VII

Cette peine,

En grande joie,

Sera transmuée pour toujours,

Y eût-il encore des souffrances sans nombre.

En écoutant ce chant mélodieux, je compris parfaitement qu'Ulysse eût

bouché les oreilles de ses compagnons, car j'eus l'impression d'être

le plus misérable des hommes en me comparant à ses créatures

adorables.

Mais bientôt la vierge prit congé et donna l'ordre de continuer la

route. Les nymphes rompirent donc le cercle et s'éparpillèrent dans la

mer après avoir reçu comme rétribution un long ruban rouge.--A ce

moment je sentis que Cupidon commençait à opérer en moi aussi, ce qui

n'était guère à mon honneur; mais, comme de toute manière mon

étourderie ne peut servir à rien au lecteur, je veux me contenter de

la noter en passant. Cela répondait précisément à la blessure que

j'avais reçue à la tête, en rêve, comme je l'ai décrit dans le premier

livre; et, si quelqu'un veut un bon conseil, qu'il s'abstienne d'aller

voir le lit de Vénus, car Cupidon ne tolère pas cela.

Quelques heures plus tard, après avoir parcouru un long chemin, tout

en nous entretenant amicalement, nous aperçûmes la tour de l'Olympe.

La vierge ordonna donc de faire divers signaux pour annoncer notre

arrivée; ce qui fut fait. Aussitôt nous vîmes un grand drapeau blanc

se déployer et un petit vaisseau doré vint à notre rencontre. Quand il

fut près de nous accoster, nous y distinguâmes un vieillard entouré de

quelques satellites habillés de blanc; il nous fit un accueil amical

et nous conduisit à la tour.

La tour était bâtie sur une île exactement carrée et entourée d'un

rempart si solide et si épais que je comptai deux cent soixante pas en

la traversant. Derrière cette enceinte s'étendait une belle prairie

agrémentée de quelques petits jardins où fructifiaient des plantes

singulières et inconnues de moi; elle s'arrêtait au mur protégeant la

tour. Cette dernière, en elle-même, semblait formée par la

juxtaposition de sept tours rondes; celle du centre était un peu plus

haute. Intérieurement elles se pénétraient mutuellement et il y avait

sept étages superposés.

Quand nous eûmes atteint la porte, on nous rangea le long du mur

côtoyant la tour afin de transporter les cercueils dans la tour à

notre insu, comme je le compris facilement; mais mes compagnons

l'ignoraient.

Aussitôt après on nous conduisit dans la salle intérieure de la tour

qui était décorée avec art; mais nous y trouvâmes peu de distractions,

car elle ne contenait rien qu'un laboratoire. Là nous dûmes broyer et

laver des herbes, des pierres précieuses et diverses matières, en

extraire la sève et l'essence et en emplir des fioles de verre que

l'on rangea avec soin. Cependant notre vierge si active et si agile,

ne nous laissa pas manquer de besogne; nous dûmes travailler

assidûment et sans relâche dans cette île jusqu'à ce que nous eussions

terminé les préparatifs nécessaires pour la résurrection des

décapités.

Pendant ce temps--comme je l'appris ultérieurement--les trois vierges

lavaient avec soin les corps dans la première salle.

Enfin quand nos travaux furent presque terminés on nous apporta, pour

tout repas, une soupe et un peu de vin, ce qui signifiait clairement

que nous n'étions point ici pour notre agrément; et quand nous eûmes

accompli notre tâche, il fallut nous contenter, pour dormir, d'une

natte qu'on étendit par terre pour chacun de nous.

Pour ma part, le sommeil ne m'accabla guère; je me promenai donc dans

le jardin et j'avançai jusqu'à l'enceinte; comme la nuit était très

claire, je passai le temps à observer les étoiles. Je découvris par

hasard de grandes marches en pierre menant à la crête du rempart;

comme la lune répandait une si grande clarté, je montai

audacieusement. Je contemplai la mer qui était dans un calme absolu,

et, profitant d'une si bonne occasion de méditer sur l'astronomie, je

découvris que cette nuit même les planètes se présenteraient sous un

aspect particulier qui ne se reproduirait pas avant longtemps.

J'observai ainsi longuement le ciel au-dessus de la mer quand, à

minuit, dès que les douze coups tombèrent, je vis les sept flammes

parcourir la mer et se poser tout en haut sur la pointe de la tour;

j'en fus saisi de peur car, dès que les flammes se reposèrent, les

vents se mirent à secouer la mer furieusement. Puis la lune se couvrit

de nuages, de sorte que ma joie prit fin dans une telle terreur que je

pus à peine découvrir l'escalier de pierre et rentrer dans la tour. Je

ne puis dire si les flammes sont restées plus longtemps sur la tour ou

si elles sont reparties, car il était impossible de me risquer dehors

dans cette obscurité.

Je me couchai donc sur ma couverture et je m'endormis aisément au

murmure calme et agréable de la fontaine de notre laboratoire.

Ainsi ce cinquième jour se termina également par un miracle.

Les Noces Chimiques · 第 21 / 31 题