[Illustration: ]
PARIS
B. BANCE, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 13.
L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays où la propriété des ouvrages
français est garantie par des traités.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE.
A (Suite).
ARTS (libéraux), s. m. p. Les monuments des XIIe et XIIIe siècles
représentent fréquemment les sept arts libéraux. La belle encyclopédie
manuscrite intitulée: _Hortus deliciarum_, composée au XIIe siècle par
Herrade de Landsberg, abbesse du monastère de Hohenbourg (sainte Odile),
en Alsace, et conservée à la Bibliothèque de Strasbourg[1], renferme
parmi ses vignettes une personnification de la philosophie et des sept
arts libéraux. La figure principale, la Philosophie, est représentée
assise; sept sources sortent de sa poitrine; ce sont les sept arts
libéraux: la Grammaire, la Rhétorique, la Dialectique, la Musique,
l'Arithmétique, la Géométrie et l'Astronomie. Cette figure, qui occupe
le centre de la vignette, est couronnée d'un bandeau duquel sortent
trois têtes; les trois noms: «Ethica, Logica, Physica,» les surmontent;
sous ses pieds, Socrate et Platon écrivent; cette légende les
accompagne: _Naturam universoe rei queri docuit philosophia_. Autour du
cercle qui inscrit le sujet principal sont tracés les sept compartiments
dans lesquels ses sept arts sont figurés. Au sommet, la Grammaire est
représentée tenant des verges et un livre; en suivant de gauche à
droite, la Rhétorique tient un style et des tablettes; la Dialectique,
une tête de chien, _caput canis_, et cette légende: _Argumenta sino
concurrere more canino_. La Musique porte une harpe, _cithara_; devant
elle est une sorte de viole, nommée _lira_; derrière elle une vielle
désignée par le mot _organistrum_. L'Arithmétique porte une verge
demi-circulaire à laquelle sont enfilées des boules noires, sorte
d'abaque encore en usage en Orient; la Géométrie, un compas et une
règle. L'Astronomie tient un boisseau plein d'eau, probablement pour
observer les astres par réflexion; au-dessus du boisseau sont figurés
des astres. Quatre poëtes païens sont assis sous le cycle des arts; ils
tiennent des plumes et des canifs ou grattoirs; sur leur épaule un
oiseau noir (l'esprit immonde) semble les inspirer.
La porte de droite de la façade occidentale de la cathédrale de Chartres
présente, sculptés dans ses voussures, les arts libéraux. Chaque science
ou chaque art est personnifié par une femme assise; au-dessous d'elle, un
homme est occupé à écrire sur un pupitre (_scriptionale_) posé sur ses
genoux. M. l'abbé Bulteau, dans sa _Description de la cathédrale de
Chartres_[2], désigne chacune de ces figures; et en effet la plupart
d'entre elles, sinon toutes, sont faciles à reconnaître aux attributs
qui les accompagnent. La Musique frappe d'un marteau trois clochettes;
sur ses genoux est posée une harpe à huit cordes; des violes sont
suspendues à ses côtés. Sous la Musique, Pythagore écrit; il tient un
grattoir de la main gauche. L'Arithmétique porte dans sa main droite un
dragon ailé, et dans sa gauche un sceptre. Gerbert écrit sous sa dictée;
il trempe sa plume dans son écritoire. La Rhétorique discourt;
Quintilien, placé au-dessous d'elle, taille sa plume. La Géométrie tient
un compas et une équerre; Archimède écrit. La Philosophie tient un livre
ouvert sur ses genoux. Platon semble parler. L'Astronomie regarde le
ciel et porte un boisseau, comme dans le manuscrit d'Herrade. Ptolémée
tient dans chaque main un objet cylindrique. La Grammaire tient dans sa
droite une verge, un livre ouvert dans sa gauche; deux écoliers sont
accroupis à ses pieds: l'un étudie, l'autre tend la main pour recevoir
une correction; sa figure est grimaçante. Sous la Grammaire, Chilon
écrit. Nous donnons (1) la copie de cette dernière sculpture du XIIe
siècle, remarquablement traitée. Chilon est fort attentif; penché sur
son pupitre, il se sert du grattoir; à sa droite, des plumes sont posées
sur un râtelier.
Les arts libéraux ne sont pas toujours seulement au nombre de sept. On
les rencontre figurés en plus ou moins grand nombre. À la porte centrale
de la cathédrale de Sens, qui date de la fin du XIIe siècle, les arts et
les sciences sont au nombre de douze; malheureusement, la plupart de ces
bas-reliefs, sculptés dans le soubassement de gauche, sont tellement
mutilés, qu'on ne peut les désigner tous. On distingue la Grammaire; la
Médecine (probablement), représentée par une figure tenant des plantes;
la Rhétorique, qui semble discourir; la Géométrie; la Peinture,
dessinant sur une tablette posée sur ses genoux; l'Astronomie (2); la
Musique; la Philosophie ou la Théologie (3); la Dialectique (?) (4).
Sous chacune de ces figures est sculpté un animal réel ou fabuleux, ou
quelque monstre prodigieux, ainsi qu'on peut le voir dans la fig. 4. On
distingue un lion dévorant un enfant, un chameau, un griffon, un
éléphant portant une tour, etc. Il ne faut pas oublier que l'esprit
encyclopédique dominait à la fin du XIIe siècle, et que dans les grands
monuments sacrés tels que les cathédrales, on cherchait à résumer toutes
les connaissances de l'époque. C'était un livre ouvert pour la foule,
qui trouvait là, sur la pierre, un enseignement élémentaire. Dans les
premiers livres imprimés à la fin du XVe siècle ou au commencement du
XVIe, tels que les cosmographies par exemple, on reproduisait encore un
grand nombre de ces figures que nous voyons sculptées sur les
soubassements de nos cathédrales, et qui étaient destinées à
familiariser les intelligences populaires non-seulement avec l'histoire
de l'ancien et du nouveau Testament, mais encore avec la philosophie et
ce qu'on appelait alors la physique, ou les connaissances naturelles.
Dans la _Cosmographie universelle de Sébastien Munster_[3], nous
trouvons des gravures sur bois qui reproduisent les singularités
naturelles sculptées dans beaucoup de nos églises du XIIe siècle; et
pour n'en citer qu'un exemple, Sébastien Munster donne, à la page 1229
de son recueil, l'homme au grand pied qui est sculpté sur les
soubassements de la porte centrale de la cathédrale de Sens (5)[4], et
voici ce qu'il en dit:
«...Similmente dicesi di alcuni altri populi, che ciascheduno di loro ha
ne piedi che sono grandissimi una gamba sola, sensa piegar giuocchio, et
pur sono di mirabili velocitade, li qua li si adimandono Sciopodi.
Questi, come attesta Plinio, nel tempo dell'estade, distesi in terra col
viso in su, si fanno ombra col piede.» Ces étranges figures, que nous
sommes trop facilement disposés à considérer comme des fantaisies
d'artistes, avaient leur place dans le cycle encyclopédique du moyen
âge, et les auteurs antiques faisaient la plupart du temps les frais de
cette histoire naturelle, scrupuleusement figurée par nos peintres ou
sculpteurs des XIIe et XIIIe siècles, afin de faire connaître au peuple
toutes les oeuvres de la création (voy. BESTIAIRE).
Mais revenons aux arts libéraux. Une des plus belles collections des
arts libéraux figurés se voit au portail occidental de la cathédrale de
Laon (de 1210 à 1230), dans les voussures de la grande baie de gauche,
au-dessus du porche. Là, les figures sont au nombre de dix. La première,
à gauche, représente la Philosophie ou la Théologie (6). Cette statuette
tient un sceptre de la main gauche[5], dans la droite un livre ouvert;
au-dessus un livre fermé. Il est à présumer que le livre fermé
représente l'ancien Testament, et le livre ouvert le nouveau. Sa tête
n'est pas couronnée comme à Sens, mais se perd dans une nuée; une
échelle part de ses pieds pour arriver jusqu'à son col, et figure la
succession de degrés qu'il faut franchir pour arriver à la connaissance
parfaite de la reine des sciences. La seconde, au-dessus, représente la
Grammaire (7). La troisième, la Dialectique (8); un serpent lui sert de
ceinture. La quatrième, la Rhétorique (9). La cinquième, l'Arithmétique;
la statuette tient des boules dans ses deux mains (10). La première
figure à droite représente la Médecine (probablement); elle regarde à
travers un vase (11). La seconde, la Peinture (12); c'est la seule
statue qui soit figurée sous les traits d'un homme dessinant avec un
style en forme de clou, sur une tablette pentagonale. La troisième, la
Géométrie (13). La quatrième, l'Astronomie (14). Il est à propos de
remarquer que le disque que tient cette statue de l'Astronomie est coupé
par un double trait brisé; même chose à Sens. À Chartres, des anges
tiennent également des disques coupés de la même façon. Est-ce une
manière de figurer les solstices? C'est ce que nous laissons à chacun le
soin de découvrir. La cinquième, la Musique (15).
