les chapelles absidales furent protégées par un dallage formant une
seule et même pente, très-faible, avec celui établi sur le bas-côté;
mais nous ne pouvons considérer ce mode de couverture comme définitif;
il nous sera facile de le démontrer. À Clermont, à Limoges et à
Narbonne, ces dallages sans ressauts, mais presque planes, sont couverts
d'épures tracées sur la pierre comme sur une aire. Ces épures sont
celles, naturellement, de constructions postérieures à l'érection des
chapelles; ce sont les tracés des arcs-boutants, des portails des
transsepts, des fenêtres hautes. Dans les villes du moyen âge, l'espace
manquait pour établir des chantiers avec tous leurs accessoires. Sitôt
les chapelles et bas-côtés du chevet achevés, on les recouvrait d'une
aire dallée, et cette surface servait de chantier aux appareilleurs pour
tracer leurs épures; ce qu'ils faisaient avec le plus grand soin,
puisque, encore aujourd'hui, nous pouvons les relever exactement et
tailler dessus des panneaux. Or, à Clermont, quoiqu'il y ait un dallage,
on voit tout autour des souches des arcs-boutants qui percent l'aire,
des chéneaux disposés pour recevoir des combles; bien mieux, le mur du
triforium porte un filet de comble et des corbeaux destinés à soutenir
les faîtages de l'appentis en charpente que l'on projetait sur le
bas-côté. À Limoges, des restaurations récentes ont fait disparaître des
traces analogues dont probablement on n'a pas compris l'importance au
point de vue archéologique. Ces dispositions indiquent évidemment qu'au
XIIIe siècle on ne songeait pas à élever des chapelles absidales
polygonales sans combles pyramidaux, et que ces dallages n'étaient que
des couvertures provisoires destinées à fournir un emplacement aux
traceurs d'épures pendant la construction des parties supérieures, et en
même temps à protéger les voûtes jusqu'au moment où on aurait pu,
l'oeuvre achevée, établir des combles définitifs. La forme polygonale
des chapelles de chevet adoptée depuis le XIIIe siècle jusqu'au XVIe
demande une couverture pyramidale, et les architectes de ces temps
avaient un sentiment trop juste de l'effet des masses architectoniques
pour ne pas être choqués par l'absence de ce couronnement indispensable;
car c'est un principe général, l'architecture ogivale, que toute partie
d'un monument doit porter sa couverture propre, lorsqu'elle se détache
tant soit peu de la masse. Nous voulons bien admettre qu'à la cathédrale
de Narbonne on n'a jamais songé à couvrir autrement les chapelles
absidales que par une plate-forme dallée, mais ces chapelles étaient
couronnées par un crénelage au lieu d'une balustrade. La cathédrale de
Narbonne était presque une forteresse en même temps qu'une église, et
dans ce cas les plates-formes étaient justifiées; c'est là une
exception. Quant aux chapelles absidales de la cathédrale de Limoges,
l'absence de combles pyramidaux jure avec leur composition, qui
appartient exclusivement à l'école d'architecture du Nord. L'une de ces
chapelles, celle du chevet (fig. 41), offre une particularité rare, même
au XIVe siècle, c'est que les fenêtres sont couronnées par des gâbles à
jour; or cette partie de la cathédrale de Limoges date de la fin du
XIIIe siècle. Pour le reste de la composition de la chapelle du chevet
de la cathédrale de Limoges, on retrouve les éléments fournis par
Amiens, Beauvais et Cologne.
La fig. 41 fera reconnaître la parenté qui existe entre ces monuments.
Toutefois, outre les gâbles à jour qui font exception, à Limoges comme à
Clermont, la balustrade des chapelles absidales passe au-devant des gros
contreforts séparatifs, et on peut regretter que cette disposition n'ait
pas été adoptée antérieurement par les architectes d'Amiens et de
Cologne, car elle sert de transition entre le gros contrefort inférieur
et celui supérieur servant de buttée aux arcs-boutants; et de plus, elle
rend l'entretien facile, ainsi que le nettoyage des gargouilles. Les
chapelles du chevet de la cathédrale de Limoges portent sur un énorme
soubassement en granit qui englobe leur base dans sa masse. À partir de
ce moment (les dernières années du XIIIe siècle), on ne voit plus que
des dispositions particulières aient été prises pour la construction des
chapelles absidales; les mêmes errements sont suivis par les architectes
jusqu'au XVIe siècle, quant à l'ensemble, et les différences que l'on
pourrait signaler, entre les chapelles du XVe et celles du XIIIe, ne
tiennent qu'aux détails de l'architecture qui se modifient.
Nous terminerons donc ici cet article, puisque nous avons, dans le cours
du _Dictionnaire_, l'occasion de revenir sur chacun de ces détails.
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 33 bis.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Note 369: Ce monument vient d'être restauré et déblayé par
M. Boeswilwald, à qui nous devons encore ces dessins.]
[Note 370: Ce retable est reproduit aussi complétement que
possible dans la _Revue d'architecture_ de M. C. Daly.]
[Note 371: Une importante découverte vient ajouter un fait
nouveau à ceux déjà connus. Des fouilles, exécutées dans le
sanctuaire de la cathédrale de Clermont, sous la direction de
M. Mallay et la nôtre, viennent de faire reconnaître l'ancien
plan de la cathédrale primitive, qui date du Xe au XIe
siècle; ces fouilles ont laissé voir quatre chapelles autour
du bas-côté du sanctuaire, comme dans l'église de
Notre-Dame-du-Port.]
[Note 372: Prieuré de Saint Martin-des-Champs.]
[Note 373: Cluny, Clairvaux, Saint-Denis; à la fin du XIIe
siècle, Pontigny; Vézelay, l'abbaye aux hommes de Caen,
Saint-Remi de Reims.]
[Note 374: Saint-Savin près Poitiers.]
[Note 375: Voir le plan de l'abbaye de Clairvaux,
_Architecture monastique_, fig. 6.]
[Note 376: Plus tard, ces couvertures furent remplacées par
des pyramides en pierre fort élevées qui ne sont pas d'un
heureux effet.]
[Note 377: Plan à l'échelle de 0,005 pour mètre.]
[Note 378: Les chapelles du chevet de la cathédrale de Tours
sont de même prismatiques sur un soubassement circulaire.]
[Note 379: À l'échelle de 0,005 pour mètre.]
[Note 380: Voy. au mot CATHÉDRALE l'historique de la
construction de la cathédrale d'Amiens. À peine les chapelles
de l'abside sont-elles terminées, que les travaux restent
suspendus et ne sont repris qu'après un incendie des
couvertures inférieures.]
CHAPITEAU, s. m. Nom que l'on donne à l'évasement que forme la partie
supérieure d'une colonne ou d'un pilastre, et qui sert de transition
entre le support et la chose portée.
Les Romains, à partir de l'époque impériale, n'employaient plus, sauf de
rares exceptions, dans leurs édifices, que l'ordre corinthien. Plus
riche que les autres, se prêtant aux grandes dimensions des monuments,
il convenait au goût et aux programmes romains. Mais, dans les derniers
temps de la décadence, les sculpteurs étaient arrivés à pervertir
étrangement les formes des chapiteaux antiques. Des chapiteaux ionique
et corinthien, on avait fait un mélange que l'on est convenu d'appeler
le chapiteau composite, mais qui, par le fait, n'est qu'un amalgame
assez disgracieux de deux éléments destinés à rester séparés. Déjà même
les Romains avaient introduit dans le chapiteau composite des figures,
des victoires ailées, des aigles; ils avaient chargé le tailloir
d'ornements, et cherché, dans cette partie importante de la décoration
architectonique, la richesse plutôt que la pureté du galbe, si bien
comprise par les Grecs. Lorsque dans les Gaules, sous les rois
mérovingiens, on voulut élever de nouveaux édifices sur les ruines qui
couvraient le sol, les matériaux ne manquaient pas; la sculpture était
un art perdu; on employa donc tous les anciens fragments que l'on put
recueillir dans la construction des bâtisses nouvelles. Des colonnes et
des chapiteaux, différents de diamètre et de hauteur, vinrent se ranger
tant bien que mal dans un même monument. Les anciennes basiliques de
Rome ne sont elles-mêmes qu'une réunion de fragments antiques. Cette
variété d'ornementation, imposée par la nécessité, fut cause que les
yeux s'habituèrent à voir, dans un même édifice, des chapiteaux fort
différents par la composition, l'âge, le style et la provenance. Lorsque
les fragments antiques vinrent à manquer, il fallut y suppléer par des
oeuvres nouvelles, et les sculpteurs, depuis le VIe siècle jusqu'au IXe,
cherchèrent à imiter les vieux débris romains qu'ils avaient sous les
yeux. Ces imitations, faites par des mains inhabiles, avec des outils
grossiers, sans aucune idée de la _mise au point_ régulière, ne furent
que d'informes réminiscences des arts antiques, dans lesquelles on
chercherait vainement des règles, des principes d'art. Toutefois, il
faut reconnaître que, dès cette époque reculée, il se fit une véritable
révolution dans la manière d'employer le chapiteau; ce membre de la
colonne reçut une destination plus vraie que celle qui lui avait été
affectée par les Grecs et les Romains.
Certains développements sont nécessaires pour faire comprendre toute
l'importance de ce changement de destination donnée au chapiteau.
Les ordres grecs se composent, comme on sait, de la colonne avec son
chapiteau supportant un entablement, autrement dit, une superposition de
plates-bandes comprenant l'architrave, la frise et la corniche. Il en
est de même des ordres romains. Avant les dernières années du
Bas-Empire, pas de colonnes grecques ou romaines sans l'entablement, et
ce n'est que fort tard, dans quelques édifices de la décadence, que l'on
voit, par exception, l'archivolte romain posé sur le chapiteau sans
entablement. Dans les ordres grecs et romains, le chapiteau est plutôt
un arrêt destiné à satisfaire les yeux, qu'un appendice nécessaire à la
solidité de l'édifice, car la première plate-bande ne dépasse pas
l'aplomb du diamètre supérieur de la colonne, et le chapiteau est ainsi
(au point de vue de la solidité) un membre inutile, dont la forte
saillie ne porte rien sur deux de ses faces.
La fig. 1, qui donne un chapiteau d'un des temples d'Agrigente avec son
entablement, exprime clairement ce que nous voulons indiquer. Supposant
les parties A du chapiteau coupées, l'architrave portera tout aussi bien
sur le fût de la colonne. En gens de sens et de goût, les Athéniens
furent évidemment frappés de ce défaut, car, dans la construction du
Parthénon, ils firent saillir l'architrave sur le nu de la colonne,
ainsi que l'indique la fig. 2. La fonction du chapiteau est là bien
marquée; c'est un encorbellement placé sur le fût cylindrique de la
colonne pour donner une large assiette à la plate-bande. Ces finesses
échappèrent aux Romains; ils ne virent dans le chapiteau qu'un simple
ornement, et ne profitèrent pas de son évasement pour porter une
plate-bande plus large que le diamètre supérieur du fût de la colonne.
Dès les premiers temps du moyen âge, l'entablement disparaît totalement,
pour ne plus reparaître qu'au XVIe siècle, et le chapiteau avec son
tailloir porte l'archivolte sans intermédiaire. Alors, le chapiteau
prend un rôle utile; du cylindre il passe au carré par un
encorbellement, et reçoit le sommier de l'arc; ce rôle, il le conserve
jusqu'à l'époque de la renaissance. Cependant, jusqu'au XIe siècle, en
posant un sommier d'arcs sur le tailloir du chapiteau, on n'osait pas
toujours profiter de l'évasement donné par la saillie de ce tailloir, et
on tenait le lit de pose du sommier à l'aplomb de la colonne. C'est
ainsi que sont disposés les chapiteaux de la nef de l'église
Saint-Menoux (Allier), qui datent du IXe ou Xe siècle (3). Ce n'était
que successivement qu'on arrivait à se servir de l'évasement du
chapiteau comme d'un encorbellement pouvant être utilisé pour porter un
sommier dont le lit de pose débordait le diamètre de la colonne. Nous
verrons quelles furent les conséquences importantes de cette innovation
dans la construction des édifices, et comme le chapiteau dut peu à peu
abandonner les formes antiques pour se prêter à cette fonction imposée
par les principes de l'architecture du moyen âge. Dans les édifices
mérovingiens et carlovingiens, on plaçait souvent des colonnes aux
angles saillants, ainsi que l'indique la fig. 4, afin de dégager et
d'orner ces angles; si une voûte en berceau venait se reposer sur le mur
A B, le chapiteau de la colonne formait support de la tête du berceau et
venait affleurer le nu A B suivant la ligne B B' C; le tailloir seul
formait saillie sur le nu du mur. C'est dans cette position que nous
voyons les premiers chapiteaux porter une maçonnerie en encorbellement;
car, dans un même édifice, les colonnes isolées portent des sommiers
d'archivoltes dont le lit de pose inscrit exactement le diamètre
supérieur du fût, tandis que les colonnes d'angle sont déjà surmontées
de chapiteaux dont l'évasement, comme dans la fig. 4, sert à supporter
un sommier saillant.
La crypte de l'église Saint-Étienne d'Auxerre nous présente ces deux
exemples, qui datent de la même époque (IXe ou Xe siècle).
