la fable irlandaise, un des compagnons de Partholon échappa au désastre
final, et que son témoignage conserva la mémoire des événements
mythiques qui forment l'histoire de cette légendaire et primitive
colonisation de l'Irlande.
[Footnote 1: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]
[Footnote 2: _Muinter Parthaloin Chronicum Scotorum_, édition Hennessy,
p. 8. Par une coïncidence fortuite, ce nom irlandais, dont le P initial
ne diffère que graphiquement du B, offre un son identique à celui qu'a
pris en irlandais le nom de l'apôtre Barthélémy. Entre la légende de
ce saint et celle du personnage mythique irlandais, il n'y a aucun
rapport. Partholon, aussi écrit «Bartholan,» semble être un composé
dont le premier terme bar signifierait «mer» (Whitley Stokes, _Sanas
Chormaic_, p. 28). Le second terme _tolon_, en suivant une autre
orthographe _tolan_, paraît être un dérivé de _tola_ «ondes, flots».
Ainsi Partholon signifierait «qui a rapport aux flots de la mer».
C'est ce que répète en d'autres termes sa généalogie; car, suivant
elle, il descend de _Baath_ (_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1, ligne
24), dont le nom veut dire aussi «mer.» Voyez _Glossaire_ d'O'Cléry et
_Glossaire_ de Cormac, au mot _Bâth_.]
[Footnote 3: Voir, dans le chapitre suivant, § 3 (p. 50), comment
s'explique sur elle Tûan mac Cairill.]
[Footnote 4: «Novissime autem Scoti venerunt de partibus Hispaniæ ad
Hiberniam. Primus autem venit Partholonus cum mille hominibus, viris
scilicet et mulieribus, et creverunt usque ad quatuor millia hominum,
venitque mortalitas super eos, et in una septimana perierunt, ita ut
ne unus quidem remaneret ex illis.» _Appendix ad opera edita ab Angelo
Maio_. Rome, 1871, p. 98.]
§2.
_La doctrine celtique sur l'origine de l'homme._
Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le
dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la
mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour
[Pg 27]premier ancêtre le dieu de la mort[1], et ce dieu habite une
région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces «îles
extrêmes,» d'où, suivant renseignement druidique, une partie des
habitants de la Gaule était arrivée directement[2]. La notion de
cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts,
appartient en commun à la mythologie grecque et à la mythologie
celtique. Chez Hésiode, les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes
et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence «aux extrémités
de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent,
l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et des
Bienheureux, près de l'Océan aux gouffres profonds[3].»
Or, Kronos, sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les
joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif
auquel ces illustres héros et la race grecque toute entière font
remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, surnommé le
père, «Zeus, maître de tous les dieux, amoureusement uni à Pandore, a
engendré le belliqueux Graicos[4]» d'où la race grecque est descendue.
[Pg 28]Il y a donc une grande analogie, sur ce point, entre la
mythologie grecque et la mythologie celtique.
Dans les croyances celtiques, les morts vont habiter au delà de
l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus
grande partie de l'année, une région merveilleuse dont les joies et
les séductions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est
de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle
en irlandais _tire beo_, ou «terres des vivants,» _tir n-aill_,
ou «l'autre terre,» _mag mâr_[5], ou «grande plaine,» et aussi
_mag meld_[6], «plaine agréable.» A ce nom païen, auquel rien ne
correspondait dans les croyances
[Pg 29]chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande
substitua le nom latin de la péninsule ibérique, _Hispania_. Dès le
dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom, étranger à la langue
géographique de l'Irlande primitive, avait pénétré dans la légende de
Partholon; et c'était alors d'Espagne, et non du pays des morts, qu'on
faisait arriver avec ses compagnons ce chef mythique des premiers
habitants de l'île[7].
[Footnote 1: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant, idque a
druidibus proditum dicunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, ch. 18, §
1.]
[Footnote 2: «Alios quoque ab insulis extimis confluxisse.» Timagène
chez Ammien Marcellin, l. XV, chap. 9, § 4; édit. Teubner-Gardthausen,
t. I, p. 68.]
[Footnote 3: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-171.]
[Footnote 4:
«Πανδώρη, Διὶ πατρὶ, θεῶν σημάντορι πάντων,
μιχθδῖσ᾽ ἐν φιλότητι, τέκε Γραῖκον μενεχάρμην.»
Hésiode, _Catalogues_, fragment 20, édition Didot, p. 49. A côté de
cette doctrine, il y en a une autre qui fait descendre les Grecs de
Iapétos. Mais si, dans cette autre conception mythologique, Iapétos se
distingue de Kronos, premier ancêtre des dieux, tandis que Iapétos est
le premier ancêtre des hommes, Iapétos s'offre à nous comme une sorte
de doublet de Kronos: il a le même père et la même mère, _Théogonie_,
vers 134, 137; il est, avec les autres Titans, le compagnon de sa
défaite, et il l'accompagne dans son exil; comme les autres Titans, il
habite avec lui le Tartare, _Iliade_, VIII, 479; XIV, 279; _Hymne à
Apollon_, vers 335-339; _Théogonie_, vers 630-735.]