Dans le socle de la statue du Christ qui décorait le trumeau de la
cathédrale de Paris, étaient sculptés les arts libéraux. Sur l'un des
piliers qui servent de supports aux belles statues du porche
septentrional de la cathédrale de Chartres (1240 environ), on voit
figurés le Philosophe (16), l'Architecte ou le Géomètre (17), le Peintre
(18); il tient de la main gauche une palette, sur laquelle des couleurs
épaisses paraissent posées; de la main droite, il tenait une brosse dont
il ne reste qu'un morceau de la hampe, et les crins sur la palette. Le
Médecin (probablement) (19); des plantes poussent sous ses pieds; le
haut de la figure est mutilé[6].
Nous trouvons encore une série assez complète des arts libéraux figurés
sous le porche de la cathédrale de Fribourg en Brisgau. Ici les noms des
figures sont peints sous les pieds des statues. Cette collection est
donc précieuse, en ce qu'elle peut, avec le manuscrit d'Herrade,
faciliter l'explication des figures sculptées ailleurs et qui ne sont
accompagnées que d'attributs. Ainsi, à Fribourg, la Dialectique semble
compter sur ses doigts, la Rhétorique tient un paquet de fleurs, la
Médecine regarde à travers une bouteille, la Philosophie foule un dragon
sous ses pieds; elle est couronnée.
On voit par les exemples que nous donnons ici que, dans les grandes
cathédrales, à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, les
arts libéraux occupaient une place importante; c'est qu'en effet, à
cette époque, l'étude de la philosophie antique, des sciences et des
lettres, était en grand honneur, et sur nos monuments les
personnifications des arts libéraux se trouvaient de pair avec les
saints, les représentations des vertus, la parabole des vierges sages et
folles. L'idée de former un ensemble des arts, de les rendre tous sujets
de la philosophie, était d'ailleurs heureuse, et expliquait parfaitement
les tendances encyclopédiques des esprits élevés de cette époque.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8 et 9.]
[Illustration: Fig. 10 et 11.]
[Illustration: Fig. 12 et 13.]
[Illustration: Fig. 14 et 15.]
[Illustration: Fig. 16 et 17.]
[Illustration: Fig. 18 et 19.]
[Note 1: Voy. la notice sur le _Hortus deliciarum_, par
M. A. Le Noble; Bibl. de l'école des Chartes, t. I, p. 238.]
[Note 2: _Descript. de la cathéd. de Chartres_, par M.
l'abbé Bulteau, 1850.]
[Note 3: _Sei libri della Cosmog. univ._ Seb. Munstero,
édit. de 1563.]
[Note 4: Nous donnons ici le _fac-simile_ de cette
gravure tirée du chapitre intitulé: «Delle maravigliose et
monstruose creature che si trovano nel' interne parti der
Africa.»]
[Note 5: Le sceptre est brisé.]
[Note 6: Il y a des lois qui prononcent des peines assez
sévères contre ceux qui mutilent les édifices publics; les
cathédrales et les églises, que nous sachions, ne sont pas
exceptées. Tous les jours, cependant, des enfants, à la
sortie des écoles, jettent des pierres, à heures fixes,
contre leurs sculptures, et cela sur toute la surface de la
France. Il nous est arrivé quelquefois de nous plaindre de
cette habitude sauvage; mais la plainte d'un particulier
désintéressé n'est guère écoutée. Les magistrats chargés de
la police urbaine rendraient un service aux arts et aux
artistes, et aussi à la civilisation, s'ils voulaient faire
exécuter à cet égard les lois en vigueur. On le fait bien
pour la destruction intempestive du gibier. Or un bas-relief
vaut, sinon pour tout le monde, au moins pour quelques-uns,
une perdrix, les lois s'exécutent d'ordinaire, quel que soit
le petit nombre de ceux dont elles protègent les intérêts
(voy. art. 257 du code Napoléon, code pénal). Toutes les
mutilations des figures si curieuses, et belles souvent, que
nous avons données ci-dessus, sont dues bien plus aux mains
des enfants sortant de nos écoles publiques, qu'au marteau
des démolisseurs de 1793.]
ASSEMBLAGE, s. m. On désigne par ce mot la réunion de pièces de
charpente (voy. CHARPENTE).
ASSISE, s. f. Chaque lit de pierre, de moellon ou de brique, prend, dans
une construction, le nom d'assise. La hauteur des assises varie dans les
édifices du moyen âge en raison de la qualité des matériaux dont
pouvaient disposer les constructeurs. Chacun sait que les pierres
calcaires se rencontrent sous le sol, disposées par bancs plus ou moins
épais. Les architectes du moyen âge avaient le bon esprit de modifier
leur construction en raison de la hauteur naturelle de ces bancs. Ils
évitaient ainsi ces déchets de pierre qui sont si onéreux, aujourd'hui
que l'on prétend soumettre la pierre à une forme d'architecture souvent
en désaccord avec la hauteur des bancs naturels des pierres. Les
constructeurs antérieurs à l'époque de la renaissance ne connaissaient
pas les _sciages_ qui permettent de débiter un banc calcaire en un plus
ou moins grand nombre d'assises. La pierre était employée telle que la
donnaient les carrières; aussi la hauteur naturelle des assises a-t-elle
une influence considérable sur la forme de l'architecture des édifices
d'une même époque (voy. CONSTRUCTION).
ASTRAGALE, s. m. C'est la moulure qui sépare le chapiteau du fût de la
colonne. Dans les _ordres_ romains, l'astragale fait partie du fût; il
est composé d'un cavet, d'un filet et d'un tore (1). Cette forme est
suivie généralement dans les édifices des premiers temps du moyen âge.
Le fût de la colonne porte l'astragale; mais, à partir du XIIe siècle,
on voit souvent l'astragale tenir au chapiteau, afin d'éviter
l'évidement considérable que son dégagement oblige de faire sur le fût.
Tant que la colonne est diminuée ou galbée, cet évidement ne se fait que
dans une partie du fût; mais quand la colonne devient un cylindre
parfait, c'est-à-dire lorsque son diamètre est égal du bas en haut, à
dater des premières années du XIIIe siècle, l'astragale devient, sans
exception, un membre du chapiteau. Son profil varie du Xe au XVIe
siècle, comme forme et comme dimension. Dans les édifices de l'époque
carlovingienne, l'astragale prend, relativement à la hauteur du
chapiteau et au diamètre de la colonne, une plus grande importance que
dans les ordres romains; le cavet s'amoindrit au dépend du tore, ou
disparaît complétement (2)[7], ou bien est remplacé par un ornement. La
forme de l'astragale romain faisant partie du fût de la colonne est
surtout conservée dans les contrées où les monuments antiques restaient
debout. À Autun, à Langres, dans la Bourgogne, dans la Provence, en
Auvergne, l'astragale conserve habituellement ses membres primitifs
jusqu'au XIIIe siècle; seulement, pendant le XIIe siècle, ils deviennent
plus fins, et le cavet, au lieu de se marier au fût, en est séparé par
une légère saillie (3)[8]. Quelquefois, à cette époque de recherche dans
l'exécution des profils, le tore de l'astragale, au lieu de présenter en
coupe un demi-cercle, est aplati (4)[9], ou est composé de fines
moulures, ou taillé suivant un polygone (5)[10]. À mesure que la
sculpture des chapiteaux devient plus élégante et refouillée, que les
diamètres des colonnes deviennent moins forts, les astragales perdent de
leur lourdeur primitive et se détachent bien réellement du fût. Voici
(6) un astragale de l'un des chapiteaux du choeur de l'église de Vezelay
(premières années du XIIIe siècle); (7) des chapiteaux de la galerie des
rois de Notre-Dame de Paris (même époque). Puis enfin nous donnons (8)
le profil de l'astragale adopté presque sans exception pendant le XIIIe
siècle; profil qui, conformément à la méthode alors usitée, sert de
larmier à la colonne.