La fig. 4 bis est l'élévation perspective du plan 4, et la fig. 5 le
chapiteau d'une colonne isolée. On voit que si le chapiteau de la
colonne d'angle porte un sommier plus saillant que le nu de la colonne,
il n'en est pas encore de même pour la colonne isolée. Ces trois
chapiteaux, fig. 3, 4 bis et 5, font voir comment les sculpteurs
carlovingiens interprétaient le feuillé du chapiteau romain; les uns, ne
sachant comment réserver et dégager dans la pierre le revers de la
feuille, posaient celle-ci de profil et comme rabattue sur la corbeille;
les autres se contentaient de quelques cannelures ciselées en éventail
pour simuler les nerfs et découpures de la feuille romaine. Ces artistes
primitifs tentaient cependant de se soustraire parfois à la tradition
antique, et taillaient déjà, dès le Xe siècle, des figures sur les
corbeilles de leurs chapiteaux, ou des formes dont il serait difficile
de découvrir l'origine, des traits, des zigzags, de grossiers
linéaments; souvent aussi ils se contentaient de les épanneler. Mais
nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs par des reproductions de ces
premiers et informes essais, qui n'ont qu'un attrait de curiosité; nous
arriverons au XIe siècle, époque pendant laquelle la forme des
chapiteaux, leur fonction et leur sculpture peuvent être parfaitement
définies.
Il nous faut d'abord distinguer les chapiteaux, à partir de cette
époque, en chapiteaux de colonnes isolées, monocylindriques, et en
chapiteaux de colonnes engagées.
Dans les églises, les colonnes monocylindriques sont ordinairement
réservées pour le tour des sanctuaires; partout ailleurs la colonne est
presque toujours engagée au moins d'un tiers dans une pile, un pilastre
ou un mur. La fonction de la colonne engagée étant, dans l'intérieur des
monuments, de supporter un archivolte, et son diamètre ne dépassant
guère un pied (de 0,33 c. à 0,40 c., voy. COLONNE), il fallait donner au
chapiteau un évasement assez considérable pour recevoir le lit du
sommier de cet archivolte qui devait soutenir un mur épais ou tout au
moins un contrefort. Dès l'instant que le système de la construction des
voûtes romanes était adopté, le chapiteau n'était plus un simple
ornement, il entrait dans la construction comme une des parties les plus
importantes, puisqu'il devenait l'assiette, le point de départ des
voûtes (voy. CONSTRUCTION, PILE). Donc, après ces tâtonnements et ces
grossiers essais des architectes et sculpteurs, nous voyons tout à coup,
au XIe siècle, le chapiteau composé pour remplir une fonction nouvelle
et utile. Cela est particulièrement sensible dans les édifices de
l'Auvergne, du Nivernais et de la Bourgogne, qui datent de cette époque.
Dans ces provinces, les archivoltes présentent une section carrée qui
exige un point d'appui solide pour recevoir le sommier; le chapiteau est
alors muni d'un double tailloir, le premier tenant à l'assise même du
chapiteau, et le second formant tablette saillante; or c'est ce premier
tailloir qui embrasse exactement la surface donnée par le lit de pose du
sommier.
La fig. 6, copiée sur l'un des chapiteaux du tour du choeur de l'église
de Saint-Étienne de Nevers (seconde moitié du XIe siècle), fera
comprendre le rôle utile du chapiteau roman.
Dans l'Île de France et la Normandie, l'indécision dure plus longtemps;
les archivoltes sont munis souvent de gros boudins, sont maigres et ne
viennent pas franchement se reposer sur la saillie du chapiteau. Cela
est apparent dans la nef de la cathédrale d'Évreux, où quelques piles du
XIe siècle, qui ont conservé leurs chapiteaux et archivoltes primitifs,
nous présentent une disposition reproduite ici (7).
C'est toujours dans le voisinage des grands centres monastiques qu'il
faut étudier l'architecture romane, c'est là qu'elle se développe avec
le plus de vigueur et de franchise. En Bourgogne, l'ordre de Cluny forme
une école, au XIe siècle, à nulle autre comparable; c'est donc à lui que
nous irons demander les exemples les plus beaux de cette époque. C'est à
Vézelay, puisque l'église mère de Cluny est détruite aujourd'hui. La nef
de l'église de Sainte-Madeleine de Vézelay présente une série de
quatre-vingt-quatorze chapiteaux décorés d'ornements et de figures; leur
galbe, leur proportion et la façon monumentale dont la sculpture est
traitée, sont un riche sujet d'études auquel on revient toujours après
avoir examiné d'autres édifices du même temps. Parmi ces chapiteaux, on
en remarque quelques-uns, vers les transsepts, qui appartiennent à une
époque antérieure, et ont été replacés, lors de la reconstruction de la
nef, à la fin du XIe siècle. Il ne semble pas que le maître de l'oeuvre
ait suivi un ordre méthodique dans le classement de ces chapiteaux;
étant tous appareillés de la même manière et sculptés, comme toujours,
avant la pose, il est vraisemblable que les poseurs les ont montés et
scellés à leur place sans suivre un ordre, mais au fur et à mesure
qu'ils sortaient des mains des sculpteurs. Outre les chapiteaux feuillus
et qui n'ont aucune signification, il en est un grand nombre, parmi ceux
à figures, qu'il est difficile, pour nous du moins, d'expliquer.
Quelques-uns représentent des scènes de l'Ancien Testament; par exemple,
la bénédiction de Jacob, la mort d'Absalon, David et Goliath, Moïse
descendant du Sinaï (8). Ce chapiteau est un de ceux qui sont traités
avec le plus de verve; son tailloir est décoré de gros boutons orlés qui
rappellent les oves antiques. Le démon s'échappe par la bouche du Veau
d'or à la vue de Moïse, un homme apporte un chevreau pour le sacrifier à
l'idole et paraît interdit. Les gestes sont justes, bien sentis et
fortement accentués; la figure du démon est d'une énergie sauvage qui ne
manque pas de style. En somme, si les détails de ces sculptures sont
souvent barbares, jamais on ne peut leur reprocher d'être vulgaires.
Dans les compositions, il y a toujours quelque chose de grand, de vrai,
de dramatique qui captive l'attention et fait songer. Beaucoup de ces
chapiteaux représentent des paraboles: le mauvais riche, l'enfant
prodigue; des légendes: celles de Caïn, tué par son fils Tubal, de saint
Eustache; des scènes de la vie de saint Antoine et de saint Benoît; puis
des vices et leur punition (le diable joue un grand rôle dans ces
compositions); des travaux de l'année: la moisson, la mouture du grain,
la vendange, etc.; des animaux bizarres tirés des bestiaires (9); des
lions et des oiseaux adossés ou affrontés au milieu de feuillages. Tous
ces ornements et figures se renferment dans le même épannelage,
consistant en un cône tronqué renversé pénétré par un cube donnant en
projection horizontale (10) le tracé A, et en projection verticale le
tracé B. L'astragale tient toujours au fût, et le second tailloir
saillant est pris dans une autre assise; du reste, tous les tailloirs
sont variés comme profil ou décoration. Si les chapiteaux à figures de
la nef de l'église de Vézelay sont d'un style tant soit peu sauvage, il
n'en est pas ainsi de ceux composés uniquement de feuillages; ces
derniers sont d'une pureté d'exécution et d'une beauté incomparable.
Mais c'est surtout pendant le XIIe siècle que la sculpture des
chapiteaux atteignit une singulière perfection. Leur fonction désormais
arrêtée, supports avant d'être ornements, ils conservent cette forme
dominante en se couvrant de la parure la plus riche, la plus délicate et
la plus variée. Depuis longtemps déjà il était admis que les chapiteaux
d'un même monument, en se renfermant dans un galbe uniforme, devaient
tous être variés; c'était donc là, pour les sculpteurs, une occasion de
se surpasser les uns les autres, de faire preuve de talent dans la
composition, de finesse d'exécution, de patience et de soin. C'étaient,
dans les intérieurs des monuments, de nombreuses pages à remplir,
destinées à captiver l'attention et à instruire la foule. Les chapiteaux
à figures tiennent essentiellement à l'architecture romane, surtout dans
les provinces éloignées de l'Île de France. Ils persistent, jusque vers
la fin du XIIe siècle, dans le Poitou, le Berry, la Bourgogne,
l'Aquitaine et l'Auvergne, tandis que les feuillages, les entrelacs sont
adoptés de préférence dans les provinces dépendant du domaine royal.
Nous ne trouvons ces grands chapiteaux avec tailloirs très saillants et
large sculpture qu'à Vézelay et dans le voisinage de cette célèbre
abbaye. Ailleurs, pendant les XIe et XIIe siècles, ils sont plus trapus,
moins saillants sur la colonne, moins hauts, et ne sont pas couronnés
par ces énormes tailloirs d'un effet si monumental. À Vézelay, les
chapiteaux des colonnes engagées des bas-côtés ont en hauteur, compris
le tailloir, le quart de la hauteur du fût, tandis que généralement, en
Auvergne et dans le Berry, ils n'ont guère que le cinquième ou le
sixième de la hauteur du fût. En Normandie, dans le Maine, l'Anjou et le
Poitou, ils sont plus bas encore, comparativement à la longueur de la
colonne.
La dimension des matériaux employés était pour quelque chose dans ces
différences de proportion. En Bourgognes, les bancs de pierre sont hauts
et ont toujours été extraits en blocs d'une grande dimension, tandis
que, dans les provinces que nous venons de désigner, la pierre était, de
temps immémorial, extraite par bancs d'une faible épaisseur. Or, pendant
la période romane, les chapiteaux sont toujours sculptés dans une
hauteur d'assise; jamais un lit ne vient les séparer en deux assises.
Les chapiteaux étant, comme tous les membres de l'architecture, taillés
et terminés avant la pose, il eût été impossible de raccorder des
sculptures faites sur deux pierres. Ce ne fut que plus tard que l'on
composa des chapiteaux en deux ou trois assises, et nous verrons comment
s'y prirent les appareilleurs et sculpteurs pour rassembler ces divers
morceaux terminés sur le chantier. Il va sans dire que, si la hauteur
des bancs calcaires influe sur la proportion donnée aux chapiteaux, la
qualité de la pierre, pendant toute la période romane, vient en aide au
sculpteur si elle est fine et compacte, gêne son travail si elle est
grossière et poreuse. Là où les matériaux permettent une grande
délicatesse de ciseau, les chapiteaux sont sculptés avec une rare
perfection; ils se couvrent de détails à peine visibles à la distance où
ils sont placés. Il est tel chapiteau, du XIIe siècle, des provinces
favorisées par la nature des matériaux, qui peut passer pour une oeuvre
destinée à être vue de près comme le serait un meuble. Les exemples
abondent; nous en choisirons un entre tous, tiré des ruines de l'église
de Déols (Bourg-Dieu) près Châteauroux (11). Ce chapiteau est,
comparativement à ceux de la Bourgogne de la même époque, bas; son
tailloir est fin, peu saillant, les ornements exécutés avec une
délicatesse remarquable; il présente ces singuliers enchevêtrements
d'animaux que l'on rencontre si souvent dans les provinces voisines de
la Loire et jusque dans l'Angoumois. Ce n'est plus là cet art imposant
de la Bourgogne, ce galbe hardi des chapiteaux du porche de Vézelay,
contemporain de l'église de Déols. La sculpture n'est pas découpée sur
le fond, mais très-modelée; les traditions antiques ne paraissent pas
avoir dominé l'artiste, qui semble plutôt inspiré par ces dessins
d'étoffes, ces ivoires, ces bijoux vernis d'Orient et si fort prisés au
XIIe siècle (voy. SCULPTURE).
Mais c'est surtout dans les contrées méridionales comprises entre la
Garonne, la Loire et la mer, que, dès le XIe siècle, les chapiteaux se
couvrent d'animaux traités avec une rare énergie, modelés simplement,
d'un caractère étrange et plein de style. On en jugera par l'exemple que
nous donnons (12), copié sur un chapiteau du porche de l'église de
Moissac (partie du XIe siècle). Cette sculpture, dessinée avec vigueur,
coupée dans une pierre dure par une main habile, n'est cependant pas
exempte de finesse; la netteté de la composition, la franche disposition
des masses, n'excluent pas la délicatesse des détails, comme le fait
voir, autant que possible, notre gravure. Les articulations, les
mouvements de ces lions fantastiques ayant une seule tête pour deux
corps sont vrais, bien compris dans le sens de la décoration
monumentale; la sculpture est peu saillante, afin de ne pas déranger la
silhouette du chapiteau, dont la forme est trapue comme celle de tous
les chapiteaux de grosses colonnes. Car il est, dès l'époque romane, un
fait à remarquer, c'est que la hauteur d'assises commandant la hauteur
du chapiteau, il en résulte que, dans le même édifice, les chapiteaux
des grosses colonnes sont bas, larges, écrasés, tandis que ceux des
colonnettes sont sveltes, élancés. Il ne faut pas croire que ce principe
est adopté d'une façon absolue, mais il a toujours une influence sur les
proportions des chapiteaux qui sont d'autant plus allongées,
relativement au diamètre des colonnes, que celles-ci sont plus grêles.
Nous avons dit qu'à partir des temps mérovingiens, les chapiteaux
portent directement les sommiers des arcs et ne sont plus, comme dans
l'architecture antique grecque et romaine, destinés à soutenir une
plate-bande. À cette règle, quelque générale qu'elle soit, il y a
cependant des exceptions.
Dans les provinces du centre, en Auvergne, dans le Poitou et
l'Aquitaine, dès le XIe siècle, on rencontre souvent des colonnes tenant
lieu de contreforts sur les parois extérieures des absides ou chapelles
circulaires (voy. au mot CHAPELLE, les fig, 27 et 34). Les chapiteaux
alors portent directement la corniche sous la couverture, l'intervalle
entre ces chapiteaux étant soulagé par des corbeaux. On trouve de beaux
exemples de ces chapiteaux autour des absides des église d'Issoire, de
Saint-Necttaire, de Chamaillères, de Notre-Dame du Port à Clermont (13),
qui datent du XIe siècle; nous les rencontrons encore au Mas-d'Agenais,
sur les bords de la Garonne, à Saint-Sernin de Toulouse, à la cathédrale
d'Agen, et jusqu'à Saint-Papoul sur les frontières du Roussillon. La
corniche n'est, dans ce cas, qu'une simple tablette destinée à recevoir
les premières dalles de la couverture et à protéger les murs par sa
saillie. On sent encore l'influence antique dans le chapiteau (fig. 13)
d'une des chapelles de Notre-Dame du Port; mais ces réminiscences sont
peu communes, et les chapiteaux appartenant à ce style et à
l'architecture des XIe et XIIe siècles de ces provinces, ont un
caractère original.