[Footnote 5: On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée
_Echtra Condla_, Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119,
120; _Mag môr_, dans _Tochmarc Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_,
p. 132, dernière ligne.]
[Footnote 6: Co-t-gairim do Maig Mell, pièce intitulée _Echtra Condla_,
chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119; cf. _Serglige
Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, ligne 30; et 214,
note 24.]
[Footnote 7: Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispaniæ in
Hiberniam. Primus autem venit Partholanus.» _Historia Britonum_,
attribuée à Nennius, dans _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_.
Romæ, 1871, p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Keating.
Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce; il
parcourt la Méditerranée, pénètre dans l'Océan, côtoie l'Espagne en
la laissant à droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l'Irlande.
Un débris de la légende primitive est conservé par la généalogie qui
fait Partholon fils de Baath, c'est-à-dire de la Mer. Voir plus haut,
p. 25, note 2. «Fils de la mer» est une formule poétique qui signifie
«originaire d'une île de la mer.»]
§3.
_La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a
conservée la légende de Partholon._
Dans les sources irlandaises, la légende de Partholon est beaucoup plus
développée que chez Nennius.
La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu'elle nous
est parvenue dans les récits irlandais, ne contient aucun enseignement
sur
[Pg 30]l'origine de la matière[1]; mais elle nous représente la terre
prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses
races humaines qui s'y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon,
il n'y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu'une
seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème
d'Eochaid ûa Flainn, mort en 984, sept autres s'ajoutèrent du vivant de
Partholon; Eochaid nous apprend aussi leurs noms[2]. Une légende nous
raconte l'origine d'un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont
l'un s'appelait Rudraige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fît
jaillir une source; cette source était si abondante qu'il en résulta un
lac, et on appela ce lac Loch Rudraige[3].
Du temps de Partholon, le nombre des plaines s'éleva de un à quatre.
L'unique plaine qui existât en Irlande s'appelait _Sen Mag_, «la
vieille plaine.» Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent
en Irlande, il n'y avait dans cette plaine «ni racine ni rameau
d'arbre[4].» A cette plaine unique, les enfants de Partholon en
ajoutèrent trois autres par des défrichements, dit la légende sous la
forme évhémériste
[Pg 31]qui nous est parvenue[5]; mais le texte primitif parlait
certainement de la formation de ces plaines comme d'un phénomène
spontané ou miraculeux[6].
[Footnote 1: Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour
désigner la matière en tant que créée est _duil_, génitif _dulo_.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33, 37, 38.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 15-16. _Chronicum
Scotorum_, édition Hennessy, p. 6.]
[Footnote 4: «Ni frith frêm na flesc feda.» Poème d'Eochaid ua Flainn,
Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.]
[Footnote 5: Poème d'Eochaid ûa Flainn, déjà cité dans le Livre de
Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26-28. Le nombre des plaines nouvelles
est de quatre dans la prose du _Lebar Gabala_, Livre de Leinster, p.
5, col. 1, lignes 34-36, et chez Girauld de Cambrie, _Topographia
hibernica_, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.]
[Footnote 6: L'expression consacrée est que ces plaines _ro-slechta_,
«furent battues.» Ce n'est pas le terme propre pour exprimer l'idée
d'un défrichement, quoi qu'en ait pu dire Eochaid na Flainn:
_Ro slechta maige a môr-chaill_
_Leis ar-gaire di-a-grad-chlaind._
«Furent battues plaines hors de grand bois
«Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture.»
Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.]
§4.
_Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré._
La race de Partholon ne pouvait se passer de guerre étrangère et de
guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels
elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n'avons pas de raison pour
croire que cette guerre soit une addition à la légende primitive.
Cependant il n'est pas question de la bataille de Mag Itha dans le plus
ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne
mention que nous en connaissions appartient à la deuxième liste des
morceaux qui composaient
[Pg 32]cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la
seconde moitié du dixième siècle.
La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui
s'appelait Cichol Gri-cen-chos. _Cen-chos_ veut dire «sans pieds.»