Quelquefois dans les édifices de transition, l'astragale est orné; dans
le choeur de la cathédrale de Paris, quelques chapiteaux du triforium
sont munis d'astragales composés de rangées de petites feuilles d'eau
(9); plus tard encore trouve-t-on, surtout en Normandie, des astragales
décorés, ainsi qu'on peut le remarquer dans le choeur de la cathédrale
du Mans (10). Pendant le XIVe siècle, les astragales s'amaigrissent,
leurs profils deviennent moins accentués (11). Au XVe siècle, ils
prennent au contraire de la lourdeur et de la sécheresse, comme tous les
profils de cette époque; ils ont une forte saillie qui contraste avec
l'excessive maigreur des colonnettes ou prismes verticaux (12). Il n'est
pas besoin d'ajouter qu'au moment de la renaissance l'astragale romain
reparaît avec les imitations des ordres de l'antiquité.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5, 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8, 9 et 10.]
[Illustration: Fig. 11 et 12.]
[Note 7: A, de la crypte de l'église Saint-Léger à
Soissons; B, de la crypte de l'église de Saint-Denis en
France; C, de la nef de l'église Saint-Menou (Bourbonnais).]
[Note 8: Cathédrale de Langres.]
[Note 9: Clocher vieux de la cathédrale de Chartres.]
[Note 10: Salle capitulaire de Vézelay, A; église de
Montréal, B (Bourgogne).]
ATTRIBUTS, s. m. p. Ce sont les objets empruntés à l'ordre matériel, qui
accompagnent certaines figures sculptées ou peintes pour les faire
reconnaître, ou que l'on introduit dans la décoration des édifices, afin
d'accuser leur destination, quelquefois aussi le motif qui les a fait
élever, de rappeler certains événements, le souvenir des personnages qui
ont contribué à leur exécution, des saints auxquels ils sont dédiés.
L'antiquité grecque et romaine a prodigué les attributs dans ses
monuments sacrés ou profanes. Le moyen âge, jusqu'à l'époque de la
renaissance, s'est montré au contraire avare de ce genre de décoration.
Les personnages divins, les apôtres, les saints ne sont que rarement
accompagnés d'attributs jusque vers le milieu du XIIIe siècle (voy.
APÔTRE, SAINTS), ou du moins ces attributs n'ont pas un caractère
particulier à chaque personnage; ainsi les prophètes portent
généralement des phylactères; Notre-Seigneur, les apôtres, des rouleaux
ou des livres[11]; les martyrs, des palmes. La sainte Vierge est un des
personnages sacrés que l'on voit le plus anciennement accompagné
d'attributs (voy. VIERGE sainte). Mais les figures qui accompagnent la
divinité ou les saints personnages, les vertus et les vices, sont plutôt
des symboles que des attributs proprement dits. Les attributs ne se sont
guère introduits dans les arts plastiques que lorsque l'art inclinait
vers le _réalisme_, au commencement du XIVe siècle. C'est alors que l'on
voit les saints représentés tenant en main les instruments de leur
martyre, les personnages profanes les objets qui indiquent leur rang ou
leur état, leurs goûts ou leurs passions.
Il est essentiel dans l'étude des monuments du moyen âge de distinguer
les attributs des symboles. Ainsi, par exemple, le démon sous la figure
d'un dragon qui se trouve sculpté sous les pieds de la plupart des
statues d'évêques, mordant le bout du bâton pastoral, est un symbole et
non un attribut. L'agneau, le pélican, le phénix, le lion, sont des
figures symboliques de la divinité, mais non des attributs; les clefs
entre les mains de saint Pierre sont un symbole, tandis que la croix en
sautoir entre les mains de saint André, le calice entre les mains de
saint Jean, le coutelas entre les mains de saint Barthélemy, l'équerre
entre les mains de saint Thomas, sont des attributs.
Sur les monuments de l'antiquité romaine, on trouve fréquemment
représentés des objets tels que des instruments de sacrifice sur les
temples, des armes sur les arcs de triomphe, des masques sur les
théâtres, des chars sur les hippodromes; rien d'analogue dans nos
édifices chrétiens du moyen âge (voy. DÉCORATION, ORNEMENT), soit
religieux, civils ou militaires. Ce n'est guère qu'à l'époque de la
renaissance, alors que le goût de l'imitation des arts antiques
prévalut, que l'on couvrit les édifices sacrés ou profanes d'attributs;
que l'on sculpta ou peignit sur les parois des églises, des instruments
religieux; sur les murs des palais, des trophées ou des emblèmes de
fêtes, et même souvent des objets empruntés au paganisme et qui
n'étaient plus en usage au milieu de la société de cette époque. Étrange
confusion d'idées, en effet, que celle qui faisait réunir sur la frise
d'une église des têtes de victimes à des ciboires ou des calices, sur
les trumeaux d'un palais des boucliers romains à des canons.
[Note 11: «... Et remarque, dit Guillaume Durand, que les
patriarches et les prophêtes sont peints avec des rouleaux
dans leurs mains, et certains apôtres avec des livres, et
certains autres avec des rouleaux. Sans doute parce qu'avant
la venue du Christ la foi se montrait d'une manière
figurative, et qu'elle était enveloppée de beaucoup
d'obscurités au-dedans d'elle-même. C'est pour exprimer cela
que les patriarches et les prophètes sont peints avec des
rouleaux, par lesquels est désignée en quelque sorte une
connaissance imparfaite; mais, comme les apôtres ont été
parfaitement instruits par le Christ, voilà pourquoi ils
peuvent se servir des livres par lesquels est désignée
convenablement la connaissance parfaite. Or, comme certain
d'entre eux ont rédigé ce qu'ils ont appris pour le faire
servir à l'enseignement des autres, voilà pourquoi ils sont
dépeints convenablement, ainsi que des docteurs, avec des
livres dans leurs mains, comme Paul, Pierre, Jacques et Jude.
Mais les autres, n'ayant rien écrit de stable ou d'approuvé
par l'Église, sont représentés non avec des livres, mais avec
des rouleaux, en signe de leur prédication... On représente,
ajoute-t-il plus loin, les confesseurs avec leurs attributs;
les évêques mitrés, les abbés encapuchonnés, et parfois avec
des lis qui désignent la chasteté; les docteurs avec des
livres dans leurs mains, et les vierges (d'après l'Évangile)
avec des lampes...» Guillaume Durand. _Rational_. trad. par
M. C. Barthélemy. Paris, 1854; chap. III.]
AUBIER, s. m. C'est la partie blanche et spongieuse du bois de chêne qui
se trouve immédiatement sous l'écorce et qui entoure le coeur. L'aubier
n'a ni durée ni solidité, sa présence a l'inconvénient d'engendrer les
vers et de provoquer la carie du bois. Les anciennes charpentes sont
toujours parfaitement purgées de leur aubier, aussi se sont-elles bien
conservées. Il existait autrefois, dans les forêts des Gaules, une
espèce de chêne, disparue aujourd'hui, qui possédait cet avantage de
donner des pièces d'une grande longueur, droites, et d'un diamètre à peu
près égal du bas en haut; ce chêne n'avait que peu d'aubier sous son
écorce, et on l'employait en brins sans le refendre. Nous avons vu
beaucoup de ces bois dans des charpentes exécutées pendant les XIIIe,
XIVe et XVe siècles, qui, simplement équarris à la hache et laissant
voir parfois l'écorce sur les arêtes, sont à peine chargés d'aubier. Il
y aurait un avantage considérable, il nous semble, à tenter de retrouver
et de reproduire une essence de bois possédant des qualités aussi
précieuses (voy. CHARPENTE).