Pour rencontrer des chapiteaux dans la composition desquels les
traditions gallo-romaines ont une grande influence jusqu'au commencement
du XIIIe siècle, il faut aller dans certaines localités de l'Est et du
Sud-Est, à Autun, à Langres, le long de la Saône et du Rhône. Les
chapiteaux des colonnes monocylindriques du sanctuaire de la cathédrale
de Langres, qui datent de la seconde moitié du XIIe siècle, sont
évidemment imités de chapiteaux corinthiens gallo-romains; on y retrouve
même le _faire_ de la sculpture, les trous nombreux de trépan percés
pour dessiner les séparations des membres des feuilles, la découpure
dentelée des feuillages, les volutes, culots et retroussis, le tailloir
curviligne avec ses quatre fleurons et la corbeille corinthienne.
Souvent, à côté de ces chapiteaux imités de l'antiquité, le goût
particulier à l'époque apparaît, et les feuillages corinthiens sont
remplacés par des figures, comme à la cathédrale d'Autun, par des
entrelacs ou des rosaces, genre d'ornement fréquemment adapté aux
chapiteaux pendant le XIIe siècle, ainsi que le fait voir la fig. 14,
reproduisant un chapiteau de l'ancien cloître roman de l'abbaye de
Vézelay[381]. Il faut reconnaître que, même dans les contrées où la
tradition gallo-romaine persiste, à cause surtout du voisinage de
fragments antiques qui couvraient encore le sol, cette influence n'a
d'effet que sur les chapiteaux posés sur des colonnes monocylindriques
comme les colonnes antiques, et sur des pilastres disposés comme le sont
les pilastres antiques. Sur les colonnes engagées, d'angles, et les
colonnettes, le chapiteau roman prend sa place, comme si ces genres de
supports appartenaient exclusivement à ce style et ne pouvait admettre
de mélanges. Cela est bien visible dans la cathédrale de Langres.
Ce monument ne présente à l'intérieur et à l'extérieur que les colonnes
monocylindriques du choeur, dont nous avons parlé tout à l'heure, et des
pilastres. Les chapiteaux de ces colonnes et pilastres rappellent avec
plus ou moins de fidélité la sculpture et la composition des chapiteaux
corinthiens romains. Mais le triforium du choeur présente une suite
d'arcatures supportées par des colonnettes accouplées. Ces colonnettes
sont surmontées de chapiteaux jumeaux portant les sommiers des petits
archivoltes. Cela est une disposition toute romane; or les chapiteaux
jumeaux des colonnes accouplées ont, la plupart, un caractère étranger
aux arts antiques; on en jugera par l'exemple que nous donnons ici (15).
Le mur supportant le triforium du choeur de la cathédrale de Langres est
épais; pour le porter sans avoir des colonnettes d'un fort diamètre,
l'architecte a dû éloigner passablement ces colonnettes l'une de
l'autre, suivant la section du mur; voulant aussi que les chapiteaux
jumeaux fussent pris dans une seule pierre, afin de ne pas donner trop
de quillage à ses colonnettes, il les a réunis par une grosse tête de
lion, ainsi que le fait voir notre figure.
Un procédé analogue avait été suivi pour la taille des bases jumelles de
ces colonnettes, qui sont également dégagées dans un seul morceau de
pierre (voy. BASE, fig. 19). Ainsi, d'une part, nous voyons la forme
primitive de la colonne ou des pilastres antiques faire conserver, à
Langres, la forme et la composition du chapiteau corinthien; et, de
l'autre, l'adoption d'une disposition toute romane de colonnettes, faire
adopter le chapiteau roman dans lequel les traditions antiques ne sont
plus apparentes.
C'est, nous le répétons, pendant la seconde moitié du XIIe siècle, que
ces influences diverses agissent à Langres. Mais il fallait que cette
tradition de la forme antique fût bien forte dans cette contrée,
puisque, pendant les dernières années du XIIe siècle ou les premières du
XIIIe, lorsque l'on construit la nef de la cathédrale, en conservant le
pilastre antique cantonnant les piles, on voit encore, dans la
composition des chapiteaux de ces pilastres, la disposition corinthienne
conservée avec certains détails et ornements qui appartiennent à la
sculpture la plus belle et la plus caractérisée de la première période
ogivale.
Ainsi nous trouvons (16) dans un même chapiteau, comme masse, les
divisions des feuilles sur la corbeille corinthienne, les restes des
volutes avec leurs caulicoles et bagues, puis les retroussis, et un beau
crochet appartenant franchement à la sculpture des premières années du
XIIIe siècle.
Un autre chapiteau de la même nef présente, avec un souvenir plus effacé
mais persistant encore du chapiteau corinthien, des détails qui, quoique
fort étranges, sont empreints du style des premières années du XIIIe
siècle; c'est ce chapiteau dont les retroussis des feuilles viennent
couvrir des têtes humaines (17).
La Bourgogne nous présente quelques autres exemples de chapiteaux de
cette époque décorés de têtes en guise de crochets; nous en avons vu un
dans la petite église de Sainte-Sabine (Côte-d'Or), entre Saint-Thibaut
et Arnay le-Duc. La Normandie et le Maine en possèdent aussi en assez
grand nombre, mais d'une date plus reculée.
Aucune époque de notre architecture ne fournit une aussi grande quantité
de chapiteaux variés de forme et de détails que le XIIe siècle. À aucune
époque aussi la sculpture de ce membre important de la colonne ne fut
exécutée avec plus d'amour. Nous ne pouvons que donner quelques types
bien caractérisés et en petit nombre, en essayant de les classer
méthodiquement.
Puisque nous en sommes à l'interprétation plus ou moins exacte des
formes antiques, nous ne saurions passer sous silence ces chapiteaux des
bords de la Haute-Garonne qui ont une physionomie bien tranchée, et qui,
en conservant à peu près les masses du chapiteau corinthien, subdivisent
les grandes feuilles en gracieux fleurons s'enroulant les uns près des
autres comme une sorte de damasquinage. L'église de Saint-Sernin de
Toulouse en fournit de beaux échantillons exécutés avec une rare
perfection.
Voici (18) un de ces chapiteaux. Dans le même monument, il en est
d'autres qui ne donnent que l'épannelage de cette riche ornementation;
quelques-uns, posés sur les colonnes monocylindriques du sanctuaire,
sont des copies assez fidèles de chapiteaux romains, copies dans
lesquelles cependant on trouve un style, un goût et une pureté
d'exécution, qui rendent ces sculptures supérieures aux chapiteaux des
bas-temps.
Il est un fait que nous devons signaler, car il est particulier à
l'église de Saint-Sernin ainsi qu'à certaines églises méridionales du
XIIe siècle, c'est qu'à l'intérieur de ces édifices les chapiteaux sont
seulement décorés de feuillages, sauf de rares exceptions, tandis que
ceux qui décorent les portails à l'extérieur sont presque tous couverts
de figures légendaires, symboliques, ou d'animaux bizarres. Les colonnes
du portail s'ouvrant à l'extrémité du transsept sud de l'église de
Saint-Sernin sont surmontées de chapiteaux sur lesquels on a figuré la
personnification des vices et leur punition. Le portail de la nef, du
même côté, reproduit, sur ses chapiteaux, l'Annonciation, la Visitation,
le massacre des Innocents, etc. Cette méthode de figurer des scènes de
l'Ancien et du Nouveau Testament sur les chapiteaux des portails est
généralement adoptée, au XIIe siècle, non-seulement dans le Midi, mais
encore dans quelques-unes de nos églises du Nord. Le portail royal de la
cathédrale de Chartres, par exemple, développe sur ses chapiteaux une
série de scènes sacrées qui se suivent et forment comme une frise
pourtournant les ressauts produits par la disposition des colonnes en
retraite les unes sur les autres.
Mais c'est dans les cloîtres surtout que les chapiteaux sont, au XIIe
siècle, couverts de scènes empruntées à l'histoire sacrée ou aux
légendes des saints. Les cloîtres de Saint-Trophyme d'Arles, de Moissac,
d'Elne, sont particulièrement riches en représentations de ce genre,
ainsi que les admirables cloîtres, détruits aujourd'hui, des églises de
Toulouse et d'Avignon. Les musées de ces villes renferment encore
quelques-uns de ces fragments qui sont de la plus grande beauté et d'une
finesse d'exécution incomparable. Les chapiteaux des cloîtres romans
sont presque toujours doubles, les colonnes supportant les arcatures des
galeries étant jumelles; et, dans ce cas, ces chapiteaux ne sont souvent
qu'une frise sculptée supportée par un rang de feuilles au-dessus de
chacune des astragales. Quelques-uns des chapiteaux déposés dans le
musée de Toulouse et provenant, dit-on, du cloître de Saint-Sernin (XIIe
siècle), sont ainsi composés.
Nous donnons (19) une copie de l'un d'eux. Il représente une chasse à
l'ours au milieu d'enroulements d'un goût exquis. L'ours est
remarquablement imité, contrairement aux habitudes des sculpteurs du
XIIe siècle, qui donnaient presque toujours à leurs animaux une forme
conventionnelle; on voit que le voisinage des Pyrénées a permis à
l'artiste de prendre la nature sur le fait. Quant aux chapiteaux du
cloître de Moissac, ils représentent des scènes diverses, dont les
figurines sont sculptées avec la plus grande délicatesse, ou des
ornements dans le genre de ceux du chapiteau de Saint-Sernin (fig. 18).
Mais, dans ces provinces méridionales, l'école des sculpteurs qui
étaient arrivés, au XIIe siècle, à une si rare habileté, s'éteint
pendant les guerres des Albigeois, et il nous faut retourner vers le
Nord pour trouver la transition entre le chapiteau roman et le chapiteau
appartenant au style ogival. Cette transformation suit pas à pas celle
de l'architecture; elle est, à cause de cela même, fort intéressante à
étudier. Dans les provinces septentrionales, et particulièrement dans le
domaine royal, la sculpture avait atteint, au XIIe siècle, une
perfection d'exécution qui ne le cède guère aux écoles méridionales.
Toutefois, dans les chapiteaux de cette époque et appartenant aux
édifices de ces contrées, les figures sont rares, l'ornementation,
composée de feuillages ou d'enroulements, domine. L'influence du
chapiteau corinthien antique se fait souvent sentir, mais elle est déjà
soumise à des formes particulières; c'est plutôt un souvenir qu'une
imitation. L'artiste adopte un galbe, certaines dispositions des masses
qui lui appartiennent; il ne tâtonne plus, il a trouvé un type auquel il
se soumettra de plus en plus jusqu'au moment où il abandonnera
complétement les dernières traces de l'art romain. La transition entre
le chapiteau roman plus ou moins fidèlement inspiré de la tradition
antique, et le chapiteau appartenant à l'art ogival, peut être observée
dans un assez grand nombre d'édifices construits pendant la première
moitié du XIIe siècle.
Nous prendrons un exemple, entre beaucoup d'autres analogues, dans
l'église de Sainte-Madeleine de Châteaudun (20). Les piliers de la nef
de cette église (côté nord) sont cantonnés de colonnes engagées de
diamètres différents; cependant tous les chapiteaux pris dans la même
assise sont de la même hauteur, qu'ils appartiennent aux grosses ou
minces colonnes. La corbeille du chapiteau de la colonne mince s'entoure
de feuilles peu recourbées à leur extrémité, tandis que déjà le
chapiteau de la grosse colonne retourne vigoureusement les bouts de ses
feuilles de façon à former, à chaque extrémité, une masse assez
volumineuse pour accrocher la lumière et faire prévaloir ainsi, au
milieu du groupe de feuillages, certaines masses fortement accentuées.
C'est, en effet, dans les gros chapiteaux que l'on voit se développer
d'abord ces extrémités de feuilles qui peu à peu prennent une grande
importance, jusqu'à figurer ces volumineux bourgeons, ces paquets de
folioles que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de _crochets_.
Les puissants tailloirs carrés des chapiteaux romans, encore conservés
dans l'architecture du XIIe siècle, supportant des sommiers d'arcs dont
le lit était lui-même inscrit dans des angles droits, obligeaient les
sculpteurs à donner aux angles du chapiteau une grande résistance pour
ne pas être brisés sous la charge. Ces retroussis de feuilles, non point
évidés comme les volutes du chapiteau corinthien antique qui n'ont rien
à porter, mais pleins, formaient comme une console, un encorbellement
nécessaire à la solidité. C'est pourquoi nous voyons ces retroussis
adoptés d'abord dans les gros chapiteaux portant les arcs principaux,
tandis qu'ils ne paraissent pas nécessaires dans les chapiteaux plus
grêles qui n'ont que des arcs ogives à soutenir. À plus forte raison
donnait-on aux angles des chapiteaux des colonnes isolées, portant de
très-lourdes charges et répartissant cette charge sur un fût assez mince
comparativement, un très-grand développement.
Cela est bien accusé dans les chapiteaux des colonnes monocylindriques
du tour du choeur de l'église de Saint-Denis, quoique là encore on sente
l'influence de la sculpture romane. Le développement est complet dans
les chapiteaux du sanctuaire de l'église de Saint-Leu d'Esserent (21).
