tirer au
sort».
Nous répondîmes que nous préférions choisir.
--«Non», dit le vieillard, «on les tirera au sort».
Puis il fit trois fiches; sur la première il écrivit échelle; sur la
seconde: corde, et sur la troisième: ailes. Il les mêla dans un
chapeau; chacun en tira une fiche et dut se charger de l'objet
désigné. Ceux qui eurent les cordes se crurent favorisés par le sort;
quant à moi il m'échut une échelle, ce qui m'ennuya fort car elle
avait douze pieds de long et pesait assez lourd. Il me fallut la
porter tandis que les autres purent enrouler aisément les cordes
autour d'eux; puis le vieillard attacha les ailes aux derniers avec
tant d'adresse qu'elles paraissaient leur avoir poussé naturellement.
Enfin il tourna un robinet et la fontaine cessa de couler; nous dûmes
la retirer du centre de la salle. Quand tout fut en ordre, il prit
l'écrin avec les fioles, nous salua et ferma soigneusement la porte
derrière lui, si bien que nous nous crûmes prisonniers dans cette
tour.
Mais il ne s'écoula pas un quart d'heure, qu'une ouverture ronde se
produisit dans la voûte; par là nous aperçûmes notre vierge qui nous
interpella, nous souhaita une bonne journée et nous pria de monter.
Ceux qui avaient des ailes s'envolèrent facilement par le trou; de
même nous qui portions des échelles en comprîmes immédiatement
l'usage. Mais ceux qui possédaient des cordes étaient dans l'embarras;
car dès que l'un de nous fut monté on lui ordonna de retirer
l'échelle. Enfin chacune des cordes fut attachée à un crochet en fer
et on pria leurs porteurs de grimper de leur mieux, chose qui,
vraiment, ne se passa pas sans ampoules. Quand nous fûmes tous réunis
en haut, le trou fut refermé et la vierge nous accueillit amicalement.
Une salle unique occupait tout cet étage de la tour. Elle était
flanquée de six belles chapelles, un peu plus hautes que la salle; on
y accédait par trois degrés. On nous distribua dans les chapelles et
on nous invita à prier pour la vie des rois et des reines. Pendant ce
temps la vierge entra et sortit alternativement par la petite porte
_a_ et fit ainsi jusqu'à ce que nous eussions terminé.
Dès que nous eûmes achevé notre prière, douze personnes--elles avaient
fait fonction de musiciens auparavant--firent passer par cette porte
et déposèrent au centre de la salle, un objet singulier, tout en
longueur qui paraissait n'être qu'une fontaine à mes compagnons. Mais
je compris immédiatement que les corps y étaient enfermés; car la
caisse inférieure était carrée et de dimensions suffisantes pour
contenir facilement six personnes. Puis les porteurs disparurent et
revinrent bientôt avec leurs instruments pour accompagner notre vierge
et ses servantes par une harmonie délicieuse.
Notre vierge portait un petit coffret; toutes les autres tenaient des
branches et de petites lampes et, quelques-unes des torches allumées.
Aussitôt on nous mit les torches en mains et nous dûmes nous ranger
autour de la fontaine dans l'ordre suivant:
[NocesChimiques-5.png]
La vierge se tenait en _A_; ses servantes étaient postées en cercle
avec leurs lampes et leurs branches en _c_; nous étions avec nos
torches en _b_ et les musiciens rangés en ligne droite en _a_; enfin
les vierges en _d_, également sur une ligne droite. J'ignore d'où
venaient ces dernières; avaient-elles habité la tour, ou y
avaient-elles été conduites pendans la nuit? Leurs visages étaient
couverts de voiles fins et blancs de sorte que je n'en reconnus
aucune.