AUTEL, s. m. Tout ce que l'on peut savoir des autels de la primitive
Église, c'est qu'ils étaient indifféremment de bois, de pierre ou de
métal. Pendant les temps de persécution, les autels étaient souvent des
tables de bois que l'on pouvait facilement transporter d'un lieu à un
autre. L'autel de Saint-Jean de Latran était de bois. L'empereur
Constantin ayant rendu la paix à l'Église chrétienne, saint Sylvestre
fit placer ostensiblement dans cette basilique l'autel de bois qui avait
servi dans les temps d'épreuves, avec défense qu'aucun autre que le pape
n'y dît la messe. Ces autels de bois étaient faits en forme de coffre,
c'est-à-dire qu'ils étaient creux. Saint-Augustin raconte que Maximin,
évêque de Bagaï en Afrique, fut massacré sous un autel de bois que les
Donatistes enfoncèrent sur lui. Grégoire de Tours se sert souvent du mot
_archa_, au lieu d'_ara_ ou d'_altare_, pour désigner l'autel. Ces
autels de bois étaient revêtus de matières précieuses, or, argent et
pierreries. L'autel de Sainte-Sophie de Constantinople, donné par
l'impératrice Pulchérie, consistait en une table d'or garnie de
pierreries.
Il est d'usage depuis plusieurs siècles d'offrir le saint sacrifice sur
des autels de pierre, ou si les autels sont de bois ou de toute autre
matière, faut-il qu'il y ait au milieu une dalle de pierre consacrée ou
autel portatif. Il ne semble pas que les autels portatifs consacrés
aient été admis avant le VIIIe siècle, et l'on pouvait dire la messe sur
des autels d'or, d'argent ou de bois. Théodoret, évêque de Cyr, qui
vivait pendant la première moitié du Ve siècle, célébra les divins
mystères sur les mains de ses diacres, à la prière du saint ermite
Maris, ainsi qu'il le dit dans son Histoire religieuse[12]. Théodore,
archevêque de Cantorbéry, mort en 690, fait observer, dans son
_Pénitentiel_[13] qu'on peut dire la messe en pleine campagne sans autel
portatif, pourvu qu'un prêtre, ou un diacre, ou celui même qui dit la
messe, tienne le calice et l'oblation entre ses mains. Les autels
portatifs paraissent avoir été imposés dans les cas de nécessité absolue
dès le VIIIe siècle. Béde, dans son Histoire des Anglais, parle d'autels
portatifs que les deux Ewaldes portaient avec eux partout où ils
allaient[14]. Hincmar, archevêque de Rheims, mort en 882, permit, dans
ses Capitulaires, l'usage des autels portatifs[15] en pierre, en marbre,
ou en mosaïques. Pendant les XIe et XIIe siècles, ces autels portatifs
devinrent fort communs; on les emportait dans les voyages. Aussi l'Ordre
romain les appelle-t-il _tabulas itinerarias_. Les inventaires des
trésors d'églises font mention fréquemment d'autels portatifs.
Sur les tables d'autels fixes, il était d'usage, dès avant le IXe
siècle, d'incruster des _propitiatoires_, qui étaient des plaques d'or
ou d'argent sur lesquelles on offrait le saint sacrifice. Anasthase le
Bibliothécaire dit, dans sa Vie du pape Pascal I, que ce souverain
pontife fit poser un propitiatoire en argent sur l'autel de Saint-Pierre
de Rome, un sur l'autel de l'église de Sainte-Praxède, sur les autels de
Sainte-Marie de Cosmedin, de la basilique de Sainte-Marie-Majeure. Le
pape Léon IV fit également faire un propitiatoire pesant 72 livres
d'argent et 80 livres d'or pour l'autel de la basilique de Saint-Pierre.
Les autels primitifs, qu'ils fussent de pierre, de bois ou de métal,
étaient creux. L'autel d'or dressé par l'archevêque Angelbert dans
l'église de Saint-Ambroise de Milan était creux, et l'on pouvait
apercevoir les reliques qu'il contenait par une ouverture percée par
derrière[16].
L'évêque Adelhelme, qui vivait à la fin du IXe siècle, raconte qu'un
soldat du roi Bozon, qui était devenu aveugle, recouvra la vue en se
glissant sous l'autel de l'église de Mouchi-le-Neuf du diocèse de Paris,
pendant que l'on célébrait la messe. Les monuments viennent à cet égard
appuyer les textes nombreux que nous croyons inutile de citer[17]; les
autels les plus anciens connus sont généralement portés sur une ou
plusieurs colonnes[18] (1 et 2). La plupart des autels grecs étaient
portés sur une seule colonne. L'usage des autels creux ou portés sur des
points d'appui isolés s'est conservé jusqu'au XVe siècle. L'autel
n'était considéré jusqu'alors que comme une table sous laquelle on
plaçait parfois de saintes reliques, ou qui était élevée au-dessus d'une
crypte renfermant un corps saint, car à vrai dire les reliquaires
étaient plutôt, pendant le moyen âge, posés, à certaines occasions, sur
l'autel que dessous[19]. Il n'existe plus, que nous sachions, en France,
d'autels complets d'une certaine importance antérieurs au XIIe siècle.
On en trouve figurés dans des manuscrits ou des bas-reliefs avant cette
époque, mais ils sont très-simples, presque toujours sans retables,
composés seulement d'une table supportée par des colonnes et recouverte
de nappes tombant sur les deux côtés jusqu'au sol. L'usage des retables
est cependant fort ancien, témoin le retable d'or donné par l'empereur
Henri II à la cathédrale de Bâle, en 1019, et conservé aujourd'hui au
musée de Cluni (voy. RETABLE); le grand retable d'or émaillé et enrichi
de pierreries déposé sur le maître autel de l'église Saint-Marc de
Venise, connu sous le nom de la _Pala d'oro_, et dont une partie date de
la fin du Xe siècle; celui conservé autrefois dans le trésor de
Saint-Denis. L'autel étant consacré dès les premiers siècles, aucune
image ne devait y être déposée en présence de l'Eucharistie; mais le
retable ne l'étant point, on pouvait le couvrir de représentations de
personnages saints, de scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Sauf
dans certaines cathédrales, à dater du XIIe siècle, les autels sont donc
surmontés de retables fort riches, et souvent d'une grande dimension.
Quant aux tables des autels, jusque vers la moitié du XIIe siècle, elles
sont très-fréquemment creusées en forme de plateau. Saint Remi,
archevêque de Lyon, avait donné à l'église Saint-Étienne, pendant le IXe
siècle, un autel de marbre dont la table était creusée de six
centimètres environ, avec de petits orifices à chacun des coins[20]. D.
Mabillon reproduit, dans le troisième volume de ses _Annales
Benedictini_, une table d'autel de sept palmes de long sur quatre de
large, donnée par l'abbé _Tresmirus_ à son monastère de Mont-Olivet, du
diocèse de Carcassonne, également creusée et remplie d'inscriptions et
d'ornements gravés, avec les quatre signes des évangélistes aux quatre
coins[21]. La grande table du maître autel de l'église Saint-Sernin de
Toulouse retrouvée depuis quelques années dans l'une des chapelles, et
conservée dans cette église, était également entourée d'une riche
bordure d'ornements et creusée; cette table paraît appartenir à la
première moitié du XIIe siècle. Il semble que ces tables aient été
creusées et percées de trous afin de pouvoir être lavées sans crainte de
répandre à terre l'eau qui pouvait entraîner des parcelles des Saintes
espèces. Voici (3) la figure de l'autel de la tribune de l'église de
Montréal près Avallon, dont la table portée sur une seule colonne est
ainsi creusée et percée d'un petit orifice[22]. «Le grand autel de la
cathédrale de Lyon, dit le sieur de Moléon, dans ses _Voyages
liturgiques_[23], est ceint d'une balustrade de cuivre assez légère,
haute de deux pieds environ, et elle finit au niveau du derrière de
l'autel qui est large environ de cinq pieds. L'autel, dont la table de
marbre est un peu creusée par-dessus, est fort simple, orné seulement
d'un parement par devant et d'un autre au retable d'au-dessus. Sur ce
retable sont deux croix aux deux côtés; Scaliger dit qu'il n'y en avait
point de son temps.»
Guillaume Durand, dans son _Rational_, que l'on ne saurait trop lire et
méditer lorsqu'on veut connaître le moyen âge catholique[24], s'étend
longuement sur l'autel et la signification des diverses parties qui le
composent. «L'autel, dit-il d'après les Écritures, avait beaucoup de
parties, à savoir la haute et la basse, l'intérieure et l'extérieure...
Le haut de l'autel c'est Dieu-Trinité, c'est aussi l'Église
triomphante... Le bas de l'autel c'est l'Église militante; c'est encore
la table du temple, dont il est dit: «Passez les jours de fêtes dans de
saints repas, assis et pressés à ma table près du coin de l'autel...»