Nous n'avons pas besoin de faire ressortir les belles qualités de cette
dernière sculpture, qui réunit au plus haut degré la finesse à la
fermeté. Dans cet exemple, nulle confusion, pas de tâtonnements. Les
angles de l'épais tailloir sont puissamment soutenus par les gros
crochets, composés avec un art infini; entre eux on voit paraître la
corbeille circulaire qui fait le fond du chapiteau; des têtes d'animaux
sortant à la réunion des larges feuilles découpées occupent et décorent
la partie moyenne. Les feuilles, afin de présenter à l'oeil une masse
plus ferme, sont cernées par deux nerfs qui servent de tige au crochet
d'angle, en s'enroulant sur eux-mêmes.
Pour tout artiste de goût, c'est là, quelle que soit l'école à laquelle
il appartienne, une oeuvre digne de servir d'exemple, autant par la
manière dont elle est composée que par son exécution, à la fois sobre,
fine et monumentale.
La révolution qui s'opère dans la forme et les détails des chapiteaux,
vers la fin du XIIe siècle, arrive promptement, dans le domaine royal et
les provinces environnantes, à son entier développement, comme nous le
verrons tout à l'heure; elle se fait moins rapidement en Bourgogne.
L'influence romane persiste plus longtemps. Dans les provinces de l'Est,
sur les bords du Rhin et de la Moselle, le chapiteau roman se décore de
détails plus délicats, mais conserve sa forme primitive. Le chapiteau
roman rhénan est bien connu; c'est une portion de sphère posée sur
l'astragale et pénétrée par un cube.
La fig. 22 nous dispensera de plus longues explications au sujet de
cette forme singulière que l'on rencontre dans presque toute
l'Allemagne, et dont on trouve la trace dans certains édifices du Xe
siècle, du nord-est de l'Italie et en Lombardie. Ces chapiteaux ont
leurs faces plates décorées souvent, soit par des peintures, soit par
des ornements déliés, découpés, peu saillants, comme une sorte de
gravure.
Au XIIe siècle, lorsque tous les profils de l'architecture prirent plus
de finesse, la forme cubique de ces chapiteaux dut paraître grossière;
on divisa donc les gros chapiteaux en quatre portions de sphères se
pénétrant et pénétrées ensemble par un cube, ainsi que l'indique la fig.
23; puis on orna chacune de ces parties qui formaient comme un groupe de
quatre chapiteaux réunis.
La nef de l'église de Rosheim près Strasbourg, qui date du XIIe siècle,
nous donne un bel exemple de ces sortes de chapiteaux (24). On voit que
l'ornementation n'est qu'accessoire dans les chapiteaux rhénans; ce
n'est guère qu'une gravure à peine modelée qui ne modifie pas le galbe
géométrique du sommet de la colonne; on sent là l'influence byzantine,
car si l'on veut examiner les chapiteaux de Saint-Vital de Ravenne et de
Saint-Marc de Venise, on reconnaîtra que dans ces édifices la plupart
des chapiteaux, appartenant aux constructions primitives, ne sont
décorés que par des sculptures très-plates, découpées, ou même
quelquefois, comme dans le bas-côté nord de cette dernière église, par
des incrustations de couleur. Quelle que soit la beauté de travail de
ces sculptures, la forme romane, même à la fin du XIIIe siècle, reste
maîtresse; il ne semble pas que cet art puisse se transformer.
L'architecture comme la sculpture romane du Rhin ne peuvent se
débarrasser de leurs langes carlovingiennes; elles tournent dans le même
cercle jusqu'au moment où les arts français importés viennent prendre
leur place. Cette immobilité ou ce respect pour les traditions, si l'on
veut, existent, quoique avec moins de force, en Normandie. La forme du
chapiteau normand roman persiste, sans modification sensible dans les
masses, jusqu'au moment où le style français fait invasion dans cette
province lors de la conquête de Philippe-Auguste. Le chapiteau cubique
simple ou divisé se rencontre aussi dans cette province; il est souvent
décoré de peintures, comme on peut le voir encore dans l'église de
Saint-Georges de Boscherville et dans celle de l'abbaye de Jumièges.
Nous retrouvons même ces chapiteaux dans des parties carlovingiennes des
églises françaises de l'Est. La crypte de l'église Saint-Léger de
Soissons contient encore un chapiteau cubique peint, fort remarquable,
qui paraît dater du Xe siècle. Nous en donnons une copie (25). Les
ornements sont blancs sur fond jaune ocre.
La pénétration du cube dans la sphère est tracée par une légère entaille
double, ainsi que l'indique le profil fait sur l'axe A B, ce qui donne à
ce chapiteau une physionomie particulière. Ce n'est pas là le pur
chapiteau rhénan.
De tous ces divers styles romans, dont la variété est infinie et dont
nous n'avons pu que tracer les caractères les plus saillants, un seul
arrive à une transformation à la fin du XIIe siècle; c'est le style
français proprement dit, car les chapiteaux suivaient naturellement les
progrès de l'architecture (voy. ARCHITECTURE, CATHÉDRALE). Les autres se
traînent sur des traces vieillies, se perdent, ou tombent dans des
raffinements puérils. Nous allons donc pouvoir suivre pas à pas les
transformations successives du chapiteau français, sans plus faire
d'excursions, comme dans la première partie de cet article.
Ainsi que nous l'avons fait voir, il avait toujours existé une
différence marquée dans la composition des chapiteaux romans appartenant
à des colonnes isolées monocylindriques d'un diamètre assez fort par
conséquent, et des chapiteaux de colonnettes et colonnes engagées.
Toutefois, cette différence est plutôt le résultat d'un instinct naturel
d'artiste que d'un système arrêté. En abandonnant la tradition romane
pour entrer dans l'ère ogivale inaugurée, à la fin du XIIe siècle, dans
les provinces du domaine royal, de la Champagne, de la Picardie et de la
Bourgogne, la composition des chapiteaux se soumet à un mode fixe; elle
devient logique comme le principe général de l'architecture. Ce sera
dorénavant le _sommier_ des arcs supporté par le chapiteau qui
commandera la forme du tailloir; ce sera la forme du tailloir qui
commandera la composition du chapiteau. Notons encore une fois ce fait,
sur lequel nous reviendrons souvent, et dont nous ne saurions trop faire
ressortir l'importance: dans l'architecture ogivale, c'est la voûte et
ses divers arcs qui imposent aux membres inférieurs de l'architecture,
aux supports, leur nombre, leur place et leur forme jusque dans les
moindres détails.
À la fin du XIIe siècle, le chapiteau devient, comme tous les membres
nombreux de l'architecture, un moyen de construction; il est comme une
expansion intelligente de la pile; il prend ses fonctions de support au
sérieux.
Dans l'Île de France on avait, à la fin du XIIe siècle, adopté
fréquemment la colonne monocylindrique comme pile, non-seulement autour
des sanctuaires, mais aussi dans les nefs, peut-être parce que cette
forme est celle qui prend le moins d'espace, gêne moins que toute autre
la circulation, et démasque le mieux les diverses parties intérieures
d'un édifice. Mais la colonne cylindrique d'une nef devait porter: 1°
deux archivoltes de travées, 2° l'arc doubleau et les deux arcs ogives
du collatéral, 3° le faisceau de colonnettes montant jusqu'aux
naissances des grandes voûtes. Ces membres compliqués, se pénétrant,
ayant chacun leur fonction, demandaient une assiette large, sur laquelle
ils devaient s'asseoir, et qui ne pouvait se renfermer dans la section
horizontale d'un cylindre, dans un cercle, ni même dans le carré qui
aurait inscrit ce cercle.
À la cathédrale de Paris, par exemple, dont le choeur et la nef sont
portés sur des colonnes monocylindriques, la section de la colonne étant
un cercle dont le centre est en A (26), les lits de sommiers des
archivoltes tracent la projection horizontale B; ceux de l'arc doubleau
du bas-côté et des deux arcs ogives, les projections C, D D; et, enfin,
les bases des faisceaux de colonnettes montant jusqu'aux grandes voûtes,
la projection horizontale E. Qu'ont fait les constructeurs? Ils ont
tracé simplement le tailloir du chapiteau suivant le carré F G H I qui
inscrit tous les lits de ces divers membres, et se sont contentés
d'abattre ses angles pour éviter des aiguités désagréables, lorsque l'on
regarde le chapiteau parallèlement à ses diagonales. Mais ce tailloir
n'inscrit pas exactement les traces données, sur plan horizontal, par le
lit des sommiers et bases des colonnettes; il reste deux surfaces K
inutiles; on ne tarda pas à les éviter.
Avant de passer outre, nous faisons voir (27) l'élévation de ces
chapiteaux des gros piliers cylindriques de la cathédrale de Paris, du
côté de la nef. Les bancs de beau cliquart dont sont composés ces piles
et leurs chapiteaux sont bas d'assises et ne portent guère plus de 0,40
c. à 0,45 c. de hauteur. Force était donc, pour donner aux chapiteaux
une proportion convenable par rapport au diamètre de la colonne, de les
sculpter dans deux assises. Notre fig. 27 montre comment l'ornementation
de ces chapiteaux concorde avec la hauteur des assises, et comment on a
pu raccorder les deux tambours des chapiteaux très-facilement,
quoiqu'ils aient été sculptés avant la pose[382]. Les chapiteaux des piles
du choeur, sculptés et posés quelques années avant ceux de la nef,
présentent les mêmes dispositions d'ensemble; seulement leurs crochets
d'angles sont plus forts, plus larges, les feuilles plus grasses et
moins découpées. Il est, du reste, une observation à faire au sujet des
chapiteaux du choeur de Notre-Dame de Paris, que nous ne devons pas
omettre, c'est que les chapiteaux des colonnettes isolées de la galerie
du premier étage paraissent d'un travail plus ancien que les chapiteaux
des grosses piles cylindriques du rez-de-chaussée. Ils ont dû tous
cependant être taillés en même temps, et s'il y a quelques années de
différence entre leur sculpture, évidemment ceux du triforium sont
postérieurs à ceux du rez-de-chaussée. Mais, à cette époque de
transition, encore rapprochée de la période romane, il n'est pas rare de
rencontrer de ces sortes d'anachronismes en sculpture. Noyon, Senlis
nous en offrent des exemples. Cela tenait à ce que l'on employait en
même temps, pour sculpter les nombreux chapiteaux de ces grands
monuments, des artistes d'âge différent; les uns appartenaient encore à
la vieille école romane, d'autres plus jeunes suivaient les nouveaux
errements. Or, comme en France on a toujours été enclin à préférer la
nouveauté aux traditions, on confiait les sculptures les plus en vue,
les plus importantes, aux artistes appartenant à la nouvelle école, et
les oeuvres des vieux sculpteurs étaient reléguées dans les parties des
édifices le moins en vue. Les corporations laïques d'artisans ou
d'artistes qui, à la fin du XIIe siècle, étaient à l'origine de leur
puissance, avaient cette intelligence des corps qui s'organisent dans le
but de produire et de progresser; elles ne cherchaient pas à monopoliser
les oeuvres d'art entre les mains de quelques hommes dans un intérêt
personnel; elles favorisaient, au contraire, les innovations, et les
patrons étaient débordés et supplantés par leurs apprentis devenus
rapidement plus hardis et plus habiles. Les corporations, pour tout dire
en un mot, étaient des corps et non des coteries[383].
Dans le même monument, la cathédrale de Paris, nous voyons les
chapiteaux des piles séparant les deux collatéraux déjà combinés pour
recevoir exactement les retombées des différents arcs des voûtes. Mais
nous reviendrons tout à l'heure sur les fonctions si bien écrites du
chapiteau appartenant à la période ogivale.
Pour faire ressortir l'influence exercée par la nature des matériaux
employés, sur la sculpture des chapiteaux, nous présenterons un exemple
tiré du tour du choeur de la grande église de Mantes, contemporaine du
choeur de Notre-Dame de Paris, et qui paraît avoir été élevée par les
mêmes maîtres. Les murs du sanctuaire de l'église de Mantes sont portés
sur des colonnes en grès qui n'ont pas plus de 0,50 c. de diamètre. Pour
résister à la charge supérieure, les chapiteaux durent être également
sculptés dans un grès très-résistant, difficile à travailler et qu'il
eût été dangereux de trop évider; ils devaient encore présenter un
évasement considérable pour recevoir, sur le lit supérieur du tailloir,
le sommier de deux archivoltes, de deux arcs ogives, d'un arc doubleau,
et le départ de la colonnette montant jusqu'à la naissance des voûtes
hautes. Afin d'éviter les brisures qui pouvaient se manifester aux
angles de ces chapiteaux très-évasés, il fallait que ces angles fussent
soutenus par la sculpture entourant la corbeille, que cette sculpture
formât comme un encorbellement reportant la charge d'un large sommier
sur un fût très-mince. Les sculpteurs résolurent exactement ce problème,
ainsi que le fait voir la fig. 28. A est l'arc doubleau du collatéral.
La composition de ce chapiteau a cela d'étrange que, sur quatre volutes
d'angles, deux se retournent dans un sens, deux dans l'autre, mais
toutes quatre sont fortement épaulées sous le retroussis. Cette méthode
avait déjà été employée, quelques années auparavant, autour du choeur de
l'église de Saint-Denis, pour les chapiteaux des colonnes
monocylindriques qui datent de la construction de Suger, et qui portent
les culées des arcs-boutants reconstruits au XIIIe siècle. Il est donc
facile de reconnaître qu'au moment où l'architecture ogivale se
développe, le chapiteau se soumet au système de construction adopté, sa
fonction est nécessaire et sa forme se modèle sur les membres des arcs
dont il doit porter la charge.