Alors la vierge ouvrit le coffret qui contenait une chose sphérique
dans une double enveloppe de taffetas vert; elle la retira et,
s'approchant de la fontaine, elle la posa dans la petite chaudière
supérieure; elle recouvrit ensuite cette dernière avec un couvercle
percé de petits trous et muni d'un rebord. Puis elle y versa
quelques-unes des eaux que nous avions préparées la veille, de sorte
que la fontaine se mit bientôt à couler. Cette eau était rentrée sans
cesse dans la chaudière par quatre petits tuyaux.
Sous la chaudière inférieure on avait disposé un grand nombre de
pointes; les vierges y fixèrent leurs lampes dont la chaleur fit
bientôt bouillir l'eau. En bouillant, l'eau tombait sur les cadavres
par une quantité de petits trous percés en _a_; elle était si chaude
qu'elle les dissolvait et en fit une liqueur.
Mes compagnons ignorent encore ce qu'était la boule enveloppée; mais
moi, je compris que c'était la tête du nègre et que c'était elle qui
communiquait aux eaux cette chaleur intense.
En _b_, sur le pourtour de la grande chaudière, se trouvait encore une
quantité de trous; les vierges y plantèrent leurs branches. Je ne sais
si cela était nécessaire pour l'opération, ou seulement exigé par le
cérémonial; toutefois les branches furent arrosées continuellement par
la fontaine et l'eau qui s'en écoula pour retourner dans la chaudière,
était un peu plus jaunâtre.
Cette opération dura près de deux heures; la fontaine coulait
constamment d'elle-même, mais peu à peu le jet faiblissait.
Pendant ce temps les musiciens sortirent et nous nous promenâmes ça et
là dans la salle. Les ornements de cette salle suffisaient amplement à
nous distraire car rien n'y était oublié en fait d'images, tableaux,
horloges, orgues, fontaines et choses semblables.
Enfin l'opération toucha à sa fin et la fontaine cessa de couler. La
vierge fit alors apporter une sphère creuse en or. A la base de la
fontaine il y avait un robinet; elle l'ouvrit et fit couler les
matières qui avaient été dissoutes par la chaleur des gouttes; elle
récolta plusieurs mesures d'une matière très rouge. L'eau qui restait
dans la chaudière supérieure fut vidée; Puis cette fontaine--qui était
très allégée--fut portée dehors. Je ne puis dire si elle a été ouverte
ensuite et si elle contenait encore un résidu utile provenant des
cadavres; mais je sais que l'eau recueillie dans la sphère était
beaucoup trop lourde pour que nous eussions pu la porter à six ou
plus, quoique, à en juger par son volume, elle n'aurait pas dû excéder
la charge d'un seul homme. On transporta cette sphère au dehors avec
beaucoup de peine et on nous laissa encore seuls.
Comme j'entendais que l'on marchait au-dessus de nous, je cherchai mon
échelle des yeux. A ce moment on aurait pu entendre de singulières
opinions exprimées par mes compagnons sur cette fontaine; car,
persuadés que les corps reposaient dans le jardin du château, ils ne
savaient comment interpréter ces opérations. Mais moi, je rendais
grâce à Dieu d'avoir veillé en temps opportun et d'avoir vu des
événements qui m'aidaient à mieux comprendre toutes les actions de la
vierge.
Un quart d'heure s'écoula; puis le centre de la voûte fut dégagé et on
nous pria de monter. Cela se fit comme auparavant à l'aide d'ailes,
d'échelles et de cordes; et je fus passablement vexé de voir que les
vierges montaient par une voie facile, tandis qu'il nous fallait faire
tant d'efforts. Cependant je m'imaginais bien que cela se faisait dans
un but déterminé. Quoi qu'il en soit il fallut nous estimer heureux
des soins prévoyants du vieillard, car les objets qu'il nous avait
donnés, les ailes, par exemple, nous servaient uniquement à atteindre
l'ouverture.
