--Oh! pour de l'eau, je vous en donnerai autant que vous voudrez.
Andermatt fut stupéfait:
--Vous?
--Oui, moi. Cela vous étonne. Je m'explique. L'an dernier, vers la
même époque, j'étais ici comme cette année; car je me trouve très bien
des bains d'Enval, moi. Or, un matin, je me reposais dans ma chambre,
quand je vis arriver un gros monsieur. C'était le président du conseil
d'administration de l'établissement. Il était fort troublé, voici
pourquoi. La source Bonnefille baissait à tel point qu'on craignait
tout à fait de la voir disparaître. Me sachant ingénieur des mines,
il venait me demander si je ne pourrais trouver un moyen de sauver sa
boutique.
Je me mis donc à étudier le système géologique de la contrée. Vous
savez que dans chaque coin de pays, les bouleversements primitifs ont
amené des perturbations différentes et des états divers du sol.
Il s'agissait donc de découvrir d'où venait l'eau minérale, par quelles
fissures, quelle était la direction de ces fissures, leur origine et
leur nature.
Je visitai d'abord avec grand soin l'établissement, et, apercevant dans
un coin un vieux tuyau de baignoire hors de service, je remarquai qu'il
était déjà presque obstrué par des calcaires. Donc l'eau, déposant les
sels qu'elle contenait sur les parois des conduits, les bouchait en peu
de temps. Il devait en arriver infailliblement autant dans les conduits
naturels du sol, ce sol étant granitique. Donc, la source Bonnefille
était bouchée. Rien de plus.
Il fallait la retrouver plus loin. Tout le monde l'aurait cherchée
au-dessus de son point de sortie primitif. Moi, après un mois
d'études, d'observations et de raisonnements, je la cherchai et je la
retrouvai cinquante mètres plus bas. Et voici pourquoi.
Je vous ai dit tout à l'heure qu'il fallait déterminer d'abord
l'origine, la nature et la direction des fissures du granit qui amènent
l'eau. Il me fut aisé de constater que ces fissures allaient de la
plaine vers la montagne et non de la montagne vers la plaine, inclinées
comme un toit, par suite assurément d'un affaissement de cette plaine
qui avait entraîné avec elle dans son effondrement les premiers
contreforts des monts. Donc l'eau, au lieu de descendre, remontait
entre chaque interstice des couches granitiques. Et je découvris aussi
la cause de ce phénomène imprévu.
Autrefois la Limagne, cette vaste étendue de terrains sablonneux et
argileux dont on aperçoit à peine les limites, se trouvait au niveau
du premier plateau des monts; mais, par suite de la constitution
géologique de ses dessous, elle s'abaissa, entraînant vers elle le bord
de la montagne, comme je l'expliquais tout à l'heure. Or, ce tassement
gigantesque produisit, juste au point de séparation des terres et
du granit, un immense barrage d'argile d'une extrême profondeur et
impénétrable aux liquides.
Et il arrive ceci:
L'eau minérale provient des foyers des anciens volcans. Celle qui
arrive de fort loin se refroidit en route et surgit glacée comme les
sources ordinaires; celle qui vient des foyers plus proches jaillit
encore chaude, à des degrés différents, suivant l'éloignement du
fourneau. Mais voici la marche qu'elle suit. Elle descend à des
profondeurs inconnues, jusqu'au moment où elle rencontre le barrage
d'argile de la Limagne. Ne le pouvant traverser, et poussée par de
grandes pressions, elle cherche une issue. Trouvant alors les fentes
inclinées du granit, elle s'y engage et les remonte jusqu'au moment
où elles arrivent à fleur du sol. Alors, reprenant sa direction
première, elle se remet à couler vers la plaine dans le lit ordinaire
des ruisseaux. J'ajoute que nous ne voyons pas la centième partie des
eaux minérales de ces vallons. Nous découvrons seulement celles dont
le point de sortie se trouve à nu. Quant aux autres, parvenant au bord
des fissures granitiques sous une couche épaisse de terre végétale et
cultivée, elles se perdent dans ces terres qui les absorbent.
D'où je conclus:
1º Que, pour avoir de l'eau, il suffit de chercher en suivant
l'inclinaison et la direction des bandes de granit superposées;
2º Que pour la conserver il suffit d'empêcher les fissures d'être
bouchées par les dépôts de calcaires, c'est-à-dire d'entretenir avec
soin les petits puits artificiels à creuser;
3º Que pour voler la source du voisin, il faut la prendre au moyen d'un
sondage pratiqué jusqu'à la même fissure du granit au-dessous de lui,
et non pas au-dessus, à la condition, bien entendu, de se placer en
deçà du barrage d'argile qui force les eaux à remonter.
A ce point de vue, la source découverte aujourd'hui est admirablement
située à quelques mètres seulement de ce barrage. Si on voulait fonder
un nouvel établissement, c'est là qu'il le faudrait placer.
Il y eut un silence quand il cessa de parler.
Andermatt, ravi, dit seulement:
--Ce que c'est! quand on vous ouvre les coulisses, tout le mystère
s'évanouit. Vous êtes un homme précieux, monsieur Aubry-Pasteur.
Seuls avec lui, le marquis et Paul Brétigny avaient compris. Seul aussi
Gontran n'avait rien écouté. Les autres, oreilles et yeux ouverts sur
la bouche de l'ingénieur, demeuraient stupides d'étonnement. Les dames
Paille surtout, très dévotes, se demandaient si cette explication d'un
phénomène ordonné par Dieu et accompli selon ses moyens mystérieux
n'avait pas quelque chose d'irréligieux. La mère crut devoir dire:
--La Providence est bien surprenante.
Des dames au milieu de la table approuvèrent d'un mouvement de tête,
inquiètes aussi d'avoir entendu ces paroles incompréhensibles.