Si rapides que soient les transformations dans un art, il est certains
usages, certaines traditions qui persistent, dont on ne s'affranchit
qu'avec peine. Déjà la section horizontale du pilier roman était
abandonnée depuis longtemps, le pilier ogival, dans les nefs, se
composait d'un cylindre cantonné de quatre colonnes, qu'autour des
sanctuaires on conservait encore la colonne monocylindrique, soit parce
que cette forme était traditionnelle et que le clergé y tenait, soit
parce qu'elle dégageait mieux les bas-côtés du choeur et permettait aux
fidèles assemblés autour du sanctuaire de mieux voir les cérémonies,
soit enfin parce que les travées de rond-point étant plus étroites que
les autres, on voulait donner une grande légèreté apparente aux points
d'appui, et ne pas diminuer la largeur des vides (voy. PILE, PILIER).
Cependant le système général de la construction des voûtes ogivales
franchement appliqué ne pouvait concorder avec la colonne
monocylindrique. L'esprit impérieusement logique des constructeurs
excluait les surfaces horizontales ne supportant rien, inutiles par
conséquent, quelque peu étendues qu'elles fussent (voy. BASE).
Passer d'un lit de sommier tel que celui donné (29), par exemple, à un
cercle, en évitant les surfaces horizontales sur le tailloir du
chapiteau, devenait difficile; on pouvait bien inscrire le lit des
différents arcs C C', D D', E dans un octogone régulier, et de l'octogone
régulier passer au cercle, mais les trois colonnettes A B B', destinées
à recevoir trois nerfs des voûtes hautes, sortaient avec leur base de
l'octogone; il fallait ajouter un appendice au tailloir pour les
soutenir, et cet appendice du tailloir devait être lui-même soutenu par
un ornement du chapiteau; de là des combinaisons que les architectes
faisaient concourir avec un art exquis à la décoration de l'ensemble.
Le plan de tailloir et la trace de sommier, fig. 29, provenant du choeur
de la jolie église de Sémur en Auxois, donne, en élévation perspective,
la fig. 30[384]. On voit avec quel scrupule l'architecte a évité des
angles saillants présentant des surfaces horizontales sans emploi,
comment il a su conduire l'oeil du fût cylindrique à la rencontre
compliquée des différents membres des voûtes et des colonnettes, de
manière à faire voir que ce chapiteau porte réellement et qu'il n'est
pas seulement une décoration banale. Une fois le principe admis, il y a
dans ces combinaisons une sincérité et une grâce bien éloignées de notre
architecture moderne, dont la plupart des membres se superposent sans
qu'il soit possible de dire quelle est leur fonction, pourquoi ils
occupent une place plutôt qu'une autre.
La pierre mise en oeuvre pour la construction des églises de Sémur en
Auxois est, il faut le dire, fort résistante; c'est un gros grès (pierre
de Pouillenay) qui, bien qu'il se taille assez facilement en sortant de
la carrière, acquiert la dureté du granit.
L'assise du chapiteau représenté fig. 30 n'a pas moins de 0,86 c. de
hauteur, non compris le tailloir pris dans une autre assise. Les
constructeurs n'avaient pas partout des matériaux de cette hauteur de
banc et de cette force. Alors, s'ils voulaient maintenir la colonne
monocylindrique dans les sanctuaires (comme ils l'ont fait plus tard
encore dans la Bourgogne), ils lui donnaient, comparativement au
sommier, un plus fort diamètre, et ils sculptaient le chapiteau dans
deux assises, ainsi qu'on peut le voir à la cathédrale d'Auxerre.
Cependant on ne tarda pas à s'affranchir de la difficulté résultant de
la retombée des membres des voûtes sur un chapiteau unique, et à oublier
ce dernier vestige des traditions romanes. Admettant définitivement,
vers 1225, que les voûtes devaient commander la section horizontale des
piliers, on cantonna les colonnes monocylindriques de deux ou de quatre
colonnes; cette nouvelle combinaison vint déranger l'ordonnance des
chapiteaux (voy. PILE, PILIER).
Un des premiers exemples de cette transformation se rencontre à l'entrée
de la nef de la cathédrale de Paris; les premières travées de cette nef
sont d'une époque un peu postérieure aux suivantes (voy. CATHÉDRALE).
L'architecte, en laissant subsister au centre du groupe de colonnes le
gros pilier monocylindrique adopté dans le reste du monument, lui
conserva son chapiteau; seulement il l'interrompit au droit de chacune
des colonnes engagées.
La fig. 31 rendra notre description plus claire. On voit en A la colonne
qui porte, comme un renfort ajouté au pilier, les colonnettes montant
jusqu'à la naissance des voûtes hautes; en B l'une des trois autres
colonnes qui portent les deux archivoltes et l'arc doubleau du
collatéral; les arcs ogives posent sur les sections circulaires du
tailloir du gros chapiteau, laissées encore inutiles, en partie, du côté
de la nef. Si le gros chapiteau est formé de deux assises, les trois
chapiteaux des colonnes engagées B sont sculptés dans une seule.
L'instinct de l'artiste lui commandait cette différence de hauteur
donnée à des chapiteaux de colonnes de diamètres différents. Quant à la
colonne engagée A ne portant pas d'arc, mais un groupe de colonnettes,
elle n'a pas de chapiteaux. Ce fait indique bien clairement que l'on
n'admettait alors le chapiteau (comme déjà pendant la période romane)
que pour porter des arcs de voûtes, et servir de transition,
d'encorbellement, entre le sommier large de ces arcs et les fûts minces
des colonnes.
Ce moyen transitoire trouvé, les architectes ne purent manquer d'être
choqués par ces démanchements d'assises ornées, ce tailloir d'une forme
assez peu gracieuse et compliquée en plan. Ils cherchèrent à concilier
l'effet d'unité donné par le chapiteau unique possédant un seul tailloir
avec les nécessités de proportions qui obligeaient d'avoir des hauteurs
de chapiteaux en rapport avec le diamètre des fûts des colonnes réunies.
Ils résolurent ce problème avec beaucoup d'adresse dans la construction
des piliers latéraux du choeur de la cathédrale d'Auxerre (1230
environ), ainsi que le fait voir la fig. 32. Les colonnes engagées ne
viennent ici qu'épauler quatre des faces du tailloir octogone du
chapiteau de la grosse colonne centrale. L'astragale des petits
chapiteaux passe également sur le gros, indique le lit; et au-dessous,
ce gros chapiteau, entre l'astragale fausse et sa véritable astragale,
présente une sculpture plus simple, plus en rapport avec son diamètre.
L'ornementation de la partie supérieure du gros chapiteau participe,
comme échelle de celle des petits, tandis qu'elle lui appartient en
propre dans la partie inférieure où il reste seul visible. Ce n'est pas
là, il faut bien en convenir, l'effet du hasard ou d'une fantaisie
d'artiste, mais la conséquence d'un principe qui cherche à devenir de
plus en plus absolu jusque dans les moindres détails de la construction
et de la décoration des édifices.
Entre le chapiteau de Notre-Dame de Paris (fig. 31) et celui que nous
représentons ici (32), il y a un grand pas de fait vers l'unité
d'aspect; mais les quatre colonnes engagées viennent encore couper le
gros chapiteau, et le démanchement qui choque, dans la fig. 31, n'est
pas évité malgré le passage de l'astragale des petits chapiteaux sur la
corbeille du gros. On voulut tout concilier à Reims en construisant les
piliers de la cathédrale (1230 à 1240)[385].
Le gros chapiteau conservera son ordonnance propre au milieu des quatre
autres[386]. Ceux-ci prirent toute la hauteur du gros chapiteau en deux
assises; mais une seconde astragale vint les diviser à mi-hauteur (33).
On remarquera, en outre, dans les chapiteaux de la nef de la cathédrale
de Reims, la forme des tailloirs; celui du gros chapiteau est un carré
posé diagonalement, ceux des petits chapiteaux sont octogones; ils sont
combinés de manière à circonscrire exactement la trace du lit du sommier
des arcs et des bases des cinq colonnettes montant jusqu'à la naissance
des grandes voûtes, ainsi que le démontre la section horizontale (34).
La ligne ponctuée indique le pilier; en A, B B, C C sont les cinq
colonnettes qui, posant sur un des quatre chapiteaux octogones, portent
le gros arc doubleau, les deux arcs ogives et les deux formerets des
voûtes hautes; en D D les traces des sommiers des archivoltes sur
lesquels reposent les écoinçons entre les piles, le triforium et les
grandes fenêtres supérieures; en E E les deux arcs ogives des voûtes des
bas-côtés; en F l'arc doubleau de ces mêmes voûtes; Le tailloir du
chapiteau principal avait ses deux diagonales G H, I K parallèles et
perpendiculaires à l'axe de la nef, ce qui était motivé par la trace du
sommier de tous les arcs. On arrivait ainsi successivement à prendre le
lit inférieur du sommier comme générateur du tailloir du chapiteau. Ce
que l'on ne saurait trop remarquer dans la structure de la cathédrale de
Reims, c'est la méthode, la régularité de toutes les parties. Le tracé
de ces sommiers d'arcs est très-savant, et nous avons l'occasion d'y
revenir aux mots CONSTRUCTION, SOMMIER, VOÛTE.
Il nous suffira de faire observer ici que la disposition du groupe de
chapiteaux, n'ayant pour eux tous qu'un seul tailloir, se soumettant
déjà au nombre des arcs principaux et à leur section, est un
acheminement vers les chapiteaux isolés appartenant à chaque colonne. La
transition est encore plus sensible dans la disposition des chapiteaux
du tour du choeur de la cathédrale d'Amiens (1240 environ). Leurs
tailloirs prennent des formes rectangulaires qui, non-seulement se
modèlent exactement sur la trace du lit inférieur du sommier, mais
encore accusent chacun des arcs des voûtes. Ainsi (35): soit la ligne
ponctuée la section horizontale du pilier; en A est la colonnette qui
monte jusqu'aux voûtes hautes, le tailloir ne fait que la pourtourner
comme une bague sans chapiteau; en B les archivoltes et leurs doubles
claveaux C; en D l'arc doubleau du collatéral, et en E les arcs ogives.
On voit que chacun de ces arcs porte sur une portion du tailloir qui lui
appartient en propre; ce n'est plus un tailloir commun pour plusieurs
arcs. En élévation perspective du côté du collatéral, ces chapiteaux
affectent la disposition donnée par la fig. 36. Si la naissance du
chapiteau est composée comme celle des chapiteaux des piliers du choeur
de la cathédrale d'Auxerre, son tailloir se découpe, se sépare en autant
de membres qu'il y a d'arcs. Il n'y a encore que quatre chapiteaux, un
gros et trois plus petits et il y a déjà six tailloirs. Du moment que
les architectes se laissaient ainsi entraîner par une suite de
raisonnements, la pente était irrésistible. Les arcs des voûtes (à cause
de cette sorte d'horreur que les maîtres avaient pour les surfaces
horizontales inoccupées), en forçant de subdiviser le tailloir du
chapiteau, influèrent bientôt sur les piles. Dès 1250, on donnait déjà
aux piles autant de colonnes qu'il y avait d'arcs, et par suite autant
de chapiteaux; on arriva à donner aux piles autant de membres que les
arcs avaient de nerfs, et les chapiteaux perdirent alors leur véritable
fonction de support, d'encorbellement, pour ne plus devenir que des
bagues ornées, mettant une assise de séparation entre les lignes
verticales des piles et les naissances des arcs. Puis enfin, comprenant
que les chapiteaux n'avaient plus de raisons d'exister, les maîtres les
supprimèrent complétement, et les arcs, avec toutes leurs moulures,
vinrent descendre jusque sur les bases des piliers. C'est ainsi que par
l'observation rigoureuse d'un principe on tombe du vrai dans l'absurde,
par l'excès même de la vérité; car la vérité (dans les arts du moins) a
ses excès.
On est fondé à soutenir que l'art ogival, à son déclin, aboutit à des
recherches ridicules; quand on le considère isolément, de 1400 à 1500,
il est impossible, en effet, de deviner son origine et de prédire
jusqu'à quelles extravagances il pourra s'abaisser; mais si l'on suit
pas à pas les transformations par lesquelles il passe, de sa naissance à
sa décrépitude, on est forcé de reconnaître que l'excès n'est, chez lui,
que l'exagération d'un principe juste basé dans l'origine sur
l'application du vrai absolu, trop absolu puisqu'il a conduit par une
pente rapide à de tels résultats. Le goût peut seul, dans les arts,
comme en toute chose, opposer une barrière à l'exagération, même dans
l'application du vrai; mais le goût ne peut exister dans une société
qui, ayant rompu avec les traditions, se trouve à l'état d'enfantement
perpétuel; le goût n'est alors qu'un sens individuel propre à chaque
artiste, il n'existe pas à l'état de doctrine. L'architecture de la fin
du XIIe siècle prend sa source dans la raison des artistes; ceux-ci ne
font que poser des principes matériels étrangers aux principes admis
jusqu'alors; la forme, si belle qu'ils l'aient trouvée, n'est qu'un
moyen, qu'une enveloppe soumise aux calculs de l'esprit. Une fois
engagés dans cette voie, les artistes qui suivent ne cherchent qu'à la
pousser plus avant; entraînés par une succession de lois qui se
déduisent fatalement comme des problèmes de géométrie, ne possédant pas
ce tempérament de l'esprit qu'on appelle le goût, ils ne peuvent revenir
en arrière ni même s'arrêter, et ils étendent si loin leurs
raisonnements qu'ils perdent de vue le point de départ. C'est toujours
la même voie parcourue dans le même sens; mais elle va si avant, que
ceux qui sont forcés de la suivre ne savent où elle les conduira. Les
arts antiques conservent un étalon auquel ils peuvent recourir, car pour
eux la forme domine le raisonnement; les arts du moyen âge n'ont d'autre
guide qu'un principe abstrait auquel ils soumettent la forme; cela nous
explique comment, dans un espace de temps très-court, des raisonnements
justes, le savoir, l'expérience, peuvent aboutir à l'absurde, si une
société n'est pas réglée par le goût (voy. GOÛT).
On voudra bien nous pardonner cette digression à propos de chapiteaux;
mais c'est que, dans l'architecture ogivale, ce membre est d'une grande
importance; il est comme la mesure servant à reconnaître les doses de
science et d'art qui entrent dans les combinaisons architectoniques; il
permet de préciser les dates, de constater l'influence de telle école,
ou même de tel monument; il est comme la pierre de touche de
l'intelligence des constructeurs, car, jusque vers le milieu du XIIIe
siècle, le chapiteau est non-seulement un support, mais aussi le point
sur lequel s'équilibrent et se neutralisent les pressions et poussées
des constructions ogivales (voy. CONSTRUCTION).
L'histoire que nous avons tracée, de la transition entre le chapiteau
roman et le chapiteau appartenant définitivement à l'ère ogivale, devait
être trop succincte pour que nous n'ayons pas été forcés de négliger de
nombreux détails. Du jour où chaque colonne ou colonnette porte son
chapiteau propre, ce n'est plus qu'une question de décoration. Mais
cette question a sa valeur, et nous devons la traiter. Elle ne peut
cependant être séparée de la forme et des dispositions données aux
tailloirs.
Vers le milieu du XIIIe siècle, lorsque, dans l'Île de France, la
Champagne et la Picardie, les architectes s'efforçaient de tracer les
tailloirs des chapiteaux suivant des figures qui inscrivaient
méthodiquement les lits des sommiers des arcs, en Normandie on tranchait
brusquement la difficulté; au lieu de formes anguleuses, on donnait aux
tailloirs la figure d'un cercle sur lequel venaient s'asseoir les arcs
avec leurs divers membres. L'architecture en Normandie et en Angleterre
a cela de particulier, à cette époque, qu'elle emploie des moyens que
nous pourrions appeler mécaniques dans l'exécution des détails. Ainsi se
révélait déjà l'esprit pratique de ce peuple plus industrieux que
raisonneur. Cette observation s'applique également à la sculpture qui,
en Angleterre et en Normandie, à partir du XIIIe siècle devient d'une
monotonie insupportable; on y sent le travail manuel, mais point
l'empreinte de l'imagination de l'artiste. Nous reviendrons sur ce fait.
Les raisons qui font donner au chapiteau telle ou telle forme, qui
l'influent sur le tracé du tailloir étant connues d'une façon sommaire,
on remarquera que, pendant la seconde moitié du XIIe siècle,
l'ornementation tend de plus en plus à prendre une fonction utile. Les
retroussis ou crochets qui sont destinés à soutenir les angles du
tailloir deviennent plus volumineux, plus solidement greffés sur la
corbeille (voy. fig. 21); cependant la saillie de ces crochets ne
dépasse pas l'angle du carré du tailloir tenant au chapiteau:
c'est-à-dire que A étant le sommet de l'angle de la tablette du tailloir
tenant au chapiteau, le crochet sera pris dans l'épannelage B C D E
(37). On ne trouve que bien peu d'exceptions à cette règle jusqu'au
moment où les tailloirs commencent à être tracés sur des polygones, vers
1230. Au contraire, à partir de ce moment, les crochets débordent plus
ou moins les angles de la tablette supérieure du chapiteau, et il est
certaines provinces, par exemple, où ils sortent de sa corbeille comme
des végétations vigoureuses, pour s'épanouir en dehors de l'aplomb des
moulures les plus saillantes des tailloirs.
Cette première observation faite sur le plus ou le moins d'étendue que
prend la sculpture dans les chapiteaux, il en est une autre, non moins
importante, c'est celle relative au caractère même de cette sculpture.
Pendant la période romane, la décoration des chapiteaux suit des
traditions, répète ou arrange certains ornements pris soit à
l'antiquité, soit aux meubles, aux bijoux, aux étoffes venus de
Lombardie ou d'Orient, tout en s'appropriant ces ornements et leur
donnant une allure française, bourguignonne, normande, champenoise,
poitevine, etc.; cependant on voit bien qu'il y a là l'interprétation
d'un autre art. Ce sont des plantes acclimatées, modifiées par la
culture locale, mais ce ne sont pas des plantes indigènes.
Vers la fin du XIIe siècle, c'est tout autre chose; une nouvelle plante
naît sur le sol même et finit par étouffer celle qui était exotique. On
voit, vers le milieu du XIIe siècle, percer autour de la corbeille du
chapiteau certains bourgeons peu développés d'abord, qui se mêlent aux
entrelacs romans, à leurs feuilles, à leurs animaux fantastiques. Peu à
peu ces bourgeons s'étendent, ils s'ouvrent en folioles grasses, encore
molles de duvet; les tiges charnues, tendres, ont cette apparence
vigoureuse des jeunes pousses. Mais déjà cette première végétation a
expulsé les enroulements perlés et la feuille anguleuse, découpée, du
commencement du XIIe siècle; elle est luxuriante, quoique encore
chiffonnée et repliée sur elle-même comme le sont les premières feuilles
qui crèvent leur enveloppe. Entre ces feuilles repliées, on aperçoit les
boutons des fleurs. Déjà les tiges deviennent plus nervées, elles
accusent des angles dans leur section. Mais, chose singulière, il ne
faut pas croire que cette floraison de l'ornementation des chapiteaux,
au commencement du XIIIe siècle, imite la floraison de telle ou telle
plante; non, c'est une sorte de flore de convention qui ressemble à la
flore naturelle et procède comme elle, mais à laquelle on ne pourrait
donner un nom d'espèce.
Les beaux exemples de ce printemps de la sculpture française d'ornement
sont innombrables; nous en choisirons un parmi les chapiteaux si
remarquablement exécutés du choeur de l'église abbatiale de Vézelay
(38).
Malheureusement la gravure ne peut donner l'idée de l'extrême finesse de
modelé de ces feuilles repliées, qui ont toute la grasse souplesse et la
pureté de contours des bourgeons qui s'épanouissent.
Jamais la sculpture d'ornement n'avait atteint ce degré de perfection
dans l'exécution, avec une entente aussi complète de l'effet des masses.
En Bourgogne et dans le Nivernais, ce commencement de végétation est
abondant; puissant; il se développe dans le même sens. Dans l'ÎIe de
France, et en Champagne surtout, il est plus délicat; la plante est
moins vigoureuse, son développement est aussi plus maigre. Ces
observations pourront paraître étranges; elles sont cependant établies
sur des faits tellement nombreux, que chacun peut vérifier dans tous les
monuments de la période ogivale, qu'on ne saurait en contester la
réalité (voy. FLORE).
Mais en même temps que se développait cette sorte de végétation de
pierre, l'esprit des maîtres, comme nous l'avons vu, ne restait pas
inactif. La corbeille[387] du chapiteau roman était formée par la
pénétration d'un cône dans un cube. En voulant donner plus de souplesse
à la sculpture, et plus de grâce au chapiteau, on avait successivement,
pendant la seconde moitié du XIIe siècle, supprimé le cube et creusé le
cône. Mais le solide qui servait de transition entre le cylindre de la
colonne et le carré du tailloir ne pouvait être géométriquement tracé;
c'était un solide dont la forme n'était pas définie d'une façon
rigoureuse, et qu'on laissait à chaque sculpteur la faculté de tailler à
son gré. Il en résultait que les chapiteaux analogues d'un même édifice
présentaient souvent des galbes très-différents. Cela ne devait point
satisfaire les architectes du XIIIe siècle, qui tendaient chaque jour
davantage à ne rien laisser au hasard et qui procédaient méthodiquement.
On arriva donc à adopter pour les chapiteaux une corbeille indépendante
du tailloir, et ne venant plus s'y relier tant bien que mal, comme on le
voit dans la fig. 38, par des surfaces gauches. En cela, on se
rapprochait de l'ordonnance du chapiteau corinthien antique. Mais, dans
le chapiteau corinthien antique, le diamètre supérieur de la corbeille
n'excède pas les côtés curvilignes du tailloir, et le tailloir n'est
qu'une tablette horizontale par dessous, dont les angles saillants ne
sont soutenus que par les volutes à jour qui terminent les caulicoles.
Cela n'avait nul inconvénient, parce que les angles du chapiteau
corinthien antique n'avaient rien à porter, et qu'on ne craignait pas,
par conséquent, qu'une charge supérieure les fît casser. Mais toute
autre est la fonction du chapiteau du XIIIe siècle; les angles de son
tailloir sont utiles, ils reçoivent la charge considérable des sommiers
des arcs; il était donc important de leur donner la plus grande
solidité.
Nous avons vu qu'à Saint-Leu d'Esserent (voy. fig. 21), dès les
dernières années du XIIe siècle, on avait adopté une corbeille
circulaire dont le bord supérieur n'excédait pas les côtés du tailloir,
et que les angles en porte-à-faux de ce tailloir n'étaient supportés que
par des crochets auxquels on avait dû (à cause de ce porte-à-faux)
donner un volume exagéré. Lorsqu'on voulut que les chapiteaux prissent
un galbe plus élégant, une apparence moins écrasée, et qu'on sculpta des
crochets d'angles plus fins, il fallut suppléer au manque de force qui
en était la conséquence par un plus grand développement donné à la
corbeille; on traça donc le bord supérieur de celle-ci de façon à le
faire déborder les côtés du carré du tailloir, ainsi que l'indique la
fig. 39. Il ne restait plus alors en porte-à-faux que les petits
triangles A facilement soutenus par les crochets d'angles.
Ces petits triangles même ne furent pas laissés plats, mais vinrent
pénétrer le revers des crochets d'angles et le bord supérieur de la
corbeille par un biseau qui évita toute surface horizontale, toute
maigreur, tout porte-à-faux si minime qu'il fût. Le tracé B explique cet
arrangement de l'angle du tailloir sur le crochet destiné à le
supporter. On conviendra que si le hasard a seul inspiré les architectes
du XIIIe siècle, ainsi qu'on l'a quelquefois, prétendu, ceux-ci ont eu
un rare bonheur; le hasard eût été cette fois bien prévoyant et subtil.
Ces transformations, ces perfectionnements s'enchaînent si rapidement,
qu'il faut une grande attention pour en suivre toutes les phases. La
corbeille débordant les côtés du tailloir carré restait fort en vue; on
décora son bord supérieur par un profil simple (40), ou même quelquefois
par un profil orné de sculpture (41).
En Bourgogne, les tailloirs des chapiteaux sont très-développés par
rapport au diamètre de la colonne, parce que dans cette contrée la
pierre, étant forte, permettait de mettre en oeuvre des colonnes minces
comparativement aux sommiers qu'elles avaient à supporter; aussi la
corbeille s'évase-t-elle d'autant plus que le tailloir prend plus
d'importance. En Champagne et en Picardie, au contraire, où la pierre
n'a pas une très-grande résistance, les chapiteaux ne portent pas une
grande saillie, et leurs corbeilles, par conséquent, ne sont pas
très-évasées; les crochets se serrent contre elle et ne se projettent
que peu en dehors de son bord supérieur.
Pendant que se produisaient ces diverses modifications dans la forme et
la décoration des chapiteaux, les archivoltes, arcs doubleaux et arcs
ogives changeaient leurs profils; au lieu d'être pris dans un épannelage
rectangulaire dont les faces étaient parallèles aux faces des tailloirs
carrés, on commençait à les tailler suivant un épannelage à pans abattus
ou anguleux. Les cornes du tailloir carré excédaient alors inutilement
les lits inférieurs des sommiers des arcs; on les abattit et on donna à
ces tailloirs des formes polygonales, ou on les posa diagonalement. La
corbeille alors n'eut plus besoin de prendre autant d'évasement; son
bord supérieur fut seulement assez saillant pour inscrire à peu près
exactement les angles du polygone du tailloir, ainsi que l'indique la
fig. 42. Cependant on n'adopta pas sans transition le tailloir polygonal
pour les chapiteaux. On commença par abattre les cornes du tailloir
carré, de manière à former un octogone à quatre grands et quatre petits
côtés, et l'on maintint seulement quatre crochets sous les petits côtés
de l'octogone; pour meubler la partie moyenne de la corbeille, on posa
un rang inférieur de feuilles ou crochets issant entre les tiges des
crochets supérieurs à l'aplomb des quatre grandes faces du tailloir
octogonal.
Le chapiteau que voici (43), l'un de ceux qui supportent les voûtes du
réfectoire de Saint-Martin-des-Champs à Paris (1220 environ), explique
ce premier pas vers le chapiteau à tailloir octogonal du milieu du XIIIe
siècle. La transition est évidente dans les exemples tirés de
Saint-Martin-des-Champs; quelques-uns ont déjà des corbeilles à bord
supérieur mouluré, comme l'indique la fig. 40; d'autres, comme celui
donné fig. 43, ont aussi une corbeille, mais sans bord supérieur, et
dont la courbe vient se perdre sous le biseau du tailloir. Dès que la
corbeille est bien distincte du tailloir, son galbe est tracé de façon à
prolonger à peu près jusqu'aux deux tiers de sa hauteur le fût de la
colonne, au-dessus de l'astragale; tandis que, pendant la période
romane, et même encore à la fin du XIIe siècle, la corbeille commence à
s'évaser tout de suite en sortant de l'astragale, ou quelque peu
au-dessus d'elle. Il faut observer même, qu'au commencement du XIIIe
siècle, la corbeille du chapiteau est légèrement étranglée au-dessus
d'un filet qui surmonte l'astragale; cette forme est indiquée dans le
chapiteau qu'on voit ici.