Quand nous eûmes réussi à passer à l'étage supérieur, l'ouverture se
referma; je vis alors la sphère suspendue à une forte chaîne au milieu
de la salle. Il y avait des fenêtres sur tout le pourtour de cette
salle et autant de portes alternant avec les fenêtres. Chacune des
portes masquait un grand miroir poli. La disposition _optique_ des
portes et des miroirs était telle que l'on voyait briller des soleils
sur toute la circonférence de la salle, dès que l'on avait ouvert les
fenêtres du côté du soleil et tiré les portes pour découvrir les
miroirs; et cela malgré que cet astre, qui rayonnait à ce moment au
delà de toute mesure ne frappât qu'une porte. Tous ces soleils
resplendissants dardaient leurs rayons par des réflexions
artificielles, sur la sphère suspendue au centre; et comme, par
surcroît, celle-ci était polie, elle émettait un rayonnement si
intense qu'aucun de nous ne put ouvrir les yeux. Nous regardâmes donc
par les fenêtres jusqu'à ce que la sphère fût chauffée à point et que
l'effet désiré fût obtenu. J'ai vu ainsi la chose la plus merveilleuse
que la nature ait jamais produite: Les miroirs reflétaient partout des
soleils, mais la sphère au centre rayonnait encore avec bien plus de
force de sorte que notre regard ne put en soutenir l'éclat égal à
celui du soleil même, ne fût-ce qu'un instant.
Enfin la vierge fit recouvrir les miroirs et fermer les fenêtres afin
de laisser refroidir un peu la sphère; et cela eut lieu à sept heures.
Nous étions satisfaits de constater que l'opération, parvenue à ce
point, nous laissait assez de liberté pour nous réconforter par un
déjeuner. Mais, cette fois encore, le menu était vraiment
philosophique et nous n'avions pas à craindre qu'on insistât pour nous
pousser aux excès; toutefois on ne nous laissa pas manquer du
nécessaire. D'ailleurs, la promesse de la joie future--par laquelle la
vierge ranimait sans cesse notre zèle--nous rendit si gais que nous ne
prenions en mauvaise part aucun travail et aucune incommodité. Je
certifierai aussi que mes illustres compagnons ne songèrent à aucun
moment à leur cuisine ou à leur table; mais ils étaient tout à la joie
de pouvoir assister à une physique si extraordinaire et méditer ainsi
sur la sagesse et la toute-puissance du Créateur.
Après le repas nous nous préparâmes de nouveau au travail, car la
sphère s'était suffisamment refroidie. Nous dûmes la détacher de sa
chaîne, ce qui nous coûta beaucoup de peine et de travail, et la poser
par terre.
Nous discutâmes ensuite sur la manière de la diviser, car on nous
avait ordonné de la couper en deux par le milieu; enfin un diamant
pointu fit le plus gros de cette besogne.
Quand nous eûmes ouvert ainsi la sphère, nous vîmes qu'elle ne
contenait plus rien de rouge, mais seulement un grand et bel oeuf,
blanc comme la neige. Nous étions au comble de la joie en constatant
qu'il était réussi à souhait; car la vierge appréhendait que la coque
ne fût trop molle encore. Nous étions là autour de l'oeuf, aussi
joyeux que si nous l'avions pondu nous-mêmes. Mais la vierge le fit
bientôt enlever, puis elle nous quitta également et ferma la porte
comme toujours. Je ne sais ce qu'elle a fait de l'oeuf après son
départ; j'ignore si elle lui a fait subir une opération secrète,
cependant je ne le crois pas.
Nous dûmes donc nous reposer de nouveau pendant un quart d'heure,
jusqu'à ce qu'une troisième ouverture nous livrât passage et nous
parvînmes ainsi au quatrième étage à l'aide de nos outils.
Dans cette salle nous vîmes une grande chaudière en cuivre remplie de
sable jaune, chauffée par un méchant petit feu. L'oeuf y fut enterré
afin d'y achever de _mûrir_. Cette chaudière était carrée; sur l'un de
ses côtés, les deux vers suivants étaient gravés en grandes lettres:
O. BLI. TO. BIT. MI. LI.
KANT. I. VOLT. BIT. TO. GOLT.
Sur le deuxième côté on lisait ces mots: