Cette peine,
En grande joie,
Sera transmuée pour toujours,
Y eût-il encore des souffrances sans nombre.
En écoutant ce chant mélodieux, je compris parfaitement qu'Ulysse eût
bouché les oreilles de ses compagnons, car j'eus l'impression d'être
le plus misérable des hommes en me comparant à ses créatures
adorables.
Mais bientôt la vierge prit congé et donna l'ordre de continuer la
route. Les nymphes rompirent donc le cercle et s'éparpillèrent dans la
mer après avoir reçu comme rétribution un long ruban rouge.--A ce
moment je sentis que Cupidon commençait à opérer en moi aussi, ce qui
n'était guère à mon honneur; mais, comme de toute manière mon
étourderie ne peut servir à rien au lecteur, je veux me contenter de
la noter en passant. Cela répondait précisément à la blessure que
j'avais reçue à la tête, en rêve, comme je l'ai décrit dans le premier
livre; et, si quelqu'un veut un bon conseil, qu'il s'abstienne d'aller
voir le lit de Vénus, car Cupidon ne tolère pas cela.
Quelques heures plus tard, après avoir parcouru un long chemin, tout
en nous entretenant amicalement, nous aperçûmes la tour de l'Olympe.
La vierge ordonna donc de faire divers signaux pour annoncer notre
arrivée; ce qui fut fait. Aussitôt nous vîmes un grand drapeau blanc
se déployer et un petit vaisseau doré vint à notre rencontre. Quand il
fut près de nous accoster, nous y distinguâmes un vieillard entouré de
quelques satellites habillés de blanc; il nous fit un accueil amical
et nous conduisit à la tour.
La tour était bâtie sur une île exactement carrée et entourée d'un
rempart si solide et si épais que je comptai deux cent soixante pas en
la traversant. Derrière cette enceinte s'étendait une belle prairie
agrémentée de quelques petits jardins où fructifiaient des plantes
singulières et inconnues de moi; elle s'arrêtait au mur protégeant la
tour. Cette dernière, en elle-même, semblait formée par la
juxtaposition de sept tours rondes; celle du centre était un peu plus
haute. Intérieurement elles se pénétraient mutuellement et il y avait
sept étages superposés.
Quand nous eûmes atteint la porte, on nous rangea le long du mur
côtoyant la tour afin de transporter les cercueils dans la tour à
notre insu, comme je le compris facilement; mais mes compagnons
l'ignoraient.
Aussitôt après on nous conduisit dans la salle intérieure de la tour
qui était décorée avec art; mais nous y trouvâmes peu de distractions,
car elle ne contenait rien qu'un laboratoire. Là nous dûmes broyer et
laver des herbes, des pierres précieuses et diverses matières, en
extraire la sève et l'essence et en emplir des fioles de verre que
l'on rangea avec soin. Cependant notre vierge si active et si agile,
ne nous laissa pas manquer de besogne; nous dûmes travailler
assidûment et sans relâche dans cette île jusqu'à ce que nous eussions
terminé les préparatifs nécessaires pour la résurrection des
décapités.
Pendant ce temps--comme je l'appris ultérieurement--les trois vierges
lavaient avec soin les corps dans la première salle.
Enfin quand nos travaux furent presque terminés on nous apporta, pour
tout repas, une soupe et un peu de vin, ce qui signifiait clairement
que nous n'étions point ici pour notre agrément; et quand nous eûmes
accompli notre tâche, il fallut nous contenter, pour dormir, d'une
natte qu'on étendit par terre pour chacun de nous.
Pour ma part, le sommeil ne m'accabla guère; je me promenai donc dans
le jardin et j'avançai jusqu'à l'enceinte; comme la nuit était très
claire, je passai le temps à observer les étoiles. Je découvris par
hasard de grandes marches en pierre menant à la crête du rempart;
comme la lune répandait une si grande clarté, je montai
audacieusement. Je contemplai la mer qui était dans un calme absolu,
et, profitant d'une si bonne occasion de méditer sur l'astronomie, je
découvris que cette nuit même les planètes se présenteraient sous un
aspect particulier qui ne se reproduirait pas avant longtemps.
J'observai ainsi longuement le ciel au-dessus de la mer quand, à
minuit, dès que les douze coups tombèrent, je vis les sept flammes
parcourir la mer et se poser tout en haut sur la pointe de la tour;
j'en fus saisi de peur car, dès que les flammes se reposèrent, les
vents se mirent à secouer la mer furieusement. Puis la lune se couvrit
de nuages, de sorte que ma joie prit fin dans une telle terreur que je
pus à peine découvrir l'escalier de pierre et rentrer dans la tour. Je
ne puis dire si les flammes sont restées plus longtemps sur la tour ou
si elles sont reparties, car il était impossible de me risquer dehors
dans cette obscurité.
Je me couchai donc sur ma couverture et je m'endormis aisément au
murmure calme et agréable de la fontaine de notre laboratoire.
Ainsi ce cinquième jour se termina également par un miracle.