Dans la fig. 38, nous avons laissé les crochets et folioles qui
entourent la corbeille du chapiteau à l'état de bourgeons à peine
développés; nous les trouvons épanouis vers 1220; les feuilles sont
ouvertes à la base du crochet (voy. fig. 43); celui-ci est plus
refouillé, plus dégagé, les boutons de fleurs ne sont plus enveloppés
dans le paquet de feuilles, ils poussent de leur côté. La sculpture
conserve encore cependant quelque chose de monumental, de symétrique, de
conventionnel qui n'exclut pas la souplesse, non cette souplesse molle
de la jeune pousse, mais la souplesse vigoureuse, puissante de la
végétation qui arrive à son développement et peut braver les
intempéries.
Si nous ne consultions que notre goût particulier, nous dirions que
c'est là le point où la sculpture eût dû s'arrêter. Car, malgré leur
exubérance de végétation, ces magnifiques chapiteaux du réfectoire de
Saint-Martin-des-Champs conservent un caractère de force, de résistance
qui est en rapport avec leur fonction. Ce sont, en même temps, et de
riches couronnements de colonnes, et des encorbellements dont la forme
énergique est en rapport avec la charge énorme qui s'appuie sur leur
tête. L'oeil est à la fois rassuré et charmé. Mais l'ornementation de
l'époque ogivale ne pouvait s'arrêter en chemin, pas plus que le système
général de l'architecture. Chaque jour les membres des moulures des arcs
tendaient à se diviser; on excluait les plans planes, et on les
remplaçait par des tores, des boudins nervés, séparés par de profondes
gorges. Les chapiteaux qui portaient ces nerfs déliés devaient subir de
nouvelles transformations. D'abord ces larges feuilles si monumentales
parurent lourdes; on alla chercher dans les forêts des feuillages plus
légers, plus découpés; les crochets perdirent peu à peu leur forme
primitive de bourgeons pour n'être plus que des réunions de feuilles
développées se recourbant à l'extrémité de la tige. Ces transitions sont
si rapides qu'il faut les saisir au passage; d'une année à l'autre, pour
ainsi dire, les changements se font sentir.
Dans la cathédrale de Nevers, monument qu'on ne saurait étudier avec
trop de soin, à cause des curieuses modifications qu'il a subies, on
voit encore, dans la nef, un triforium qui date de 1230 environ. Les
chapiteaux de ce triforium sont exécutés par d'habiles sculpteurs, et
ils présentent les dernières traces de l'ornementation plantureuse,
grasse du commencement du XIIIe siècle, avec une tendance marquée vers
l'imitation de la nature.
Nous donnons l'un de ces chapiteaux (44). Ses feuilles, bien qu'elles ne
soient pas encore scrupuleusement reproduites d'après la flore,
rappellent cependant déjà les feuilles des arbres forestiers de la
France; cela peut passer pour du poirier sauvage. La grosse tige du
crochet est encore apparente derrière la branche de feuillage. Les têtes
des crochets ne sont plus des bourgeons, mais se développent. Le
tailloir est un polygone irrégulier; c'est un carré dont les angles ont
été abattus; ce chapiteau conserve encore ses quatre crochets primitifs
sous les petits côtés du polygone.
Vers 1230, il s'opère un nouveau changement; on pose un crochet sous
chacun des angles du tailloir; autant d'angles saillants, autant de
crochets, ou, pour mieux dire, de supports; cela était logique. Mais
alors aussi les crochets, se trouvant plus nombreux autour de la
corbeille, diminuent de volume, deviennent moins puissants. Quand les
chapiteaux étaient d'un fort diamètre, il fallut occuper l'intervalle
laissé entre ces crochets par des feuillages multipliés (voy. fig. 32 et
33); lorsqu'ils étaient fins, posés sur des colonnettes grèles, on se
contenta d'un crochet sous chaque angle du tailloir, d'abord avec une
feuille en premier rang entre eux, puis, plus tard, vers 1240, la
feuille fut remplacée par un crochet. Ce fait est remarquable dans les
chapiteaux des meneaux des fenêtres, et peut servir à reconnaître leur
date.
Nous devons à ce sujet entrer dans quelques explications. Tant que les
meneaux ne se composèrent que d'un boudin avec deux biseaux, l'aspect de
force que présentait ce genre de moulure exigeait que les chapiteaux
portant les compartiments supérieurs conservassent eux-mêmes une
apparence de résistance. D'un autre côté, le chapiteau adapté aux
meneaux se trouvait en dehors de la règle commune imposée par le système
ogival; il ne portait rien, puisque la moulure supérieure au chapiteau
est identiquement semblable à la colonnette inférieure (voy. MENEAU).
Cela embarrassa fort des architectes habitués à donner une fonction à
chaque membre de l'architecture, si peu important qu'il fût. La raison
eût indiqué de ne pas mettre de chapiteaux aux meneaux, mais cela eût
été d'un aspect mou, désagréable; d'ailleurs le chapiteaux du meneau se
trouvait à l'extrémité d'une colonnette posée en délit, servait
d'assiette aux compartiments supérieurs, et de point de scellement pour
la barre en fer transversale qui est toujours posée à la naissance des
courbes. Admettant donc le chapiteau comme nécessaire sur ce point, on
lui donna d'abord un tailloir carré suivant l'usage admis (45), comme
dans les meneaux des fenêtres supérieures de la cathédrale de Paris
(1225 à 1230), et un seul rang de crochets soutenant les angles de ce
tailloir; mais les deux angles A ne portaient rien, n'avaient aucune
raison d'exister; on changea de système. Ce chapiteau des colonnettes
des meneaux était une bague, non point un support; on le reconnut
promptement; on supprima le tailloir carré, qui fut remplacé par un
tailloir circulaire (vers 1235); on maintint la corbeille saillante sous
ce tailloir, l'astragale, et un rang de crochets comme ornement (46).
Des _rationalistes_ du temps allèrent même jusqu'à supprimer les
crochets et se contentèrent de la bague, qui seule marquait la
transition entre les verticales et les courbes des meneaux. On peut voir
de ces chapiteaux de meneaux à tailloirs circulaires aux fenêtres de la
Sainte-Chapelle de Paris, des chapelles absidales de la cathédrale
d'Amiens, des chapelles de la nef de la cathédrale de Paris (1240
environ). La section horizontale des meneaux commençait alors à donner,
non plus seulement une ou trois colonnettes avec deux biseaux, mais des
moulures plus compliquées; cela était motivé par des raisons que nous
n'avons pas à examiner ici (voy. MENEAU). La multiplicité de ces nerfs
verticaux, les ombres qu'ils projetaient absorbaient le chapiteau dont
la décoration simple ne pouvait lutter avec ces effets de lumière et
d'ombre; il fallut orner davantage la corbeille du chapiteau; on ajouta
au-dessous des crochets un rang de feuilles qui épousaient la forme de
la corbeille à leur naissance et s'en détachaient à leur extrémité
supérieure; puis bientôt ces feuilles elles-mêmes ne parurent pas
prendre assez d'importance, et on les remplaça par une première rangée
de crochets épanouis (1245 à 1250) (46 bis, A et B). Le chapiteau du
meneau, par le relief de son ornementation, put ainsi arrêter le regard
préoccupé de la multiplicité des ombres verticales. C'est ainsi que peu
à peu la sculpture devenait plus détaillée, plus compliquée, à mesure
que les membres de l'architecture se subdivisaient; les maîtres, en
restant esclaves d'un principe, perdaient de vue l'effet général. Une
moulure de plus ajoutée à un arc, à des meneaux, les obligeait à changer
l'échelle de tous les détails de la sculpture. Dans certaines provinces
même, de 1235 à 1245, en Champagne et en Normandie, on ne considéra le
chapiteau des meneaux que comme un simple ornement destiné à marquer le
point de départ des courbes; on supprima quelquefois le tailloir qui
présentait une saillie, un encorbellement, l'assiette d'un corps plus
large que le fût de la colonnette; les crochets ou feuillages vinrent
seuls arrêter l'extrémité des colonnettes des meneaux.
Voici un exemple de ce dernier parti, tiré des fenêtres supérieures de
la nef de la cathédrale d'Évreux (1240 environ) (47). Afin de produire
plus d'effet, ces chapiteaux sont peints à l'intérieur; la corbeille (si
on peut donner ce nom à ce qui n'est que la continuation du fût de la
colonnette) reste couleur de pierre, les feuilles supérieures sont
vert-olive bordées de noir et doublées de pourpre sombre; celles
inférieures sont blanches bordées, côtelées de noir et doublées aussi de
pourpre; l'astragale est vermillon. En Champagne, les meneaux des
fenêtres supérieures de la nef de la cathédrale de Châlons-sur-Marne
(même date) ont aussi des chapiteaux sans tailloirs.
Comme nous l'avons dit déjà souvent, les maîtres voulaient sans cesse
perfectionner, donner plus d'unité à l'architecture. Les tailloirs
circulaires avaient, au milieu des aiguités voisines, un aspect mou,
indécis qui ne pouvait les satisfaire; ils voulurent leur trouver des
angles, mais ne pas cependant tomber dans le défaut reconnu au tailloir
carré (voy. fig. 45). Ils adoptèrent fréquemment le parti dont nous
donnons un exemple (48); c'est-à-dire qu'ils posèrent le tailloir en
angle saillant sur la face, comme l'indique la section horizontale A,
ayant le soin de ne pas faire déborder ce tailloir et les ornements de
la corbeille en dehors de l'épannelage du meneau, pour éviter les
déchets ou évidement de pierre sur toute sa longueur; précaution
d'appareilleur qui n'avait pas toujours été prise par les architectes de
la première moitié du XIIIe siècle. Cette position donnée au tailloir du
chapiteau n'est pas seulement réservée aux colonnettes des meneaux, elle
est encore adoptée, dès 1240 à 1245, pour les chapiteaux d'arcs
doubleaux dont les membres de moulures, comme à la Sainte-Chapelle du
Palais, par exemple, s'inscrivent dans un angle droit présentant son
sommet à l'intrados.
Plus tard, vers la fin du XIIIe siècle et le commencement du XIVe,
l'angle droit présentant son aiguité sur la face du tailloir du
chapiteau des meneaux parut trop vif, trop saillant, trop important,
donnant une ombre trop prononcée; en conservant le principe de l'angle
sur la face, on traça le tailloir des chapiteaux de meneaux suivant un
hexagone régulier.
Nous présentons (voy. 48 bis) un chapiteau des montants simples
appartenant aux fenêtres des chapelles absidales de Notre-Dame de Paris;
son tailloir, ainsi que l'indique la section horizontale A, est un
hexagone. Le fût de la colonnette se prolonge jusque sous le bord
supérieur de la corbeille, ce qui est encore un des caractères
particuliers aux chapiteaux de la fin du XIIIe siècle; cette corbeille
est décorée de bouquets de feuilles empruntées à la flore indigène, le
crochet a disparu. Ces chapiteaux datent des premières années du XIVe
siècle; ils sont peints à l'intérieur; la corbeille est rouge, les
feuilles or, ainsi que le bord supérieur de la corbeille, l'astragale
pourpre, la gorge du tailloir bleu verdâtre, son filet est pourpre et
son tore doré.
C'est vers 1240 que les feuilles décoratives des chapiteaux
s'épanouissent complétement, et qu'au lieu d'être copiées sur des
plantes grasses, des herbacées, elles sont de préférence cueillies sur
les arbres à haute tige, le chêne, l'érable, le poirier, le figuier, le
hêtre, ou sur des plantes vivaces, comme le houx, le lierre, la vigne,
l'églantier, le framboisier. L'imitation de la nature est déjà parfaite,
recherchée même, ainsi que le fait voir un des chapiteaux de l'arcature
de la Sainte-Chapelle haute de Paris (49). On trouve encore, dans cet
exemple, le crochet du commencement du XIIIe siècle; mais sa tête n'a
plus rien du bourgeon, c'est un bouquet de feuilles; sur la corbeille
déjà serpentent des tigettes; la feuille ne tient plus à l'architecture,
elle est indépendante; c'est comme un ornement attaché autour de la
corbeille. On comprendra tout le parti que des mains aussi habiles que
celles des sculpteurs de cette époque pouvaient tirer de ce système de
décoration; et, en effet, une quantité innombrable de ces chapiteaux du
milieu du XIIIe siècle sont, comme exécution et comme composition
gracieuse, des oeuvres charmantes. Les ensembles architectoniques
perdent de leur grandeur cependant du jour où la sculpture commence à
s'attacher plutôt à l'imitation de la nature qu'à satisfaire aux données
générales de l'art. Les chapiteaux de cette époque deviennent déjà
confus; mais la corbeille bien visible, bien galbée, et le tailloir
encore largement profilé (dans l'Île de France surtout) soutiennent les
membres supérieurs que les chapiteaux sont destinés à porter.