Cichol était donc semblable à Vritra, dieu du mal, qui n'a ni pieds ni
mains dans la mythologie védique[1]. Des hommes qui n'avaient qu'une
main et qu'une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de
Partholon. Ils nous rappellent l'Aja Ekapad[2], ou le Non-né au pied
unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique[3];
Cichol, chef des adversaires de Partholon, était de la race des
Fomôré[4], c'est-à-dire des dieux de la mort, du mal et de la nuit,
plus tard vaincus par les Tûatha dê Danann ou dieux du jour, du bien
et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque[5]: c'étaient
des démons, dit un auteur du XIIe siècle[6]. Ces ennemis de Partholon
étaient arrivés en Irlande, rapporte un écrivain irlandais du XVIIe
siècle, deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient
chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient
[Pg 33]de pêche et de chasse[7]. Partholon remporta sur eux la victoire
et délivra l'Irlande de l'ennemi étranger.
[Footnote 1: Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 202, 221.]
[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 20-25.]
[Footnote 3: _Id., ibid._, t. II, p. 221.]
[Footnote 4: _Lebar Gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 1,
lignes 19-23.]
[Footnote 5: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2,
édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.]
[Footnote 6: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 6, ligne 7.]
[Footnote 7: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 166.]
§5.
_Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier
duel._
Une légende moderne raconte un des ennuis qu'eut cette heureux
guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec
un jeune homme. Il adressa à l'épouse infidèle une admonestation
sévère. Elle lui répondit que c'était lui qui avait tort, et elle lui
cita un quatrain dont voici la traduction:
Miel près d'une femme, lait près d'un enfant;
Repas près d'un héros, viande près d'un chat;
Ouvrier à la maison à côté d'outils,
Homme et femme seuls ensemble, il y a grand danger.
Partholon, en colère, cessa de se posséder: il saisit le chien favori
de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre
animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l'Irlande
ait été le théâtre[1]. Partholon mourut quelques temps après. Alors
l'Irlande fut pour la première fois le théâtre d'un duel.
[Pg 34]Deux des fils de Partholon ne s'accordèrent pas; ils
s'appelaient l'un Fer, l'autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain
et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque,
en Irlande, tout mariage était un marché; les femmes se vendaient, et
lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père
en totalité, si celui-ci vivait encore; quand le père était mort, une
moitié du prix de vente de la femme appartenait au membre de la famille
qui avait hérité de l'autorité paternelle; l'autre moitié revenait à
la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux
la question de savoir qui d'entre eux exercerait le droit de chef de
famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne
pouvant s'entendre, ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous
lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de _Senchus
Môr_. Suivant ce traité, quand on veut saisir une propriété féminine,
il doit y avoir un intervalle de deux jours entre la signification
préalable et l'acte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte
juridique, quand les objets qu'il est question de saisir sont des
armes qui doivent servir à un combat d'où doit résulter la solution
d'un procès; et l'identité du délai résulte de ce que le premier duel
judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s'est livré à propos du droit des
femmes[2].
[Pg 35]La glose cite à ce sujet des vers dont voici la traduction:
Les deux fils de Partholon, sans doute,
C'est eux qui livrèrent la bataille;
Fer et Fergnia le très brave
Sont les noms des deux frères[3].
Voici la traduction d'un autre quatrain:
Fer et Fergnia furent les guerriers,
Voilà ce que racontent les anciens;
Ain et Tain, qui mirent en mouvement l'armée,
Etaient deux filles principales de Partholon[4].
[Footnote 1: _Id., ibid._, p. 164, 166.]
[Footnote 2: «Athgabail aile ... im dingbâil m-bantellaig ... im tincur
roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe.» _Ancient
laws of Ireland_, t. I, p. 146, 150, 154. Saisie de deux jours ... pour
enlever une propriété féminine ... pour avoir des objets nécessaires
au combat, pour se procurer une arme, car c'est au sujet du droit des
femmes que la première bataille a été livrée.]
[Footnote 3:
Dâ mac Partholain cen acht
Is iat dorigni in comarc;
Fer is Fergnia co meit n-gal
Anmanda in dâ brâthar.
_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.
Ce quatrain ne peut être ancien: le nominatif neutre _anmanda_, qui
a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais _anmann_, de deux
syllabes seulement. Si l'on restituait cette forme, le vers serait
faux. La légende de Fer et de Fergnia paraît postérieure à la rédaction
du _Lebar Gabala_, qui donne les noms des fils de Partholon, Livre de
Leinster, p. 5, col. I, lignes 12-14, et qui ne parle ni de Fer ni de
Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage
du _Senchus Môr_ dans la glose duquel nous la trouvons.]
[Footnote 4:
Fer ocus Fergnia na fir,
Is-ed innisit na sin;
Ain ocus Iain, do-certas sloig,
Da prim-ingin Parthaloin.
_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.]
[Pg 36]§6.
_Fin de la race de Partholon._
L'histoire de la race de Partholon se termine par un événement
redoutable: en une semaine, les descendants de Partholon, alors au
nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, moururent
d'une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le
dimanche suivant: de tant de personnes, un seul homme restait en vie.
Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Senmag, la
seule qu'ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande[1]. Suivant le
_Glossaire_ de Cormac, ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir
dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de
leur décès, plus facilement enterrés par les survivants[2]. La fin
terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance
divine. Si Partholon avait quitté sa patrie pour habiter l'Irlande, ce
n'était pas volontairement: c'était en exécution d'une
[Pg 37]sentence qui l'avait condamné à l'exil[3], et cette sentence
était juste; Partholon était coupable d'un double parricide: il
avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine
suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine,
il fallut la destruction de sa race entière[4]. Ainsi, dans la légende
homérique, les enfants de Niobé périssent jusqu'au dernier sous les
traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a
insulté Latone[5]. Chez Hésiode, la race d'argent, identique à celle de
Partholon, est détruite par la colère de Zeus[6].
[Footnote 1: C'est la version du _Lebar gabala_, livre de Leinster,
p. 5, col. 1, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement
serait arrivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col.
1, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, _Topographia
hibernica_, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p.
26.]
[Footnote 2: «Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired
in-duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines-là par ceux
que n'emporterait pas l'épidémie.» _Glossaire_ de Cormac chez Whitley
Stokes, _Three irish glossaries_, p. 45.]
[Footnote 3: «Doluid for longais [Partholon],» _Scêl Tûain maic
Cairill_, dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 22.]
[Footnote 4: Le _Leabhar Breathnach_, dans le livre de Lecan, manuscrit
du quinzième siècle, après avoir rapporté la mort de la race de
Partholon, ajoute ces mots: «a n-digail na fingaili do roindi for a
hathair agus for a mathair.» Todd, _The irish version of the historia
Britonum of Nennius_, p. 42.]
[Footnote 5: _Iliade_, XXIV, 602-612.]
[Footnote 6: _Les Travaux et les Jours_, vers 136-139.]
§7.
_La chronologie et la légende de Partholon._
On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments
chronologiques étrangers à la rédaction primitive et en donnant à
Partholon des ancêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La
leçon la plus ancienne ne contenait aucune mention
[Pg 38]d'année: les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était
arrivé en Irlande le 1er mai[1]. Le 1er mai est le jour de la fête de
Belténé ou du dieu de la mort, premier ancêtre du genre humain. Dans la
plus ancienne tradition, c'est de lui que Partholon est fils. Il arrive
en ce monde le jour spécialement consacré à son père.
Cette indication chronologique concorde avec la principale indication
géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande, ce
fut à Inber Scêné qu'il débarqua[2]. Inber Scêné est aujourd'hui la
rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c'est-à-dire à la pointe
sud-ouest de l'Irlande, vis-à-vis de la contrée mystérieuse où, au delà
de l'Océan, le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où régnait son
premier ancêtre.
Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts, la race de
Partholon avait plus tard, au retour de la même fête, été frappée du
coup fatal: la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit
cette race avait commencé le 1er mai[3], et
[Pg 39]sept jours avaient suffi au fléau pour achever son œuvre. Après
avoir débuté le lundi dans cette œuvre funèbre, l'épidémie s'était
arrêtée le dimanche suivant, lorsque des cinq mille personnes qui alors
habitaient l'Irlande une seule était encore en vie.
Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si
courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie
ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique
des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système
chronologique que les travaux d'Eusèbe et le grand nom de saint
Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous
apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog[4].
Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer
suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de
Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit _Farsaid_ ou le Vieux[5];
Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race
irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante
et dix
[Pg 40]chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui
épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui
désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le
nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise[6]. Gôidel
Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie
d'Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations
pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande
autorité chronologique en Irlande au moyen âge[7], en sorte que chaque
génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils
dont l'un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l'ancêtre
des races qui ont ultérieurement peuplé l'Irlande[8].
Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs
irlandais. Si nous en croyons le _Lebar Gabala_, Partholon, petit-fils
d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de
l'âge d'Abraham[9], c'est-à-dire trois cent-trente ans
[Pg 41]avant Moïse[10]. Le même traité met aussi la venue de Partholon
trois cents ans après le déluge[11], Nous trouvons déjà cette date:
«trois cents ans après le déluge», dans le poème d'Eochaid ûa Flainn,
que nous avons plusieurs fois cité[12] et qui fut écrit dans la
seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les
Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d'Abraham dans
la chronologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il
faudrait quatre cent trente-sept ans[13]: nous ne pouvons rien demander
de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu'aux Gallois.
On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon:
on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid
ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la
race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de
l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait
l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée,
comme la concordance avec l'ère d'Abraham et
[Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge,
par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la
chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.
Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils
gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque
où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur
les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme,
Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par
conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades
et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre
ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure
à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui
vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la
légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au
quatrième siècle avant notre ère.