L'intérieur de l'autel c'est la pureté du coeur....
L'extérieur de l'autel c'est le bûcher ou l'autel même de la croix... En
second lieu, l'autel signifie aussi l'Église spirituelle; et ses quatre
coins, les quatre parties du monde sur lesquelles l'Église étend son
empire. Troisièmement, il est l'image du Christ, sans lequel aucun don
ne peut être offert d'une manière agréable au Père. C'est pourquoi
l'Église a coutume d'adresser ses prières au Père par l'entremise du
Christ. Quatrièmement, il est la figure du corps du Seigneur;
cinquièmement, il représente la _table_ sur laquelle le Christ but et
mangea avec ses disciples. Or, poursuit-il, on lit dans l'Exode que l'on
déposa dans l'arche du Testament ou du Témoignage la déclaration,
c'est-à-dire les tables sur lesquelles était écrit le témoignage, on
peut même dire les témoignages du Seigneur à son peuple; et cela fut
fait pour montrer que Dieu avait fait revivre par l'écriture des tables
la loi naturelle gravée dans les coeurs des hommes. On y mit encore une
urne d'or pleine de manne pour attester que Dieu avait donné du ciel du
pain aux fils d'Israël, et la verge d'Aaron pour montrer que toute
puissance vient du Seigneur-Dieu, et le Deutéronome en signe du pacte
par lequel le peuple avait dit: «Nous ferons tout ce que le Seigneur
nous dira.» Et à cause de cela l'arche fut appelée l'Arche du Témoignage
ou du Testament, et, à cause de cela encore, le Tabernacle fut appelé le
Tabernacle du Témoignage. Or, on fit un propitiatoire ou couverture sur
l'Arche... C'est à l'imitation de cela que dans certaines églises on
place sur l'autel une arche ou un _tabernacle dans lequel on dépose le
corps du Seigneur et les reliques des saints..._ Donc, ajoute Guillaume
Durand plus loin, par l'autel il faut entendre notre coeur;... et le
coeur est au milieu du corps comme l'autel est au milieu de l'église.
C'est au sujet de cet autel que le Seigneur donne cet ordre dans le
Lévitique: «Le feu brûlera toujours sur mon autel.» Le feu c'est la
charité; l'autel c'est un coeur pur... Les linges blancs dont on couvre
l'autel représentent la chair ou l'humanité du Sauveur...» Guillaume
Durand termine son chapitre _de l'Autel_, en disant que jamais l'autel
ne doit être dépouillé, ni revêtu de parements lugubres ou d'épines, si
ce n'est au jour de la Passion du Seigneur (ce que, ajoute-t-il,
réprouve aujourd'hui le concile de Lyon), ou lorsque l'Église est
injustement dépouillée de ses droits. Dans son chapitre III (_des
Peintures_, etc.), il dit: «On peint quelquefois les images des saints
Pères sur le retable de l'autel... Les ornements de l'autel sont des
coffres et des châsses (_capsis_), des tentures, des phylactères
(_philatteriis_), des chandeliers, des croix, des franges d'or, des
bannières, des livres, des voiles et des courtines. Le coffre dans
lequel on conserve les hosties consacrées, signifie le corps de la
Vierge glorieuse... Il est parfois de bois, parfois d'ivoire blanc,
parfois d'argent, parfois d'or et parfois de cristal... Le même coffre,
lorsqu'il contient les hosties consacrées et non consacrées, désigne la
mémoire humaine; car l'homme doit se rappeler continuellement les biens
qu'il a reçus de Dieu, tant les temporels, qui sont figurés par les
hosties non consacrées, que les spirituels, représentés par les hosties
consacrées ... Et les châsses (_capsæ_) posées sur l'autel, qui est le
Christ, ce sont les apôtres et les martyrs; les tentures et les linges
de l'autel, ce sont les confesseurs, les vierges et tous les saints,
dont le Seigneur dit au prophète: «Tu te revêtiras d'eux comme d'un
vêtement...» On place encore sur l'autel même, dans certaines églises,
le tabernacle (_tabernaculum_), dont il a été parlé au chapitre de
l'Autel.
«Aux coins de l'autel sont placés à demeure deux chandeliers, pour
signifier la joie des deux peuples qui se réjouirent de la nativité du
Christ; ces chandeliers, au milieu desquels est la croix, portent de
petits flambeaux allumés; car l'ange dit aux pasteurs: «Je vous annonce
une grande joie qui sera pour tout le peuple, parce qu'aujourd'hui vous
est né le Sauveur du monde...»
«Le devant de l'autel est encore orné d'une frange d'or, selon cette
parole de l'Exode (chap. XXV et XXVIII): «Tu me construiras un autel, et
tu l'entoureras d'une guirlande haute de quatre doigts.
«Le livre de l'Évangile est aussi placé sur l'autel, parce que
l'Évangile a été publié par le Christ lui-même et que lui-même en rend
témoignage.» En parlant des voiles, l'évêque de Mende s'exprime ainsi:
«Il est à remarquer que l'on suspend trois sortes de voiles dans
l'église, à savoir: celui qui couvre les choses saintes, celui qui
sépare le sanctuaire du clergé, et celui qui sépare le clergé du
peuple... Le premier voile, c'est-à-dire les rideaux que l'on tend des
deux côtés de l'autel, et dont le prêtre pénètre le secret, a été figuré
d'après ce qu'on lit dans l'Exode (XXXIV)... Le second voile, ou
courtine, que, pendant le carême et la célébration de la messe, on étend
devant l'autel, tire son origine et sa figure de celui qui était
suspendu dans le tabernacle et qui séparait le Saint des saints du lieu
saint... Ce voile cachait l'arche au peuple, et il était tissu avec un
art admirable et orné d'une belle broderie de diverses couleurs;... et,
à son imitation, les courtines sont encore aujourd'hui tissues de
diverses couleurs très-belles...
«Dans quelques églises, l'autel, dans la solennité de Pâques, est orné
de couvertures précieuses, et l'on met dessus des voiles de trois
couleurs: rouge, gris et noir, qui désignent trois époques. La première
leçon et le répons étant finis, on ôte le voile noir, qui signifie le
temps avant la loi. Après la seconde leçon et le répons, on enlève le
voile gris, qui désigne le temps sous la loi. Après la troisième leçon,
on ôte le voile rouge, qui signifie l'époque de la grâce, dans laquelle,
par la Passion du Christ, l'entrée nous a été et nous est encore ouverte
au Saint des saints et à la gloire éternelle.»
Quelque longues que soient ces citations, on comprendra leur importance
et leur valeur; elles jettent une grande clarté sur le sujet qui nous
occupe. Tant que le clergé maintint les anciennes traditions, et
jusqu'au moment où il fut entraîné par le goût quelque peu désordonné du
XVIe siècle, il sut conserver à l'autel sa signification première.
L'autel demeura le symbole visible de l'ancienne et de la nouvelle loi.
Chacune des parties qui le composaient rappelait les saintes Écritures,
ou les grands faits de la primitive Église. Toujours simple de forme,
que sa matière fût précieuse ou commune, il était entouré de tout ce qui
devait le faire paraître saint aux yeux des fidèles, sans que ces
accessoires lui ôtassent ce caractère de simplicité et de pureté que le
faux goût des derniers siècles lui ont enlevé.
Nous allons essayer, soit à l'aide des textes, soit à l'aide des
monuments, de donner une idée complète des autels de nos églises du
moyen âge. Mais d'abord, il est nécessaire d'établir une distinction
entre les différents autels. Dans les églises cathédrales, le maître
autel non-seulement était simple de forme, mais souvent même il était
dépourvu de retable, entouré seulement d'une clôture avec voiles et
courtines, et surmonté au dossier d'une colonne avec crosse à laquelle
était suspendue la sainte Eucharistie. Sur les côtés étaient établies
des armoires dans lesquelles étaient renfermées les reliques;
quelquefois, au lieu de la suspension, sur l'autel, était posé un riche
tabernacle, ainsi que nous l'apprend Guillaume Durand, destiné à
contenir les hosties consacrées et non consacrées. Toutefois, il est à
présumer que ces tabernacles ou coffres, n'étaient pas fixés à l'autel
d'une manière permanente. Sur l'autel même se dressaient seulement la
croix et deux flambeaux. Jusqu'au XIIIe siècle, les trônes des évêques
et les stalles des chanoines régulier étaient disposés généralement,
dans les cathédrales, au chevet; le trône épiscopal occupait le centre.