En Champagne, la décadence se fait sentir plus tôt; dès 1240, les
tailloirs des chapiteaux deviennent d'une excessive maigreur; les
bouquets de feuilles, plus nombreux, plus serrés, plus découpés,
apportent une extrême confusion dans ces parties importantes de la
décoration des édifices. À la fin du XIIIe siècle, le chapiteau n'existe
déjà plus que comme ornement, il n'a plus de fonction utile; les piles
se sont divisées en faisceaux de colonnettes en nombre égal, au moins,
au nombre des arcs; la forme d'encorbellement donnée aux chapiteaux du
commencement de ce siècle n'avait plus de raison d'être; ils perdent de
leur saillie et de leur hauteur; sculptés désormais dans une seule
assise, le tailloir compris, pour les colonnettes de diamètres
différents, ils ne forment plus guère qu'une sorte de guirlande de
feuillages à la naissance des arcs. La trace des crochets ou des
bouquets se fait longtemps sentir cependant, mais ceux-ci sont tellement
serrés, leurs intervalles si bien bourrés de feuillages et de tiges,
qu'à peine si l'on soupçonne la corbeille. Non contents d'avoir apporté
la confusion dans ces belles compositions du commencement du XIIIe
siècle, les sculpteurs se plaisent à chiffonner leurs feuillages, à les
contourner et à en exagérer le modelé. De cette recherche et de cet
oubli de l'effet d'ensemble dans l'exécution des détails, il résulte une
monotonie qui fatigue, et autant on aime à voir, à étudier ces larges et
plantureux chapiteaux primitifs de l'ère ogivale, autant il faut de
courage, nous dirons, pour chercher à démêler ces fouillis de feuillages
dont les artistes de la fin du XIIIe siècle garnissent les corbeilles de
leurs chapiteaux. Il faut cependant les connaître, car rien ne doit être
négligé dans l'étude d'un art; on n'arrive à en comprendre les beautés
qu'après en avoir signalé les défauts et les abus, lorsque ces défauts
et ces abus ne sont que l'exagération d'un principe poussé aux dernières
limites.
Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs en multipliant les exemples; ce
serait inutile d'ailleurs, car s'il y a, dans les détails des chapiteaux
de la fin du XIIIe siècle et du commencement du XIVe, une grande
variété, ils ont une uniformité d'aspect qui doit nous dispenser d'en
donner un grand nombre de copies.
Il n'est pas possible d'admettre qu'à la fin du XIIe siècle et jusqu'à
la moitié du XIIIe les architectes ne se soient préoccupés de la
composition et de la décoration des chapiteaux. Ce membre de
l'architecture tenait trop alors à la construction; il avait, au point
de vue de la solidité et de la répartition des forces, une trop sérieuse
importance, pour que l'architecte n'imposât pas, non-seulement sa forme
générale, son galbe, mais encore la disposition de ses détails.
L'architecte _créait_ alors une architecture; tous les divers ouvriers
qui concouraient à l'oeuvre n'étaient que des mains travaillant sous
l'inspiration d'une intelligence qui savait seule à quel résultat
devaient tendre ces efforts isolés. À la fin du XIIIe siècle, il n'en
était plus ainsi; l'architecture était créée; le maître de l'oeuvre
pouvait désormais se reposer sur les appareilleurs et les sculpteurs
pour exécuter des conceptions qui ne sortaient jamais d'une loi fixe. Un
sommier d'arcs donné exigeait une pile tracée d'une certaine manière,
des chapiteaux de telle forme, l'assise portant ces chapiteaux était
livrée au sculpteur, et celui-ci, trouvant les angles du tailloir et les
astragales taillés qui indiquaient les sommiers des arcs et la section
de la pile, n'avait rien à demander; il pouvait travailler à son oeuvre
personnelle en toute assurance; il s'y complaisait, ne se préoccupait
guère, au fond de son atelier, de la place assignée à ce bloc de pierre,
et souvent sculptait des feuillages délicats autour de chapiteaux
destinés à une grande hauteur, des ornements larges autour de ceux qui
devaient être placés près de l'oeil. Ainsi l'excès de la méthode, le
prévu en toute chose amenait la confusion dans l'exécution des détails.
Nous choisirons donc parmi les chapiteaux de cette période de l'art
ogival ceux qui paraissent avoir été plus judicieusement sculptés pour
la place qu'ils occupent et l'apparence de fonction qu'ils remplissent
encore.
La fig. 50 donne un chapiteau du triforium de la cathédrale de Limoges
(dernières années du XIIIe siècle). Ce chapiteau ne porte rien; il
n'est qu'un ornement, car les profils de l'arcature posés sur les
tailloirs sont exactement ceux de la pile. On voit avec quelle finesse
sont rendus et exagérés même les moindres détails des feuilles; ici plus
de crochets, mais toujours deux rangs de feuillages; quant à la
corbeille, son bord est perdu sous la couronne supérieure. Il faut dire
en passant que cette sculpture est exécutée dans du granit; ainsi, à
cette époque, l'architecture adoptée est tellement impérieuse, faite,
qu'elle ne tient plus compte de la nature des matériaux, même dans
l'exécution des détails de la sculpture.
La fig. 51 présente un chapiteau de naissance d'arc ogive de la
cathédrale de Carcassonne (commencement du XIVe siècle). La sculpture en
est large relativement à celle de cette époque, convenable pour la
place, à l'échelle du monument; on voit encore dans ce chapiteau une
dernière intention de faire paraître la masse du _crochet_; mais le
désir d'imiter la souplesse de la plante, le _réalisme_ enfin, comme on
dit aujourd'hui, domine l'artiste et lui fait perdre de vue l'effet
monumental. À distance, ce chapiteau, malgré les qualités qui
distinguent sa sculpture, ne produit que confusion, et c'est, parmi les
bons, un des meilleurs.
À la fin du XIVe siècle, les chapiteaux prennent, dans les monuments, si
peu d'importance, qu'à peine on les distingue. Alors toute ligne
horizontale, toute sculpture qui arrêtait le regard et l'empêchait de
suivre sans interruption les lignes verticales de l'architecture,
gênaient évidemment les maîtres; pour dissimuler l'importance déjà si
minime des chapiteaux, les architectes réduisent le tailloir à un filet
ou un boudin très-fin masqué par la saillie des feuillages; si ce
tailloir existe encore, on le soupçonne à peine; il n'est plus qu'un
guide pour le sculpteur, une assiette, pour qu'en posant le sommier, on
ne brise pas les sculptures.
Vers le milieu du XVe siècle, on supprime généralement le chapiteau, qui
ne reparaît qu'au commencement de la renaissance, en cherchant à se
rapprocher des formes antiques. Si, par exception, le chapiteau existe
encore de 1400 à 1480, il est bas, décoré de feuillages très-découpés,
de chardons, de ronces, de passiflores; son astragale est lourde,
épaisse, et son tailloir maigre. Ce dernier chapiteau n'est plus
réellement qu'une bague. Parfois aussi, dans les édifices du XVe siècle,
on rencontre des chapiteaux à figures, mais qui sont plutôt des
caricatures ou des représentations de fabliaux en vogue que des légendes
sacrées.
Nous avons dit un mot des chapiteaux normands du XIIIe siècle, lorsque
l'architecture de cette province cesse d'être une copie de
l'architecture française du règne de Philippe-Auguste. Au moment où les
architectes de l'Île de France, de la Champagne, de la Picardie et de la
Bourgogne abandonnent le tailloir carré pour adopter les formes
polygonales se pénétrant en raison de la disposition des arcs des
voûtes, et afin d'éviter les angles saillants et les surfaces
horizontales inutiles, les appareilleurs normands ne prennent pas tant
de soin; ils évitent ces tracés compliqués et qui ne pouvaient être
arrêtés que lorsque les lits des sommiers, et par conséquent la place,
la forme et la direction des arcs, étaient connus; ils prennent un parti
qui supprime les combinaisons géométriques rectilignes, et donnent, vers
1230, aux tailloirs des chapiteaux, la forme circulaire toutes les fois
que la disposition des piles le leur permet, et surtout (cela va sans
dire) lorsque ces piles sont monocylindriques. Les cathédrales de
Coutances, de Bayeux, de Dol, du Mans, de Séez, l'église d'Eu nous
donnent de nombreux exemples de ces chapiteaux à tailloirs en forme de
disque. Ce qu'ils font pour les chapiteaux, ils le font également pour
les bases (voy. BASE).
Voici (52) un chapiteau en deux assises d'une des piles de la nef de la
cathédrale de Séez, construite vers cette époque (1230), et (53) un
chapiteau d'une des colonnettes de l'arcature intérieure de la même
église appartenant aux mêmes constructions. Déjà, dans le gros
chapiteau, les feuilles sont sculptées d'une façon sèche et maniérée,
qui est bien éloignée de la souplesse des ornements du même genre
appartenant à l'Île de France ou à la Bourgogne. Il y a quelque chose
d'uniforme dans le faire et la composition de cette sculpture, une
grande pauvreté d'invention et le désir de produire de l'effet par la
multiplicité des détails et la recherche de l'exécution. Ce défaut est
plus sensible encore dans les édifices anglais de cette époque. Il faut
dire aussi que les sommiers des arcs paraissent mal soutenus par ces
tailloirs circulaires qui n'indiquent plus, comme les faces anguleuses
du tailloir du chapiteau français, l'assiette de chacun des arcs, et
leur direction. Dans le choeur de la cathédrale du Mans, on trouve
cependant des chapiteaux à tailloirs circulaires dont les rangs de
crochets sont fort beaux. Mais, au Mans, la sculpture n'est pas
normande; elle tient plutôt à l'école des bords de la Loire et du pays
chartrain.
Les exemples donnés plus haut sont pris sur des chapiteaux ayant pour
fonction de porter des arcs de voûte. Les architectes du moyen âge
n'employaient pas seulement la colonne pour soutenir des voûtes; ils
s'en servaient aussi comme de supports destinés à soulager des poitraux
de maisons, des maîtresses poutres de planchers. Dans ce cas, il était
nécessaire que le chapiteau fût très-évasé ou très-saillant dans le sens
de la portée, tandis que, dans l'autre sens, il n'était pas nécessaire
qu'il prît une largeur plus forte que celle de la pièce de bois
supportée. En d'autres termes, le chapiteau n'était plus qu'un double
corbeau posé à l'extrémité de la colonne, comme on pose un _chapeau_
avec ses _liens_ à la tête d'un poteau en bois, lorsqu'il s'agit de
soulager la portée d'une pièce de charpente horizontale.
Les habitations privées des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles nous ont
conservé un grand nombre de ces sortes de chapiteaux _corbeaux_.
Généralement ils sont dépourvus d'ornements; on en voit encore dans les
maisons de Dol en Bretagne, au mont Saint-Michel-en-Mer, en Normandie et
en Picardie, dans les contrées enfin où le bois entrait pour beaucoup
dans la construction des habitations privées.
Voici (54) un de ces chapiteaux que nous avons pu dessiner, il y a déjà
plusieurs années, dans une maison que l'on démolissait à Gallardon, près
de Chartres; il datait des premières années du XIVe siècle. L'assise
superposée était évidemment destinée à porter une seconde colonne en
pierre à l'étage supérieur. Le chapiteau est si bien admis, dans
l'architecture civile, comme un chapeau destiné à soulager les portées
des poutres, que nous en trouvons dans la cour de l'Hôtel-Dieu de Beaune
(XVe siècle), qui, reposant sur des fûts à huit pans, se divisent à la
tête en trois corbeaux, pour recevoir les poitraux de façade et la
poutre transversale supportant les solives du portique (55).
Il n'est pas nécessaire, nous le pensons, de multiplier des exemples
basés sur un principe aussi vrai. Avec les progrès de la renaissance du
XVIe siècle disparaissent ces combinaisons ingénieuses et raisonnées
toujours, belles quelquefois. Les ordres antiques modulés d'une façon
beaucoup plus rigoureuse que les anciens ne l'avaient fait, prennent
possession de l'architecture vers la fin du XVIe siècle, après de
longues luttes entre le bon sens des constructeurs et les formules de
quelques théoriciens qui avaient pour eux tous les gens qui se piquaient
de bon goût.
Les chapiteaux du commencement de la renaissance nous donnent encore un
grand nombre de charmantes compositions, dans lesquelles l'élément
antique ne fait pas disparaître l'originalité native; mais ces
chapiteaux ne sont plus qu'une décoration; leur fonction, comme support,
est supprimée; la plate-bande reparaît avec l'entablement, et le
chapiteau, pendant le cours du XVIIe siècle, n'est plus qu'une copie
abâtardie de la sculpture antique.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4 bis.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 46 bis.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 48 bis.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration: Fig. 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Note 381: Ce chapiteau est le seul de ce cloître qui soit
conservé intact; il est déposé dans le musée de l'église, et
reproduit dans la nouvelle construction du cloître.]
[Note 382: Notre gravure ne peut donner qu'une idée fort
incomplète de ces magnifiques chapiteaux dont la sculpture
grassement traitée, quoique modelée avec un soin extrême,
présente une série variée de compositions du meilleur style.]
[Note 383: Si des faits ne paraissent pas une preuve
suffisante en faveur de notre opinion, on peut consulter les
Règlements d'Étienne Boileau; on y verra avec quelle
sollicitude ils s'occupent de l'apprenti: s'ils obligent
celui-ci à rester auprès de son patron, ils veulent que le
patron lui donne un travail assuré. Un labeur constant entre
les mains de jeunes gens devait naturellement amener des
progrès rapides, et il était de l'intérêt du patron de
l'encourager.]
[Note 384: Cette partie du choeur de l'église de Sémur en
Auxois dut être construite de 1220 à 1230.]
[Note 385: Nous parlons des piliers de la partie la plus
ancienne de la nef avoisinant les transsepts]
[Note 386: Par exception, les quatre colonnes engagées dans
les piliers portent chacune un chapiteau au même niveau, les
colonnettes supérieures reposant sur le chapiteau de la
colonne engagée du côté de la nef (voy. CATHÉDRALE, fig. 14,
PILIER).]
[Note 387: On désigne par corbeille, dans le chapiteau,
l'évasement qui sert de transition entre le fût et le
tailloir, évasement autour duquel vient se grouper la
sculpture.]