Cette disposition, encore conservée dans quelques basiliques romaines,
entre autres à Saint-Jean-de-Latran, à Saint-Laurent hors les murs
(4)[25], à Saint-Clément (5)[26], etc., et qui appartenait à la
primitive Église, devait nécessairement empêcher l'établissement des
contre-autels ou des retables, car ceux-ci eussent caché le célébrant.
Aussi ne voit-on guère les retables apparaître que sur les autels
adossés, sur ceux des chapelles, rarement sur les autels principaux des
cathédrales. Dans les églises monastiques, il y avait presque toujours
l'autel matutinal, qui était celui où se disait l'office ordinaire,
placé à l'entrée du sanctuaire au bout du choeur des religieux, et
l'autel des reliques, posé au fond du sanctuaire, et derrière ou sous
lequel étaient conservées les châsses des saints. C'était ainsi
qu'étaient établis les autels principaux de l'église de Saint-Denis en
France, dès le temps de Suger. Au fond du rond-point, l'illustre abbé
avait fait élever le reliquaire contenant les châsses des saints
martyrs, en avant duquel était placé un autel. Voici la description que
donne D. Doublet de ce monument remarquable... «En ceste partie est le
très-sainct autel des glorieux saincts martyrs (ou bien l'autel des
corps saincts, à raison que leurs corps reposent soubs iceluy), lequel
est de porphyre gris beau en perfection: et la partie d'au-dessus, ou
surface du même autel, couverte d'or fin, aussi enrichi de plusieurs
belles agathes, et pierres précieuses. Là se voit une excellente table
couverte d'or (un retable), ornée et embellie de pierreries, qu'a fait
faire jadis le roi Pepin, laquelle est quarrée, et sur les quatre costez
sont des lettres en émail sur or, les unes après les autres, en ces
termes: _Bertrada Deum venerans Christoque sacrata_. Et puis: _Pro
Pippino rege fælicissimo quondam..._ Au derrière de cet autel est le
sacré cercueil des corps des saints martyrs, qui contient depuis l'aire
et pavé cinq pieds et demy de hault, et huict pieds de long sur sept
pieds de large, fait d'une assise de marbre noir tout autour du bas d'un
pied de hault, et sur la dicte assise huit pilliers quarrez aussi de
marbre noir de deux pieds et demy de hault, et sur iceux huit pilliers
une autre assise de marbre noir, à plusieurs moulures anciennes, et
entre les dicts huit pilliers, huit panneaux de treillis de fonte,
enchassez en bois, de plusieurs belles façons de deux pieds et demy de
long, le pillier du milieu de derrière, et pareillement le pillier de
l'un des coings du dit derrière, couverts chacun d'une bande de cuivre
doré, aussi iceux treillis et bois couverts de cuivre doré à feuillages,
avec plusieurs émaux ronds sur cuivre doré, et plusieurs clous dorés sur
iceux; et sur le marbre de la couverture, dedans ledit cercueil, une
voulte de pierre revestue au dedans de cuivre doré, qui prend jusque
soubs l'autel, qui est le lieu où reposent les sacrez corps des apôtres
de France saint Denys l'Aéropagite, saint Rustic, et saint Eleuthère, en
des châsses d'argent de très-ancienne façon, pendantes à des chainettes
aussi et boucles d'argent, pour lesquelles ouvrir il y a trois clefs
d'argent... Au-dessus dudit cercueil il y a un grand tabernacle de
charpenterie de ladite longueur et largeur en façon d'église, à haute
nef et basses voûtes, garny de huict posteaux, à savoir à chacun des
deux pignons quatre, les deux des coings ronds de deux pieds et demy de
hault, et les deux autres dedans oeuvre de six pieds et demy de hault,
aussi garny de bases et chapiteaux: et entre iceux trois beez et regards
de fenestres à demy ronds portans leur plein centre, et celle du milieu
plus haulte que les autres: le dessus des «pilliers de dedans oeuvre en
manière d'une nef d'église de ladite longueur, et de deux pieds et demy
de large, portant de costé et d'autre dix colombettes à jour, et deux
aux deux bouts à base et chapiteau d'ancienne façon: au-dessus de ladite
nef et colombettes de chacun costé est un appentil en manière de basses
chapelles, voûtes et allées, les costez et ceintres à demy ronds portans
quatre culs de lampe; à chacun des deux pignons de ladite nef cinq
petites fenestres, trois par haut à deux petits pilliers quarrez par
voye, et au-dessous deux, au milieu un pillier rond; le dedans de la nef
remply par bas d'une forme de cercueil, et les deux costez aussi remplis
par bas d'une même forme de cercueil de bois de la longueur dudit
tabernacle, celle du milieu plus haut eslevée que les autres. Le devant
du cercueil du milieu joignant ledit autel est garny en la bordure d'en
bas de plusieurs beaux esmaux sur cuivre doré, en façon d'applique de
diverses façons, et au-dessus desdits esmaux plusieurs belles agathes,
les unes en façon de camahieux à faces d'hommes (camées) et les autres
en fond de cuve (chatons)... Tout le devant de cet autel est couvert
d'or, et enrichy de belles perles rondes d'Orient, d'aigues marines en
fond de cuve, de topazes, grenats, saphirs, amatistes, cornalines,
presmes d'esmeraudes, esmaux d'applique et cassidoines, avec trois
belles croix posées sur la pointe de chacun pignon du cercueil, dont
celle du milieu est d'or, et les autres d'argent doré, enrichies de
beaux saphirs, de belles amatistes, de grenats et presmes d'esmeraudes.
Au derrière du cercueil préallégué ce vers-cy est escrit en lettres d'or
sur laiton, ainsi que s'ensuit:
«_Facit utrumque latus, frontem, lectumque Suggerus[27]._»
Cette description si minutieuse de l'autel des reliques de l'abbaye de
Saint-Denis fait voir que, si le reliquaire était important et aussi
riche par son ornementation que par la matière, l'autel placé en avant
conservait la simplicité des formes primitives, que cet autel était
indépendant du reliquaire, que les trois châsses des saints étaient
placées de façon à pénétrer jusque sous la table, et que les cercueils
supérieurs disposés dans le grand tabernacle à trois nefs, étaient
feints, et ne faisaient que rappeler aux yeux des fidèles la présence
des corps saints qu'ils ne pouvaient apercevoir. Sans prétendre faire
ici une restauration de cet autel remarquable, nous croyons cependant
devoir en donner un croquis aussi exactement tracé que possible d'après
la description, afin de rendre le texte intelligible pour tous (6)[28].
Cet autel et son reliquaire, placés au fond du rond-point de l'église
abbatiale, n'étaient pas entourés d'une clôture particulière, car le
sanctuaire était lui-même fermé et élevé au-dessus du sol de la nef et
du transept, de trois mètres environ; il n'était accompagné que de deux
armoires à droite et à gauche, contenant le trésor de l'église (voy.
ARMOIRE). Quant à l'autel matutinal placé à l'extrémité de l'axe de la
croisée et presque adossé à la tribune formée par l'exhaussement du
sanctuaire, il était entouré de grilles de fer «faites par beaux
compartiments,» composé d'une table de marbre portée sur quatre piliers
de marbre blanc; il avait été consacré par le pape saint Étienne[29]. À
la fin du XVe siècle, cet autel était encore environné de colonnes de
vermeil surmontées de figures d'anges tenant des flambeaux, et reliées
par des tringles sur lesquelles glissaient les courtines. Derrière le
retable, qui était d'or, avait été élevée la châsse renfermant les
reliques du roi saint Louis.
Un délicieux tableau de Van Eyck, conservé à Londres dans la collection
de lord ***, nous donne la disposition et la forme des parties
supérieures de cet autel; le dessous de la table de l'autel est caché
par un riche parement de tapisserie (7). On retrouve ici le retable
donné par Charles le Chauve et la croix d'or donnée par l'abbé Suger[30].
Le tableau de Van Eyck est exécuté avec une finesse et une exactitude si
remarquables, que l'on distingue parfaitement jusqu'aux moindres détails
du retable et du reliquaire. Les caractères particuliers aux styles
différents sont observés avec une scrupuleuse fidélité. On voit que le
retable appartient au IXe siècle; les colonnes, les anges et le
reliquaire à la fin du XIIIe siècle.
D. Doublet donne, dans le chapitre XLV de ses _Antiquitez de l'abbaye de
Saint-Denis_, une description minutieuse du retable d'or de cet autel,
qui se rapporte entièrement au tableau de Van Eyck; il mentionne la
qualité et le nombre des pierres précieuses, des perles, leur position,
les accessoires qui accompagnent les personnages.
Guillaume Durand semble admettre que tous les autels de son temps
fussent entourés de voiles et courtines, et en effet les exemples donnés
par les descriptions ou les représentations peintes ou dessinées (car
malheureusement de tous ces monuments pas un seul ne reste debout)
viennent appuyer son texte. Du temps de Moléon (1718), il existait
encore un certain nombre d'autels ayant conservé leur ancienne
disposition. Cet auteur cite celui de Saint-Seine, de l'ordre de saint
Benoit[31]. «Le grand autel est sans retable. Il y a seulement un gradin
et six chandeliers dessus. Au-dessus est un crucifix haut de plus de
huit pieds, au-dessous duquel est la suspension du saint sacrement dans
le ciboire; et aux deux côtés de l'autel il y a quatre colonnes de
cuivre, et quatre anges de cuivre avec des chandeliers et des cierges et
de grands rideaux.» À Saint-Étienne de Sens (la cathédrale), même
disposition. À la cathédrale de Chartres, «le grand autel est fort
large; il n'y a point de balustres, mais seulement des colonnes de
cuivre et des anges au-dessus autour du sanctuaire. Le parement est
attaché aux nappes un demi-pied sur l'autel; la frange du parement est
tout au haut sur le bord de la table. Au-dessus de l'autel il y a
seulement un parement au retable, et au-dessus est une image de la
sainte Vierge d'argent doré. Par derrière est une verge de cuivre, et au
haut un crucifix d'or de la grandeur d'un pied et demi, au pied duquel
est une autre verge de cuivre qui avance environ d'un pied ou d'un pied
et demi sur l'autel, au bout de laquelle est la suspension du saint
ciboire, selon le second concile de Tours _sub titulo crucis corpus
Domini componatur._» À Saint-Ouen de Rouen, «le grand autel est simple,
séparé de la muraille avec des rideaux aux côtés, une balustrade de
bois, quatre piliers et quatre anges dessus, comme à celui de l'église
cathédrale. Au-dessus du retable est la suspension du saint ciboire (au
pied de la croix), et les images de saint Pierre et de saint Paul,
premiers patrons, entre deux ou trois cierges de chaque côté. Il y a
trois lampes ou bassins devant le grand autel avec trois cierges, comme
à la cathédrale.» J. B. Thiers[32] démontre clairement que l'usage
d'entourer les autels de voiles, encore conservé de son temps dans
quelques églises, était général dans les premiers siècles du
christianisme. Nous donnons ici la copie de l'ancien maître autel de la
cathédrale d'Arras (8), représenté sur un tableau du XVIe siècle
conservé dans la sacristie de cette église[33]. Cet autel datait
certainement du XIIIe siècle, sauf peut-être la partie supérieure de la
suspension, la croix, qui paraît appartenir au XVe. Ce charmant monument
était construit partie en marbre blanc partie en argent naturel ou doré.
La pile postérieure derrière le retable était en marbre rehaussé de
quelques dorures, elle portait une petite statue de la Vierge sous un
dais couronné d'un crucifiement en argent avec saint Jean et la Vierge;
trois anges reçoivent le précieux sang de Notre-Seigneur dans de petites
coupes. Derrière le dais de la Vierge était un ange en vermeil sonnant
de l'olifant. Une crosse en vermeil à laquelle s'attachait un ange aux
ailes déployées soutenait le saint ciboire suspendu par une petite
chaîne. Sur le retable étaient posés des reliquaires. Six colonnes
d'argent et de vermeil portaient six anges entre les mains desquels on
distingue les instruments de la Passion. Dans le tableau de la sacristie
d'Arras, l'autel ainsi que le retable sont couverts de parements semés
de fleurs de lis. Nous ne savons pas comment était décoré le retable
sous le parement; quant à l'autel, il présentait une disposition
très-remarquable, disposition que nous reproduisons dans la gravure
(fig. 8), d'après un dessin de feu Garnerey[34].
Le maître autel de la cathédrale de Paris, qui est représenté dans une
gravure de 1662[35], est disposé comme celui de la cathédrale d'Arras.
Quatre anges tenant les instruments de la Passion sont posés sur quatre
colonnes de cuivre portant les tringles sur lesquelles glissent les
courtines. À Notre-Dame de Paris, l'autel était fort simple, revêtu d'un
parement ainsi que le retable; derrière l'autel s'élevait le grand
reliquaire contenant la châsse de saint Marcel. «Premièrement, dit le P.
Du Breul[36], derrière et au hault du grand autel, sur une large table de
cuivre, soutenue de quatre gros et fort haults pilliers de même estoffe
est posée la châsse de saint Marcel, neufième évêque de Paris, laquelle
est d'argent doré, enrichie d'une infinité de grosses perles et pierres
précieuses... Plus hault d'icelle, est une fort grande croix, dont le
crucifix est d'argent doré.»
À côté de ce reliquaire était un autre autel: «Au côté droit, poursuit
Du Breul, sur l'autel de la Trinité, dict des Ardents, est la châsse de
Notre-Dame, d'argent doré... À côté senestre dudict autel (principal)
est une châsse de bois, ayant seulement le devant couvert d'argent doré,
en laquelle est le corps de sainct Lucain, martyr... Au-dessus dudict
autel de la Trinité sont plusieurs châsses...»
Voici, d'après la gravure dont nous avons parlé tout à l'heure, la vue
de cet autel principal de Notre-Dame de Paris, avec la châsse de saint
Marcel suspendue sous son grand baldaquin (9). Ce maître autel paraît
avoir été élevé vers la fin du XIIIe siècle; peut-être était-il
contemporain de la clôture du choeur, qui date du commencement du XIVe
siècle.
L'autel des reliques de la cathédrale d'Arras disposé au chevet de cette
église, et qui est reproduit dans les _Annales archéologiques_ de M.
Didron, d'après un tableau conservé dans la sacristie, présentait une
disposition analogue à celle de l'autel du chevet de Notre-Dame de
paris, si ce n'est que le reliquaire est suspendu au-dessus de l'autel,
scellé aux deux piles extrêmes de l'abside, et qu'on y accède par un
petit escalier en bois posé à la droite de cet autel[37].
L'usage de poser des _parements_[38] devant les autels, bien qu'ancien,
ne fut pas adopté uniformément en France. Cela explique pourquoi, à
partir du XIIe siècle, quelques tables d'autels anciens sont portées sur
des massifs bruts, tandis que d'autres sont soutenues par des
colonnettes riches de sculptures, des arcatures, des plaques de pierre
ou de marbre incrustées ou sculptées. Le sieur de Moléon[39] observe «que
dans les chapelles de l'église cathédrale d'Angers, les autels (selon
l'ancien usage qui nous est encore resté le vendredi saint, et il n'y a
pas encore longtemps, le samedi saint aussi) sont à nu, et ne sont
couverts de quoi que ce soit; de sorte que ce n'est qu'un moment avant
que d'y dire la messe qu'on y met les nappes, qui débordent comme celle
qu'on met sur une table où l'on dîne; et il n'y a point de parement.» La
forme la plus habituelle de l'autel, pendant le moyen âge, qu'il soit ou
non revêtu de parements, est celle d'une table ou d'un coffre.
Il est certain que les beaux autels des chapelles de l'église abbatiale
de Saint-Denis en France dont nous donnons plus loin les dessins, et
tant d'autres, portés sur des colonnes ou présentant des faces richement
décorées de sculptures, de peintures et d'applications, n'étaient pas
destinés à recevoir des parements; tandis que très-anciennement déjà
certains autels en étaient garnis. L'autel majeur de la cathédrale de
Reims avait un parement en partie d'or fin, en partie de vermeil, donné
par les archevêques Hincmar et Samson des Prés. L'autel des reliques de
l'église de Saint-Denis était également revêtu sur la face d'un parement
d'or enrichi de pierres précieuses qui avait été donné par Suger. Mais
le plus souvent les parements étaient d'étoffes précieuses, pour les
devants d'autels comme pour les retables. Guillaume Durand[40] n'admet
pour les vêtements ecclésiastiques que quatre couleurs principales: le
blanc, le rouge, le noir et le vert; il ajoute, il est vrai, que
l'emploi de ces quatre couleurs n'est pas absolument rigoureux;
l'écarlate peut, selon lui, être substitué au rouge, le violet au noir,
la couleur _bysse_ au blanc, et le safran au vert. Il est probable que
les parements des autels étaient soumis, comme les vêtements
ecclésiastiques, à ces lois, et il faut les distinguer des couvertures
ou nappes rouges, grises et noires dont parle l'évêque de Mende dans son
troisième chapitre, cité plus haut. En changeant la couleur des
vêtements ecclésiastiques suivant les différents temps de l'année, le
clergé changeait également, comme cela se pratique encore aujourd'hui,
la couleur des parements d'autels, lorsque ces parements étaient faits
en étoffes. Il en était de même des voiles et courtines entourant les
autels; ces tentures étaient variables. Nous ajouterons, au sujet des
voiles et courtines, qu'ils n'étaient pas uniformément disposés pendant
le moyen âge autour des autels. «Outre qu'aujourd'hui, dit Thiers (chap.
XIV)[41], il y a peu de ciboires au-dessus des autels, hors l'Italie, il
n'y a point d'autels qui aient des voiles ou rideaux tout autour. La
vérité est qu'en plusieurs anciennes églises, tant séculières que
régulières, les principaux autels ont des voiles au côté droit et au
côté gauche; mais ils n'en ont ni au devant, ni au derrière, parce qu'au
derrière il y a des retables, des tableaux ou des images en relief, et
que le devant est entièrement ouvert, si ce n'est qu'en carême on y met
ces voiles dont parlent Beleth[42], Durand[43], et les Uz de Citeaux[44].
En d'autres églises, les autels n'ont point du tout de voiles, quoiqu'il
y ait apparence qu'ils en ont eu autrefois, ou au moins à droite et à
gauche, _ce qui se reconnoît par les pilastres ou colonnes de bois ou de
cuivre_ que l'on y voit encore à présent. Enfin il y a une infinité
d'autels qui non-seulement n'ont point du tout de voiles, mais qui ne
paraissent pas même en avoir eu autrefois, n'ayant aucun vestige de
pilastres ou colonnes. Il y en avoit cependant autour des anciens
autels, dans les églises d'Orient, comme dans celles d'Occident, et on
les y tenoit dépliés et étendus (fermés) au moins pendant la
consécration et jusqu'à l'élévation de la sainte hostie, afin de
procurer plus de vénération aux divins mystères.» Après une dissertation
étendue sur l'usage des voiles posés au devant des autels grecs, Thiers
termine son chapitre en disant: «À l'égard des églises d'Occident, nous
avons des preuves de reste comme les autels y étoient entourés de voiles
attachés aux ciboires, à leurs arcades, ou aux colonnes qui les
soutenoient. Il ne faut que lire les vies des papes écrites par
Anasthase le bibliothécaire pour en être convaincu, et surtout celles de
Serge I, de Grégoire III, de Zacharie, d'Adrien I, de Léon III, de
Pascal I, de Grégoire IV, de Serge II, de Léon IV, de Nicolas I; on y
verra que ces souverains pontifes ont fait faire en diverses églises de
Rome, les uns vingt-cinq, les autres huit, et la plupart quatre voiles
d'étoffes précieuses pour être tendus autour des autels; pour être
suspendus aux ciboires des autels; pour être attachés aux arcades des
ciboires autour des autels... Guillaume le bibliothécaire, «qui a ajouté
les vies de cinq papes, savoir: d'Adrien II, de Jean VIII, de Martin II,
ou Marin I, d'Adrien III et d'Étienne VI, à celles qu'Anasthase a finies
par Nicolas I, parle encore de ces mêmes voiles, dans la vie d'Étienne
VI, où il dit que ce pape donna un voile de lin et trois autres voiles
de soie pour mettre autour de l'autel de l'église de Saint-Pierre à
Rome...» Thiers, qui ne va guère chercher ses documents que dans les
textes, ne paraît pas certain que dans l'église d'Occident il y eût eu
des voiles devant les autels. Le fait ne nous semble pas douteux
cependant, au moins dans un certain nombre de diocèses. Voici (10) comme
preuve la copie d'un ivoire du XIIIe siècle[45], sur lequel le voile
_antérieur_ de l'autel est parfaitement visible. Dans cette petite
sculpture, que nous donnons grandeur d'exécution, le prêtre est assis
dans une chaire sous un dais; devant l'autel, trois clercs sont
également assis, le voile antérieur est relevé. La suspension du saint
sacrement est attachée sous le _ciborium_. On ne voit sur la table de
l'autel qu'un livre posé à plat, l'Évangile; des clercs tiennent trois
flambeaux du côté droit de l'autel. Nous trouvons des exemples analogues
dans des vitraux, dans des manuscrits et sculptures du XIe au XIIIe
siècle. Plus tard les voiles antérieurs des autels sont rares et on ne
les retrouve plus, en Occident, que sur les côtés, entre les colonnes,
ainsi que le font voir les fig. 7, 8 et 9. Il semblerait que les voiles
antérieurs aient cessé d'être employés pour cacher les autels des
églises d'Occident pendant la consécration, lorsque le schisme grec se
fut établi. C'est aussi à cette époque que le _ciborium_, ou baldaquin
recouvrant directement l'autel, cesse de se rencontrer dans les églises
de France, et n'est plus remplacé que par la clôture de courtines
latérales. En effet, dans tous les monuments de la fin du XIIIe siècle,
ainsi que dans ceux des XIVe et XVe, l'autel n'est plus couvert de cet
édicule, désigné encore en Italie sous le nom de _ciborium_ (voy. ce
mot); tandis que, pendant la période romane et jusque vers le milieu du
XIIIe siècle, on trouve, soit dans les bas-reliefs, les peintures, les
vitraux ou les vignettes des manuscrits, des édicules portés sur des
colonnes et recouvrant l'autel, comme ceux qu'on peut encore voir à
Rome, dans les églises de Saint-Clément, de Sainte-Agnès (hors les
murs), de S. Georgio in Velabro; à Venise, dans l'église de Saint-Marc,
etc. Cependant du temps de Guillaume Durand, comme le fait remarquer
Thiers, les voiles antérieurs des autels étaient encore posés pendant le
carême, et Guillaume Durand écrivait son _Rational_ à la fin du XIIIe
siècle. «Il est à remarquer, dit-il[46], que l'on suspend trois sortes de
voiles dans l'église, à savoir: celui qui couvre les choses saintes,
celui qui sépare le sanctuaire du clergé, et celui qui sépare le clergé
du peuple... Le premier voile, c'est-à-dire les rideaux que l'on tend
des deux côtés de l'autel, et dont le prêtre pénètre le secret, a été
figuré d'après ce qu'on lit dans l'Exode (XXXIV). «Moïse mit un voile
sur sa figure, parce que les fils d'Israël ne pouvaient soutenir l'éclat
de son visage...» Le second voile, ou courtine, que, pendant le carême
et la célébration de la messe, on étend devant l'autel, tire son origine
et sa figure de celui qui était suspendu dans le tabernacle qui séparait
le Saint des saints du lieu saint... Ce voile cachait l'arche au peuple,
et il était tissu avec un art admirable et orné d'une belle broderie de
diverses couleurs, et il se fendit lors de la Passion du Seigneur; et, à
son imitation, les courtines sont encore aujourd'hui tissues de diverses
couleurs très-belles...» Le troisième voile a tiré son origine du cordon
de muraille ou tapisserie qui, dans la primitive Église, faisait le tour
du choeur et ne s'élevait qu'à hauteur d'appui, ce qui s'observe encore
dans certaines églises...[47] Mais le vendredi saint, on ôte tous les
voiles de l'église, parce que, lors de la Passion du Seigneur, le voile
du temple fut déchiré... Le voile qui sépare le sanctuaire du clergé est
tiré ou enlevé à l'heure de vêpres de chaque samedi de carême, et quand
l'office du dimanche est commencé, afin que le clergé puisse regarder
dans le sanctuaire, parce que le dimanche rappelle le souvenir de la
résurrection... Voilà pourquoi cela a lieu aussi pendant les six
dimanches qui suivent la fête de Pâques...»